Une belle fille en noir

– C’est justement une histoire de surveillance qui m’arrive encore.
Il marque une brève pause, le temps pour elle d’essuyer les larmes qui mouillent ses joues.
– J’étais à l’appartement, donc, reprend-t-il.
– Tout seul ?
– Non, j’étais avec ma mère et une de ses amies. Et aussi, deux mioches en bas âge : un mâle et une femelle. Comme elle devait s’occuper du garçon, ma mère m’a demandé de surveiller la fille. Ensuite, elles ont quitté la pièce, elle et sa pote. En prenant le bambin avec elles. Elles étaient très proches, les deux amies. Depuis longtemps. Ma mère racontait souvent qu’à leur première rencontre, l’amie en question, qui, à ce moment-là, ne l’était pas encore, forcément, portait un petit chapeau dont son mari, le mari de ma mère, par conséquent, mon père – enfin, “par conséquent”, l’expression est mal choisie, parce que ce n’est pas forcément évident mais là oui – était « très fan ». Et quand elle racontait cette histoire, ma mère ajoutait toujours, avec plein de sous-entendus, mais sans acrimonie, que c’était, selon elle, surtout, de ce qu’il y avait sous le chapeau, qu’il était fan, mon père. Une façon habilement détournée de laisser entendre que c’était un sacré coureur, son mari. Ce qui expliquerait qu’ils aient fini par se séparer, mes parents. Sans heurts ni crise de nerfs. Pas le style de rupture hystérique avec coups et blessures, arrachage de cheveux et menaces au fusil de chasse, comme on peut en voir sur le… les… les plateaux. Les plateaux de cinéma. Mais bon voilà.
– Bin oui, voilà. Ce sont des choses qui arrivent, les séparations. Ça aurait pu être pire. Tu vas me dire : on peut toujours trouver pire. Mais, par exemple, voir ton mari se faire flinguer sur le parvis de l’église, le jour même de ton mariage, c’est pire. Tu viens de passer devant l’autel, et quand tu sors, quand tu t’attends à recevoir des grains de riz plein la face, d’un seul coup, ton mari s’écroule à tes pieds. Raide mort. Autant dire que ça fout les boules. D’abord, la surprise, la stupeur, l’incompréhension. Ensuite la tristesse, la dépression, le désespoir. Et après ? Qu’est-ce que tu fais ? Soit tu te sens comme une pauvre malheureuse sur laquelle le sort s’acharne – et pourquoi ? Qu’est-ce que tu as pu faire pour mériter ça ? Est-ce que tu es punie pour une faute que tu aurais commise ? Est-ce que tu as un putain de péché à expier ? Une saloperie que tu aurais faite longtemps auparavant, un truc pas reluisant, un acte ou une pensée dont tu n’aurais pas à te montrer trop fière, que la bonne morale réprouve ? – soit tu es colère, parce que, même si tu n’es pas d’un tempérament vindicatif, ça te les fout un peu beaucoup, les boules, ce genre de contrariété.
– Okay d’accord, je veux bien te croire mais je n’ai pas fini mon récit, moi. Veux-tu la suite ou non ?

à suivre > La nuit sauvage