L’histoire douce

– Les illusions ?

– C’est ça : les illusions. Tu crains que ta maman et sa copine s’en fassent, des illusions. Qu’elles s’imaginent des choses, extrapolent, échafaudent. Elles te lancent un coup d’œil inquisiteur. Tu le crois inquisiteur, mais peut-être lui prêtes-tu abusivement une telle charge. Il est souvent malaisé d’interpréter les signes de communication non-verbale, un regard en coin, un soudain croisement de bras, un haussement de sourcil furtif, et cætera. C’est vrai, ce n’est pas simple, tu as facilement tendance à transposer tes états d’âme du moment. Mettons que tu sois, par exemple, au bureau de poste pour acheter des timbres (par exemple). Tu fais la queue devant le guichet, attends ton tour avec plus ou moins de patience, peste contre cette ahurissante tendance naturelle qui te pousse, malgré toi, bien sûr, à systématiquement choisir la file d’attente la plus lente et remarque une jeune-femme (par exemple) qui vient de récupérer son courrier envoyé en poste restante. Elle tapote son menton avec le coin des enveloppes, semble perdue dans ses pensées, ses grands yeux bleu pâle se perdent dans le vide, et toi tu te dis quoi ? Si tu es d’une nature plutôt joyeuse ou passionnée, tu vas penser qu’elle vient de recevoir un gentil courrier de son(a) amoureux(se). Mais si tu es d’un caractère bougon ou maussade, tu vas être plus enclin à supposer que c’est une missive un peu lapidaire de ses parents – du genre (par exemple) : ça suffit les conneries, tu rentres à la maison sinon on te coupe les vivres. Enfin bref. Elles t’adressent un regard qui te parait fâcheux. Et ton père avec elles puisque, sortant de nulle part, il les talonne. Le moins qu’on puisse dire est que tu es surpris, médusé même, carrément saisi par la stupéfaction, car tu ignorais qu’il était là, dans un coin, et depuis combien de temps ? Il t’annonce qu’il s’apprête à partir pour la caserne où il effectue son service militaire. Tu lui demandes s’il a opté pour un service long, s’il s’est engagé, mais non, te répond-t-il : il fait le temps habituel et d’ailleurs c’est aujourd’hui son dernier jour. Après cela, il sera un homme. Ça il ne te le dit pas, mais c’est ce qui est souvent beuglé par le bon sens commun : le service militaire ça vous transforme en deux temps trois mouvements un morveux boutonneux en mâle responsable. C’est-à-dire : en homme prêt à assumer ses responsabilités de citoyen, de travailleur, de mari et de père. Un maître, quoi. Finis les plaisanteries et les petits coups vite faits dans les hôtels borgnes, finies les rendez-vous clandestins avec d’accortes hôtesses de l’air qui s’abandonnent à vos timides caresses, la jupe à demi retroussée, et sa main droite délicatement posée près du cœur, et ses paupières bien fines où s’étirent en corolle ses si soyeux longs cils. Fini, fini tout ça.

Elle reste un moment bouche bée face à lui qui ne dit plus rien. Son histoire est terminée.

à suivre > La sirène d’à côté