La première fois qu’il a vu Monika, c’était chez des amis. Il était arrivé le dernier, comme d’habitude. Où qu’il aille, il craint toujours d’arriver trop tôt, de trahir une impatience inopportune ou d’imposer un surcroit de présence tolérée mais dispensable. Y compris chez des amis dont il ne doute pas, par ailleurs, de la sincérité de l’invitation, ni du plaisir qu’ils peuvent prendre à sa compagnie. Son problème — son problème majeur, parce que des problèmes il s’en crée toute une cargaison dès qu’une occasion de couper les cheveux en quatre ou de pédiculer un diptère tendance brachycère s’offre à lui — son problème majeur réside dans son impression qu’être au monde revient à accepter de priver un autre d’une place que celui-ci mériterait peut-être davantage, qu’il convoiterait pour de meilleures raisons, qu’il espérerait depuis plus longtemps que lui. Dans les jours meilleurs, l’idée lui traverse l’esprit comme une invitation à l’humilité et il tire une profonde satisfaction des perspectives d’attention réciproque qui en résulte potentiellement. Mais parfois il lui arrive d’être rongé par le doute. Et ce jour-là, il l’était un peu. Pas rongé, grignoté tout au plus. Suffisamment, pour arriver le dernier. Monika était là. Il savait qu’elle serait là. Il ne venait pas pour elle, mais il le savait. Quand il est entré dans le salon, elle se tenait à l’autre bout de la pièce. Leurs regards se sont croisés, quelqu’un les a présentés l’un à l’autre, Monika s’est avancée vers lui en souriant. Il l’a regardé s’avancer. Il l’a regardé bouger, dans sa robe à rayures. Jaune, bleu, orange, blanc. Les couleurs alignées, répétées de sa robe. Jaune, bleu, orange, blanc. Non, bleu d’abord. Au col, un mince filet bleu. Bleu, puis jaune, bleu à nouveau, orange, blanc, puis les mêmes répétées. Elle s’est avancée, vers lui. Immédiatement, il l’a trouvée vive, Monika, alerte, avenante. À sa façon de traverser la pièce, l’espace. Au rythme de son pas. La souplesse d’un chat. L’élégance de la ballerine. Il l’a trouvé pétillante. C’est le mot qui lui est venu à l’esprit en la voyant marcher vers lui : pétillante. Il a eu l’impression qu’elle voulait l’embrasser mais comme il n’avait fait la bise à personne, il l’a seulement salué aimablement. Il aurait bien aimé l’embrasser, cette fille pétillante, et qui aurait relevé alors qu’il n’embrassait personne d’autre qu’elle ? Qui l’aurait montré du doigt pour pointer l’exclusif privilège du baiser qu’il lui accordait ? Personne parce que tout le monde s’en foutait qu’ils se fassent ou non la bise. Il a pensé à ça, après la soirée durant laquelle il n’a pas échangé plus de trois ou quatre mots avec Monika. Il a pensé à ça et à Monika que, vraiment, il trouvait pétillante. Si pétillante que trois jours après il y pensait encore, en sortant du théâtre. Il s’était dit que ce serait marrant qu’il la croise, et comme le hasard apprécie les situations marrantes, c’est arrivé. Ils se sont croisés. Il venait de quitter la salle et s’apprêtait à rentrer chez lui lorsqu’il a rencontré une connaissance avec laquelle il a eu une brève discussion banale. Comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu deviens ? Tu as vu Machin récemment ? Et le boulot ? ça va le boulot ? Ce genre de choses. Monika est sortie de la salle à son tour. Il l’a vu sortir. Il a vu qu’elle le voyait, qu’elle le reconnaissait, qu’elle venait vers lui parce qu’elle l’avait vu et reconnu. Elle l’a embrassé. Il devait avoir l’air suffisamment ahuri pour qu’elle lui demande s’il la reconnaissait. Bien sûr qu’il l’avait reconnu, mais c’est parce que ses cheveux sont attachés. À la soirée, ils ne l’étaient pas, ses cheveux, attachés. Qu’ils le soient à présent ne rendait pas Monika méconnaissable. Ni moins jolie. Qu’est-ce qui pourrait la rendre moins jolie ? Il ne voulait pas qu’elle croit qu’il était déçu. Il ne se demandait pas non plus si elle aurait eu des raisons d’être affectée qu’il puisse l’être, déçu. Mais il ne le voulait pas, alors il a ajouté que ce n’était pas un reproche. Il aurait pu dire que ça lui allait bien, qu’avec les cheveux attachés ou non, elle restait jolie et pétillante. Il aurait pu lui dire que ses lunettes, des lunettes rondes qu’elle portait ce soir-là, au théâtre, mais pas à la soirée, lorsqu’il l’avait vu pour la première fois, donnaient à ses grands yeux noirs une profondeur plus troublante encore. Bouleversante. Bouleversante sa peau si proche sous la dentelle rubis. Ou émeraude. Rubis ou émeraude ? Non, rubis. Pourquoi émeraude ?
— émeraude c’est vert non ?
— Vous ne devez pas parler, bon sang. Je vous l’ai expliqué. Ce n’est quand même pas compliqué à comprendre.
Quel vieux schnock ce Sangramme. Enfin bref. Il aurait pu dire ça, puisqu’il l’a pensé, mais ce n’est pas ce qu’il a dit. Il a dit que ce n’était pas un reproche. Et Monika, sur un ton amusé, a répondu que ses voisins, parfois, eux-mêmes, ne la reconnaissaient pas quand elle attachait ses cheveux comme ça. Ils ont discuté un peu. Pas de ses cheveux, du spectacle qu’ils venaient de voir et d’autres choses qui viennent d’elles-mêmes quand un mot en appelle un autre. Il l’a regardée parler, sourire, bouger la tête. Il a vu comme elle était jolie, comme il la trouvait jolie, touchante et aimable, et plus encore que dans le souvenir qu’il en avait. Et puis elle s’est éloignée pour rejoindre les personnes avec lesquelles elle était venue. Quelle probabilité y avait-il pour qu’elle soit là, dans la même salle que lui, pour voir la même pièce ? Quelle probabilité y avait-il pour qu’il rencontre ce type ? Il ne le connaissait pas si bien que ça. Il aurait très bien pu le saluer de loin et passer son chemin. Il aurait pu le rencontrer ailleurs, ailleurs qu’à la sortie de la salle. Monika aurait pu en sortir plus tôt, ou plus tard, ou ne pas le voir. Un type à la corpulence un peu plus que massive aurait pu passer en trimballant un étui à contrebasse, ça arrive ça, c’est fréquent dans les couloirs d’une salle de spectacle. Tiens Maurice, toi qui es costaud comme un pilier des All-Blacks qui aurait pris un peu trop de mayonnaise avec sa choucroute garnie, tu ne veux pas aller porter son étui à contrebasse à Mireille ? Quoi ? Maintenant ? Bin oui pas dans trois jours. Rôôô mais non il y a tous les gens qui sortent de la salle. Et alors ? Tu leur dis pardon et tu les contournes. Et donc il y va, Maurice, en râlant mais il y va. Il prend l’étui à contrebasse et, pas de bol, il passe devant lui pile au moment où Monika sort de la salle. Alors là forcément elle ne l’aurait pas vu, elle n’aurait pas pu le voir derrière l’armoire à glace qui trimballe son étui gigantesque. Ou s’il avait tourné le dos à la porte, ça aurait été possible ça aussi. Il discute avec son pote, Et comment ça va le boulot ? Comme ci comme ça, par contre tu feras gaffe ton lacet est défait, si tu marches dessus tu risques de te tôler, Ah oui, merci, je n’avais pas vu. Et allez hop ! Il se baisse pour le refaire, son lacet, en se demandant bien pourquoi il se défait tout le temps, comme ça, toujours le droit, bizarrement, à croire qu’il a un pied plus menu que l’autre. La boucle comme ça, l’autre boucle là, je glisse par-dessus, je ramène dessous et je passe au milieu. Et pendant ce temps-là, Monika sort de la salle. Au mieux, elle se demande ce qu’il fout, ce type accroupi au milieu de la foule, avant de poursuivre sa route. Tout cela, et bien d’autres choses, des milliers et des milliers d’autres choses, encore, auraient pu arriver. Mais ce qui est arrivé, à la place de ces milliers d’autres choses, c’est ça. Ça qui découle d’un ensemble de circonstances dont il serait bien difficile de recenser le nombre et la nature, dont il serait sans doute impossible de comprendre les interactions qui conduisirent au fait que Monika est sortie de la salle au moment où il se trouvait devant, à un endroit où elle pouvait le voir, à un endroit où elle l’a vu. La probabilité pour qu’une telle coïncidence se produise est faible, sans doute. Mais pas nulle. La preuve. C’est le principe du hasard. Des évènements imprévisibles, inattendus, fortuits peuvent se produire. Ça ne veut pas dire qu’ils le doivent. Il l’a espéré cette rencontre. Un espoir imprécis, furtif. Il y a pensé plus qu’il ne l’a véritablement espéré. Mais s’il y a pensé, c’est parce qu’il l’espérait. Il s’est dit que ce serait marrant qu’il rencontre cette fille tellement pétillante en allant au théâtre. Parce qu’il y pensait un peu, comme ça, vite fait, depuis la soirée chez ses amis. Il se disait qu’elle avait un truc, un truc à part, un truc sympa. Et pétillant surtout. Surtout ça, pétillant. Il y pensait un peu, à Monika. En rentrant du théâtre, il s’est mis à y penser beaucoup. Le lendemain, beaucoup plus. Et les jours suivants, encore plus que beaucoup plus. Tellement que ce ne pouvait pas être seulement le hasard qui les avait fait se rencontrer. Il fallait qu’ils se rencontrent. Il le fallait. Il en était persuadé ou se plaisait à l’être. C’est à ce moment-là que ses problèmes ont commencé. Le désir, ce n’est pas un problème. Ce qui est problématique, c’est l’inverse. C’est ne pas en avoir, de désir. Mais son désir, à lui, ce désir-là est devenu si rapidement si envahissant, il a pris tant de place, s’est glissé dans chaque faille, insinué dans les moindres recoins de son esprit, de son corps, dans sa chair. Il est passé dans son sang et à chaque battement de son cœur, à chaque fois, le voilà qui enflait et se fortifiait. Le voilà qui a pris toute la place, qui s’est étendu, qui s’est étalé et a débordé. Il n’a pensé qu’à ça, les jours qui ont suivis. À cette rencontre. Il n’a pensé qu’à Monika. Monika qui vient vers lui, à la soirée, au théâtre. Sa façon de traverser l’espace. Son large sourire éclatant. Ses grands yeux noirs. Se perdre dans ses grands yeux noirs. Il se souvient du regard de Monika sur lui alors qu’elle s’approchait de son pas souple et vif. Lui, immobile, se laissant regarder, se laissant approcher, se laissant aspirer dans le long tunnel de son regard, sans savoir ce qu’il y trouvera, sans se poser la question, sans attendre autre chose que le plaisir sans nom qui le gagnait au fur et à mesure que l’avalait cette lente obscurité pleine de terrifiantes et délicieuses promesses. Avait-elle les yeux sombres, elle aussi ? Il ne s’en souvient pas de la couleur de ses yeux, seulement qu’elle avançait vers lui, pareil, droit dans sa direction, que son but c’était lui. Il n’y avait aucun doute à ce sujet. Elle avait traversé la pièce pour venir l’embrasser. Elle n’était pas passée à côté de lui en sortant et en avait profité, par la même occasion, pour l’embrasser, puisqu’il était là, sur sa route. Non. Elle s’était levée du canapé et, avant de sortir de la pièce par la porte qui se trouvait à sa gauche, elle avait marché droit devant elle, en le regardant dans les yeux. Elle était allée jusqu’à lui pour le prendre dans ses bras. Pour le serrer contre elle. Il se souvient très bien de son regard, de son approche, du contact de sa joue contre le tissu soyeux de sa robe bleue. Bleu outremer, presque bleu nuit. S’il n’avait pas tourné la tête, peut-être que son front aurait rencontré son apophyse xiphoïde derrière le tissu moiré, peut-être que son nez aurait plongé dans son ombilic à travers le nylon bleu, peut-être que ses lèvres auraient embrassées son ventre sous l’étoffe soyeuse, fine, élastique, de sa robe sur son corps, ceint dans cette autre peau. Mais il a tourné la tête. Elle s’est avancée vers lui, ses yeux maquillés plantés dans ses yeux surpris, ses cheveux dorés dans son cou parfumé, ses talons hauts claquant sur le lino. Elle a enroulé ses bras autour de sa tête pour la presser contre son ventre. Sa joue sur son nombril voilé, l’échauffement de sa pommette à nu sur les fils synthétiques, ses narines où s’infiltre l’effluve de son corps, sous sa langue la saveur métallique de sa salive qui déborde. Des années et des années après, il se souvient très bien de cette grande femme blonde en robe bleue qui s’approche de lui pour le serrer dans ses bras. Il se souvient de ses cheveux blonds sur ses épaules, de son visage lumineux, de son regard, de sa silhouette, de son parfum, de son ventre. Elle semblait d’autant plus grande et rayonnante que sa mère était petite, recroquevillée sur le bord du canapé, les joues rougies par les larmes versées et la tête et l’œil bas comme un oiseau blessé. Les mots qu’elles avaient échangés, il ne s’en souvient pas. Ni les avoir entendus, ni en avoir cherché le sens. Il les revoit assises, sur le canapé, l’une à côté de l’autre. D’un côté, la grande femme blonde chez laquelle son père était allé habiter, de l’autre, sa mère accablée par la peine d’avoir été abandonnée. Et par celle d’être, désormais, veuve. Il ne se souvient pas des mots prononcés. Il se souvient seulement qu’il a tourné son regard vers le canapé, qu’il l’a vue se lever, s’avancer vers lui, qu’il a senti ses bras contre sa nuque, sa joue contre le tissu brillant de sa robe, flamboyant, scintillant, étincelant comme le short de Valérie à la fête de Béatrice Marin, quand elle dansait seule dans les éclairs des spots. Le tissu irradiant de sa robe tendue sur son ventre. Ensuite, elle s’est penchée sur lui, elle a pris sa tête entre ses mains, elle a posé un baiser sur sa joue tandis que ses cheveux, glissant, ont caressé sa tempe. Il n’a pas compris pourquoi cette grande femme blonde se montrait si tendre avec lui, ni pourquoi il en était si ému. Mais savoir si ses yeux étaient sombres comme ceux de Monika, il en est bien infoutu. Il n’a pas de photo, personne à qui poser la question. Il est seul, sur ce coup-là. Seul avec son souvenir. Seul encore avec son désir pour Monika. Il aurait pu lui en parler de ce désir qui montait. Ça se fait. Il l’a fait parfois, avec d’autres. Parfois. Cette fois-ci, non. Le désir était si fort, si présent, si soudain, qu’il n’a pas su quoi en faire. Vraiment, il s’est senti dépassé par les évènements. Un bateau pris dans la tempête. Faire face aux vagues, braver le vent, affronter les éclairs, au risque de sombrer corps et biens ? Non. Couper les machines, s’abandonner à la dérive. Comment aurait-il pu faire autrement ? Comment aurait-il pu faire face aux émotions qui lui tabassaient les entrailles ? Ne pas dire, ne pas montrer, fermer les écoutilles. Tout enfermer. Au parc, il l’a vue, Monika, quelques jours plus tard. Il l’a revue. Cette fois, il savait qu’elle serait là. Il y est allé pour ça. Pour la voir. Il l’a guettée, il l’a attendue, il l’a espérée. Et voilà qu’elle traverse le parc pour rejoindre des amis. Elle s’assoit sur la pelouse. Sa robe à fleurs sur l’herbe verte du parc. Ses bras nus, ses cheveux tirés, son beau visage, au loin. Monika ne l’a pas vu. Elle n’a pas vu qu’il la regardait. Pourquoi ne pas aller la saluer, simplement ? Pourquoi rester à distance comme un maniaque terrorisé par ses propres émotions ? S’approcher simplement, sourire, dire un mot gentil, deux éventuellement, pas de déclarations, pas de confessions, pas d’aveux, juste un mot ou deux pour lui dire qu’il est heureux de la voir, lui faire comprendre au moins s’il n’est pas capable de le lui dire. Mais non. Ça non, il n’était pas capable de le lui dire, ni de le lui faire comprendre. Il n’a pas osé. Ce serait bien trop dangereux. Il en est incapable. Il n’a pas le droit. Il a juste le droit d’aller près d’elle, de la regarder à peine, de bafouiller un vague salut et de parler à quelqu’un d’autre, assis à côté d’elle, de lui montrer qu’il parle à quelqu’un d’autre, devant elle, mais pas à elle, parce qu’il n’a pas le droit de lui dire combien il la désire. Combien il la trouve jolie, aimable, désirable. Il n’a pas le droit de pousser la porte de ses sentiments. Il craint trop de ne pas savoir affronter ce qui se trouve peut-être de l’autre côté. La bête qui gronde et grogne de l’autre côté, prête à bondir, prête à fondre sur sa proie. Il imagine la bête. La bave qui lui sort par tous les trous comme des coulées de lave et son désir dément dans la brèche de ses pupilles. Ne pas pousser la porte. Ne pas voir ce qui se trouve peut-être encore derrière, dans le noir. Une nuit, il a ouvert la porte de la chambre où dormait sa mère. Il a senti le froid. Il a compris. Immédiatement. Avant même de mettre un pied dans la chambre noire, il a compris. Il a hésité. Il devait bien aller voir, aller vérifier. Il a fait demi-tour. Égaré. Effrayé. Pourtant, il fallait bien y retourner. Il le fallait. Que faire d’autre sinon ? Alors il a poussé la porte, encore une fois, s’est approché du lit. Le corps endormi. La peau nue. Les bras repliés sous la poitrine. La joue enfoncée dans l’oreiller. La coulée pourpre sur la taie chiffonnée. Il a posé sa paume sur l’épaule glacée. Il a appuyé, pressé, poussé. Le corps n’était qu’un bloc sous ses doigts. Son cerveau s’est vidé, d’un coup. Assis au bord du canapé, le regard fixe et les larmes qui pressent. Il a téléphoné. On est venu, on a constaté, confirmé, parlé, pleuré. Mais lui ne disait rien, plus rien. Il a refermé la porte sur le monstre hideux, désolé, déchiré. Ne plus rien dire. Rien. Et dans le parc encore, un autre tour de verrou. Un autre encore. Il est con. Quand il s’en donne la peine, il parvient à atteindre des niveaux de connerie qui sauraient en imposer aux spécialistes en la matière. Lui-même en est parfois étonné. Abasourdi. Il l’a revue, Monika, après. Après le parc. Il lui a même parlé. Il l’a même touchée. Touché sa peau. Il l’a revue et il s’est dit que c’était l’occasion de se montrer un peu moins con. Un peu moins con qu’au parc. Plus, c’était difficile. Même pour lui. Il s’est approché et du bout de l’index, il a touché son épaule. Monika a souri. Ils ont échangé quelques mots. Rien de bien engageant. Des mots qui se disent entre personnes qui ne se connaissent pas plus que ça. Il voulait juste lui parler. Lui montrer qu’il était capable de parler. Pas comme au parc. Et à chaque mot, il lui touchait le bras, sans s’en rendre compte. C’est après qu’il a réalisé qu’il lui touchait le bras. Une fois, deux fois, cinq fois. Elle n’a rien dit. Mais à chaque phrase, sa main sur son bras laissé nu par sa robe sans manche. La peau de son bras. Sa peau. Son corps. Un autre soir, chez les mêmes amis, elle était là. Il y pensait sans cesse, nuit et jour, sans cesse. Et lorsqu’il la voyait, il était presque surpris de découvrir qu’elle avait un corps aussi. Des os assemblés en squelette avec de la chair autour, des muscles, des nerfs, des viscères, le tout contenu dans un épiderme. L’ensemble était fort bien proportionné. Une harmonie qui ne manquait jamais de le troubler chaque fois qu’il la voyait, chaque fois qu’il y pensait. C’est-à-dire sans cesse. Et le trouble se confirmait lorsqu’il l’avait sous les yeux. Il lui est arrivé de penser qu’il imaginait tout ça, qu’il entretenait un désir dont Monika n’était que le prétexte. Il la reverrait et se demanderait bien pourquoi il se mettait ainsi la tête à l’envers. Comme avec Angèle. Sa voisine Angèle. Il la croisait souvent dans l’ascenseur ou sur le palier ou devant les boîtes aux lettres quand il habitait près de la mairie. Son premier appartement après avoir quitté celui de sa mère. Deux ou trois ans avant sa mort. Il la trouvait charmante, Angèle. Quand il la croisait, il la trouvait charmante. Aussi charmante que la caissière du cinéma qu’il ne connaissait pas encore. Et rigolote. Elle changeait de coiffure tout le temps. Un coup longs et blonds. Avec une raie au milieu qui sépare en deux parties égales ses cheveux qui lui descendent sur les épaules. Il ne les a pas comptés un par un pour savoir s’il y en avait autant d’un côté que de l’autre. Mais au pif comme ça, au jugé, il semblait bien qu’il y en avait autant. Et la semaine suivante, elle avait changé. Ses cheveux tout raides étaient ondulés. Changer de coiffure. Encore une histoire de coiffure. Ça lui allait très bien. Elle changeait souvent et à chaque fois ça lui allait très bien. Les couettes, très bien. Les cheveux noirs, très bien. La mèche qui lui coupe la moitié du visage quand elle penche la tête pour regarder si elle a du courrier, très bien. Et la frange, très bien aussi la frange. Une frange épaisse qui se mêlait à ses sourcils. Très bien, la frange. Il aimait bien sa frange. Il l’avait aperçu chez le fleuriste au bout de la rue, en train d’assembler un bouquet de roses. Il s’était demandé si elle travaillait là. Il aurait pu lui poser la question. Ça aurait fait un sujet de conversation plus intéressant que les banalités qu’ils échangeaient quand ils se croisaient dans l’immeuble, sur le temps qu’il fait, qu’il a fait la veille, qu’il fera demain. Ou sur le jour de passage des éboueurs. Dans l’ascenseur, une fois, ils avaient parlé de ça, des ordures ménagères. Angèle avait un sac poubelle dans la main et il lui avait fait remarquer que les éboueurs ne passaient pas ce jour-là. Angèle était très surprise parce que d’habitude, ils passaient le jeudi. Il lui expliqua que, certes, elle avait tout à fait raison, mais le lundi étant férié, par conséquent, le jour de collecte était, cette semaine, décalé. Elle a dit quelque chose comme « oui d’accord je ne savais pas » avant de le remercier pour cette information. Ensuite, il avait ajouté que c’était dommage parce qu’à présent elle allait devoir se trimballer son sac poubelle toute la journée. Angèle l’a regardé d’un air un peu égaré. Elle a hésité une à deux secondes avant de lui répondre qu’elle allait tout simplement le mettre dans le bac, son sac poubelle, qu’elle n’allait pas l’emporter avec elle à son boulot. La plupart des plaisanteries perdent de leur drôlerie lorsqu’il est nécessaire d’en expliquer le sens ou simplement de préciser que c’en est une, de plaisanterie. À la base, il était prêt à admettre que celle qu’il venait de faire n’était pas forcément très très drôle. Il était sur le point de se justifier, voire de s’excuser, quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit. Angèle est sortie. Il aurait eu le temps d’ajouter quelque chose, un mot d’excuse pour la blague navrante ou une piteuse justification pour s’assurer qu’elle avait bien noté qu’il s’agissait d’une blague navrante. Mais si elle avait compris qu’il ironisait et qu’elle avait formulé une réponse au second degré en faisant semblant d’avoir pris sa remarque au premier ? Il allait passer pour un crétin, sinon pour un débile. Pendant qu’il pensait à tout ça, Angèle avait poussé la porte du hall et s’était éloignée sur le trottoir. Il n’allait pas lui courir après, non plus. Passer pour un crétin et un pervers dans un laps de temps aussi court, ça faisait beaucoup. Il ne s’en sentit pas l’envie. Il aurait pu lui parler de fleurs au lieu de poubelles. Ou de frange. La prochaine fois, il lui parlerait de sa frange. Il lui dirait qu’il l’avait vu chez le fleuriste. Mais la fois suivante, elle ne l’avait plus sa frange. Elle s’était coupé les cheveux et il trouvait que c’était moins bien. Pas moche. Moins bien. Bien mais pas très bien. Alors que très courts, là, oui, là c’était très très bien. Comment pouvait-elle changer de coiffure aussi souvent ? Elle le faisait exprès pour attirer son attention ? Tiens au lieu de me parler de recyclage des ordures ménagères, dis-moi donc un mot sur ma nouvelle coiffure. Ou bien elles étaient plusieurs. Identiques en tous points sauf la coiffure. Des sextuplées qui vivaient dans le même appartement mais n’en sortaient qu’à tour de rôle. Comme dans l’histoire de Blanche Neige, sans Blanche Neige et sans nains. Aucun rapport en fait. Quoi qu’il en soit, elle s’était coupé les cheveux très courts. Plus courts que la semaine précédente. Elle est sortie de chez elle au moment où il fermait sa porte et quand il s’est retourné, après avoir enlevé la clé de la serrure, quand elle lui a dit bonjour et qu’il s’est retourné pour lui répondre, comme il l’avait fait cent fois auparavant, la surprise. La surprise totale. Elle avait les cheveux très courts. Ils ne dépassaient pas les lobes de ses fort jolies oreilles et couvraient son front également très joli d’une frange qui frôlait ses sourcils pareillement jolis sous lesquels ses yeux extrêmement jolis étaient fixés sur son visage dégoulinant de confusion. Il est resté à l’observer quelques secondes d’un œil dont la parfaite stupidité devait être accentuée par la béance de sa bouche d’où ne sortait qu’un râle imprécis, une sorte de “bon“ qui, en faisant un effort d’imagination, pouvait être interprété comme le début d’un “bonjour“ mais pourquoi pas tout autre chose, “bon sang“ ou “bonté divine“ ou “bon dieu de merde elle est encore plus canon qu’à l’ordinaire la diablesse“. Il ne sait pas ce qu’elle a imaginé, Angèle, comme suite à ce “bon“ sans fin. Lui n’a rien ajouté en tout cas. Pas un mot sur le facteur, ni sur quoi que ce soit. Silence total, gênant, dans l’ascenseur qui descend. Il l’a regardé du coin de l’œil. Il l’avait trouvé charmante et voilà qu’elle était jolie. Très jolie. Quand il y a pensé dans la journée, il l’a trouvé jolie. Le soir en rentrant, jolie, et sous la douche aussi, alors qu’il se savonnait les testicules avec une insistance douteuse, jolie. Et encore en fermant les yeux, avant de s’endormir. Il s’est imaginé la serrer dans ses bras, la couvrir de baisers, s’abandonner à ses caresses, mais tout ce qu’il faisait c’était l’espionner par le judas de sa porte d’entrée, lui bafouiller des sottises plus ou moins compréhensibles quand il se trouvait à portée de voix de son oreille en la gratifiant d’un sourire assez niais qui aurait pu offrir un aspect insolite à une tête de veau exposée sur l’étal d’un boucher-charcutier mais lui donnait, à lui, un air encore plus inquiétant que grotesque.