« Monika, Monika, Monika ! Tu commences à me faire chier avec ta Monika ! »
C’est sorti d’un coup. Lucien en est le premier surpris. Ses mots ont clairement dépassé sa pensée, c’est certain. Pas leur sens, non, pas leur contenu. Seulement leur haute et intelligible énonciation. Ça fait des jours et des semaines qu’il écoute Isidore lui parler de Monika, toujours Monika et encore Monika, mais aujourd’hui la coupe est pleine. Pleine à ras bord. La centième évocation du même prénom en moins de dix minutes, douze peut-être, moins de quinze en tout cas, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de sa patience avant que le flot grondant de son exaspération trop longtemps retenue n’emporte le barrage de sa mansuétude.
— Excuse-moi mais tu ne la connais même pas cette Monika. Tu lui as parlé trois fois dans ta vie.
— Cinq, corrige Isidore.
Lucien ne relève pas. Sinon, il pourrait le gifler, lui aplatir sa main sur la joue pour évacuer un peu de son agacement accumulé et le faire réagir aussi, Isidore. Une de ces bonnes paires de claques qu’on retourne aux personnes évanouies. Il pourrait faire ça, Lucien, au risque de lui faire sauter deux ou trois dents et d’entacher durablement une amitié de trente ans. Il pourrait mais il se retient et ravale le soupir accablé qui lui remonte des bronches.
— Si tu veux, mais ça ne change rien au fait que tu ne connais quasiment rien d’elle.
Isidore est sur le point de protester. La couleur de ses yeux, il la connaît. Le timbre délicieux de sa voix, aussi. Tout comme le charme envoutant de son sourire ou la façon magnifique qu’elle a d’occuper l’espace. Et le mouvement de ses cheveux quand elle tourne la tête, ses boucles ébènes qui viennent frôler la peau forcément douce de sa pommette avant que d’un geste grâcieux elle ne les repousse vers son oreille adorable, il ne le connaît pas peut-être ? Lucien va lui dire qu’il ne le connaît pas ? Bien sûr, qu’il connaît tout ça. Il l’a vu. Il n’a pas rêvé. Il l’a vu de ses propres yeux et la trace lui en est restée dans la mémoire. Alors, il y pense sans cesse. Sans cesse.
Lucien ne lui laisse pas le temps de prononcer le moindre mot. De toute façon, il a déjà entendu mille fois chacun de ceux qui pourraient s’échapper de la bouche mollement entrebâillée d’Isidore.
— C’est un fantasme, mon vieux. Depuis des jours et des jours, tu entretiens un pur fantasme.
Lippe relâchée, paupières tombantes, sourcils bouffis, front sillonné. La tête parfaite du chien battu. Isidore est passé maître en la matière.
— Si au moins ça te rendait heureux. Tu ne fais que te morfondre et ressasser. Il est peut-être temps de passer à autre chose.
— Je ne peux pas.
Lucien serait en droit de se demander où cet ectoplasme a trouvé le sursaut d’énergie qui lui a permis de glapir avec une ardeur si subite.
— Je n’en ai pas envie, poursuit Isidore deux tons plus bas.
L’aurait-il, du reste, l’envie, rien ne prouve qu’il serait capable de passer à autre chose. Mais voilà, de toute façon, il ne l’a pas. Et pourquoi l’aurait-il ? Pourquoi devrait-il essayer de l’avoir alors qu’elle lui plait infiniment, Monika ? Il dit ça, Isidore : infiniment. Monika lui plait infiniment.
Des inconnus, il en croise peut-être une centaine par jour. La plupart, il ne les remarque même pas, mais certains retiennent son attention et, parmi eux, une poignée éveille son intérêt, sa curiosité, son désir parfois. Pas plus tard que la veille, tiens, la jolie petite rousse à la caisse du cinéma, il l’a trouvé charmante. Charmante. Candide, le sourire qu’elle lui a adressé en lui donnant son ticket. Et voilà, bonne journée, merci, bonne séance à vous. À chaque fois, il la trouve charmante et puis il s’assoit, la lumière s’éteint, le film commence et il n’y pense pas plus que ça, pas plus loin que ça. Malgré ses cheveux fauves et ses taches de rousseur. Il aime bien ça, Isidore, les taches de rousseur. À chaque fois, il se dit qu’il aime bien ça, que ça lui va bien à la caissière du cinéma. Et après, il l’oublie. C’est fugitif, l’affaire de quelques minutes avant qu’il ne l’oublie. Alors que Monika, il ne l’oublie pas. Il ne fait rien pour ça, certainement, mais même quand il n’est pas dans une démarche active et volontaire à ce sujet, son image s’impose à lui de manière aussi impromptue que prégnante. Il y pense sans cesse. Vraiment. Il ne peut pas dire mieux. Le soir, avant de s’endormir. Le matin, quand il ouvre les yeux. Tout au long de la journée. Un mot, un geste, une forme, un son, tout ce qu’il perçoit du monde qui l’entoure le ramène à elle, à Monika. Il la voit partout.
— Je ne te dis pas de l’oublier mais bouge, bon sang, avance. Fais quelque chose.
Qu’est-ce qu’il pourrait faire, Isidore ? Il en a de bonnes, Lucien. Qu’est-ce qu’il pourrait faire ? C’est vrai qu’il la connaît à peine, qu’il l’a croisée, plus que rencontrée, chez des amis d’amis. S’il savait où la trouver, il irait la chercher. S’il savait comment la contacter, il lui téléphonerait. Mais quoi ? Il va demander à Machin de voir avec Truc s’il n’y a pas moyen de récupérer son numéro ? C’est ça qu’il devrait faire ?
— Je n’en sais rien. Tout ce que je vois c’est que ça te monte à la tête. Tu ne parles que d’elle, tout le temps, et pour te dire le fond de ma pensée, j’ai l’impression que ça vire à l’obsession.
Il a raison Lucien, Isidore en convient : c’est une obsession. Monika occupe de manière obsessionnelle ses pensées.
— Excuse-moi, répète Lucien prudemment, mais tu es sûr que tu n’as pas juste envie de la serrer ?
Isidore bondit, pâlit, s’indigne, rougit. La serrer ? Non, Monika n’est pas le genre de femmes que l’on serre. À supposer que ce genre existe, bien sûr. Et si Lucien lui posait la question à l’instant, Isidore aurait sans doute bien du mal à préciser ce qui caractérise les femmes censées entrer dans cette catégorie insidieusement évoquée sous le coup d’un emportement qu’il n’avait pas, lui-même, vu venir.
Valérie, peut-être ? Valérie Comette. S’il faisait un bond de quelques décennies en arrière, Isidore pourrait se dire que Valérie Comette est le genre de femme qu’on a envie de serrer. Ou plus précisément, qu’à l’époque, lui et ses copains boutonneux estimaient, en suant à grosses gouttes, que Valérie Comette était le genre de fille qu’ils avaient envie de serrer. Il est certain qu’échauffés par le feu nourri de leurs hormones, qu’ils ne cessaient d’attiser lors de conversations au vocabulaire aussi ordurier que richement imagé, ils auraient serré n’importe laquelle de leurs camarades de classe pour peu que son tee-shirt soit déformé par quelques protubérances paires et naissantes. Y compris Aurore Blanc dont ils ne cessaient de railler méchamment les yeux globuleux et les joues poupines tout en reluquant en douce ses rondes fesses. Mais Valérie Comette avait, dans leurs divagations, une place remarquable. Surtout depuis qu’il l’avait vu se trémousser dans son short lamé bleu pétrole, très court et plus près de son corps qu’ils ne le seraient jamais, à la boum de Béatrice Marin. À quoi tenait l’honneur qu’ils lui faisaient en lui décernant, à son corps défendant, la couronne de reine des serrables ? C’était difficile à dire, chacun ayant sur le sujet un avis propre — s’il est toutefois permis de s’exprimer ainsi — amplement soutenu par des arguments divers et variés dans la forme bien plus que dans le fond. Pour Vincent Borgne, ses lèvres, et tout particulièrement l’inférieure dont la tumescence un rien amollie exhalait une lascivité ouverte à l’abandon, appelaient d’autant plus celles des garçons que son nez aquilin officiait tel un hameçon à baisers (avec option langue). Selon Christophe Patrille, c’était son regard qui révélait le mieux sa nature concupiscente à celui qui, dépassant la barrière glacée de ses iris azurs, se plongeait dans les abymes de ses pupilles où brûlaient lointainement le brasier d’un insatiable désir. Quant à Julien Poulard, plus hardi ou moins imaginatif, il se contentait d’affirmer que son attractivité était essentiellement concentrée au niveau de son torse et que si elle mettait celui-ci à ce point en valeur, c’était parce qu’elle n’attendait qu’une chose : qu’on lui pelote les nich… — personne n’entendait jamais la fin de son argumentaire, invariablement noyée dans un raz de marée de ricanements nerveux et gras. Isidore, pour sa part, limitait sa participation à un assentiment muet qui relevait plus de l’assujettissement volontaire aux injonctions mêlées de ses sens vacillants et d’une crainte inconsciente de se voir relégué aux marges de cet aréopage d’abrutis. Si chacun distinguait dans les atours de Valérie les éléments disparates d’une sensualité offerte, tous s‘accordaient à considérer qu’ils témoignaient indéniablement des intentions, pour ne pas dire des attentes, libidineuses de la jeune fille, qu’elle n’avait en vérité que dans leurs esprits instables. Pour eux, il ne faisait pourtant aucun doute qu’en se coiffant, en se maquillant, en s’habillant, en bougeant, en respirant comme elle le faisait, elle exprimait son désir d’être, ni plus ni moins, serrée. Pour autant, personne ne la serra jamais, pas même Julien Poulard en dépit de ce qu’il prétendait lors de récits un peu trop détaillés et fougueux pour être à la mesure de ses capacités réelles. Parce que pour serrer quelqu’un, il faut commencer par s’en approcher suffisamment près pour établir un contact physique, a minima à une distance au moins égale à celle de son bras tendu, ce dont aucun d’eux n’était capable.
Isidore n’a plus treize ans depuis longtemps. Il en a vécu des aventures sentimentales ou sexuelles. Pas des quantités astronomiques non plus, mais quelques-unes. Suffisamment pour prendre avec ses élucubrations adolescentes un recul salutaire. Au moins dans leur expression. Au moins dans…
Pas tant que ça, en fait.
Il lui suffit de stationner quelques minutes près de la machine à café en compagnie de collègues masculins, pour constater que les préoccupations de ceux-ci ne sont pas tant que ça éloignées de celles de ses camarades de collège. Pas plus que leur registre lexical. En particulier au passage de Séverine Darcy, l’assistante commerciale de la région Grand Ouest. Dès lors qu’elle apparait au bout du couloir les conversations s’éparpillent. Le premier qui la voit donne le signal du départ aux autres. Son regard soudain vitreux et fixe annonce l’approche de la proie. Les têtes se tournent dans la direction implicitement désignée, des sourires envieux déforment les faces avides, la rotation mécanique des touillettes dans les gobelets s’interrompt, les cous se tortillent pour suivre la progression de la jeune femme. Elle salue poliment les mateurs, indifférente au reluquage insistant dont elle fait l’objet ou prenant sur elle pour en donner l’impression. On lui répond d’une voix aimable, suave, tremblante, parfois tout cela à la fois pour les plus émotifs. L’inspection du recto se poursuit au verso tandis que Séverine s’éloigne sans varier le rythme de sa marche. Il ne reste plus au jury testiculaire qu’à se réunir pour apprécier la prestation déambulatoire. Mathieu Delboque ouvre habituellement le débat par un commentaire rien moins qu’allusif sur la plastique de l’évaluée, le plus souvent assimilée à un engin explosif dont l’énergie découle de la scission des nucléons d’une masse critique d’éléments fissiles, ou sa morphologie labiale spécialement adaptée, selon lui, à l’habile exercice de pratiques irrumatives. Les autres suivent, plus ou moins servilement. On s’échauffe, on s’agace, on s’émoustille et on retourne bosser. Un pas fut cependant franchi le jour où Séverine se présenta vêtue d’une jupe taillée dans un tissu composé d’une forte proportion de fibres synthétiques à haut niveau d’élasticité et d’un tee-shirt constitué, à parts presque égales, de tulle et de dentelle assez étroitement ajusté à son buste. Il eut fallu être dans la tête de Séverine pour savoir ce qui avait motivé ce choix vestimentaire mais rien ne permettait d’affirmer a priori que, s’il résultait d’une articulation entre divers paramètres, le bien-être que lui procurait le port de celui-ci n’était pas le principal d’entre eux. Mathieu Delboque avait du sujet une approche divergente et, rompant avec son habituel comportement qui l’incitait à réserver ses commentaires pour le moment où la personne visée se trouvait hors de portée auditive, en fit état à voix haute mais de manière détournée, en conseillant à sa collègue de prendre garde à ne pas attraper un coup de froid. Intriguée par la nature tout autant que par la soudaineté du conseil qui lui était ainsi adressé, Séverine s’immobilisa à proximité de son auteur pour lui faire remarquer que la température ambiante de son bureau, et plus généralement de l’ensemble des bâtiments, la préservait d’un tel risque, au même titre que n’importe lequel de ses collègues, même si elle voulait bien admettre que cette dernière appréciation ne tenait pas compte du niveau spécifique de sensibilité thermique de ces derniers dont elle ignorait tout. Ensuite de quoi elle remercia Delboque de sa sollicitude et l’enjoignit, sur un ton qui ne masquait qu’à peine le mépris dépité que lui inspirait la vocation véritable des allusions aisément discernée dans les propos du balourd, de ne pas s’inquiéter de sa santé mais de plutôt veiller à la sienne car il lui semblait bien que les courants d’air qui lui traversaient la boîte crânienne le prédisposaient au rhume de cerveau. La jeune femme était loin quand Delboque se remit de l’uppercut qui venait d’être asséné à son arrogance et, prenant ses congénères à témoin, soutint que ceux-ci seraient bien en peine de lui dire qu’elle — Séverine Darcy — n’attendait pas « que ça ». Il n’eut pas besoin de préciser ce que le terme “ça“ recouvrait dans son esprit. L’affaire fit quelques bruits qui se répandirent jusqu’au bureau de Martine Boulardin, la responsable des ressources humaines. Celle-ci convoqua Séverine Darcy pour lui faire remarquer, avec un luxe de précautions oratoire plus pathétiques que véritablement honorables, que la vie en collectivité, d’un strict point de vue professionnelle bien entendu, imposait des règles édictées dans le seul but de préserver la sensibilité de tous. De toutes et tous, se reprit-elle. Séverine en convint volontiers et affirma qu’elle était toute disposée à ne pas se formaliser des remarques résolument déplacées de monsieur Delboque si celui-ci s’engageait à ne pas en réitérer de semblables et que, dans un sincère souci d’apaisement, elle renonçait même à exiger de sa part la moindre excuse. Martine Boulardin marqua un temps d’arrêt, le temps pour elle de distinguer plus précisément si son interlocutrice était victime d’un réel malentendu ou si elle se foutait purement et simplement de sa gueule. Elle opta finalement pour un angle d’attaque différent et rappela Séverine aux termes du règlement intérieur que celle-ci, jugea-t-elle nécessaire de préciser, avait ratifié en même temps qu’elle apposait sa signature sur son contrat de travail, au moment de son embauche. Séverine perçut clairement la part de menaces insidieuses que l’utilisation de ce dernier mot introduisait dans la conversation en cours. Sans se démonter, elle demanda à la responsable des ressources humaines si elle faisait allusion à l’article 17 alinéa 3 du dit-règlement, relatif au principe de courtoisie que les employés se devaient d’observer les uns vis-à-vis des autres. Martine Boulardin lui répondit que, certes, l’article en question avait toute sa place dans leur présent échange mais que le suivant, qui portait sur la tenue vestimentaire des mêmes employés au sein de l’entreprise, ne l’avait pas moins. Séverine assura qu’elle voyait très bien de quoi il retournait et demanda si, à titre personnelle, la responsable des ressources humaines considérait que les vêtements qu’elle portait lors de l’incident qui justifiait sa présence dans ce bureau lui paraissaient sortir de la catégorie de ce qui était qualifié dans le document officiel de “tenue correcte“. Martine Boulardin reconnut que n’étant pas présente au moment des faits, il lui était impossible d’avoir sur ce point un avis bien arrêté mais, s’il elle voulait bien se fier aux témoignages de personnes dont elle n’avait aucune raison de mettre la parole en doute, il semblait que la tenue incriminée pût être de nature à créer, dans certains services, un émoi inapproprié et, par suite, préjudiciable au bon fonctionnement de ceux-ci. Séverine s’étonna de l’extrême sensibilité des collègues en question avant de préciser, pour qu’aucun doute ne subsiste, qu’elle n’était pas venue travailler en costume de bain, ce qui, pour le coup, aurait été vraiment inapproprié sinon incorrect, et que, par ailleurs, aucune parcelle de ses sous-vêtements n’étaient visibles, au cas où le grief qui lui était adressé porterait sur ce point. Elle préférait le préciser car elle savait que certains individus pouvaient être profondément déstabilisés par la seule vue d’une bretelle de soutien-gorge dépassant de celle d’un débardeur ou le relief d’une culotte affleurant à la surface d’un legging, et s’il y avait bien une chose qu’elle ne voulait pas faire, c’était déstabiliser qui que ce soit. A fortiori, les mâles locaux. Elle n’était pas là pour ça, certainement pas. Des tâches lui étaient confiées et, hormis peut-être la pérennité de l’entreprise qui, du reste, en découlait directement, rien ne l’importait davantage que leur bonne exécution. Il était pour elle évident que déstabiliser un collègue, un ou une collègue se reprit-elle, n’entrait pas plus dans la liste de ces tâches que créer un émoi inapproprié dans quelque service que ce soit. Comprenant que la discussion était sur le point de s’enliser dans des prolongements qui risquaient fort d’échapper à son contrôle, Martine Boulardin en conçut une amertume plutôt lasse qu’elle formula en concluant que le tour de la question avait, à son avis, été fait. Séverine garantit qu’elle était pour sa part prête à abonder dans son sens dès lors qu’il était possible de lui confirmer que Delboque ferait l’objet d’un similaire rappel à l’ordre. Une moutarde assez relevée monta au nez de la responsable des ressources humaines qui n’appréciait que passablement qu’une employée se permette de lui dicter sa façon de procéder. Séverine se défendit d’être tentée par une telle démarche, persuadée qu’elle était superflue, surtout auprès d’une personne qui avait personnellement supervisée une vaste campagne de sensibilisation des personnels aux questions d’égalité homme/femme, campagne qui avait, de son propre aveu, été si bien menée que les organisations syndicales internes l’avaient unanimement saluée, tout en appelant de leurs vœux des résultats à la hauteur de l’enjeu visé. Elle se tourna alors vers Isidore qui, sollicité par sa collègue en sa qualité de représentant du personnel pour l’accompagner lors de cet entretien, en était arrivé depuis un bon moment à la conclusion que celle-ci avait moins besoin d’un soutien que d’un témoin et se tenait les bras ballants, en retrait, sans rien perdre d’un spectacle qui n’était pas pour lui déplaire. Puisque son avis était ici requis, il opina du chef pour confirmer que les organisations syndicales internes se montraient, comme cela venait d’être dit, très attentive à la question. Boulardin en resta muette de rage impuissante et Séverine n’attendit pas qu’elle retrouve l’usage de la parole pour prendre congés. Isidore ne sut pas si Delboque avait effectivement été convoqué à son tour. Cela était probable. Ce qui était certain c’est que dès le lendemain, il persista à prétendre, tandis qu’Isidore entretenait la honte silencieuse dans laquelle il se maintenait depuis toujours et qui était redoublée par l’obligation dans laquelle il se trouvait de reconnaître que, lui aussi, parfois, il lui arrivait d’avoir d’identiques pensées, qu’elle n’attendait que ça, Séverine, d’être serrée.
Alors que Monika, certainement pas. Par réflexe un peu stupide et très mal déconstruit, Isidore ne peut imaginer un seul instant qu’il pourrait avoir envie de la serrer. À part dans ses bras, ajoute-t-il. Ce qu’il voudrait, c’est ça, exactement : la serrer dans ses bras.
— Oui bin pas trop fort, parce que tu risques de l’étouffer.
Lucien avale une gorgée de bière pour faire passer le mélange de lassitude et de dépit qui lui noue la gorge. De la patience, il en a à revendre pour ses amis, le problème n’est pas là. Mais il voit bien qu’Isidore patine dans la semoule, perd les pédales, roule sur les jantes, a les fils qui se touchent, et que ça ne le rend pas vraiment joyeux. Il aimerait l’aider, cet imbécile d’Isidore, mais encore faudrait-il qu’il sache comment.
Des conseils, il a bien essayé de lui en donner. Toutes sortes de conseils. Non pas qu’il soit un as de la séduction, Lucien, ni un spécialiste de la drague. Des bottes secrètes, il n’en connaît pas. Rien de ce qu’il a pu lui conseiller n’était inconnu d’Isidore. Que du basique. Du basique tellement basiquement basique qu’il avait presque honte d’avoir à l’énoncer : montre-lui qu’elle t’intéresse, fais la rire, invite-la à prendre un verre, etc. Il le savait tout ça, Isidore, de toute façon. Il lui est déjà arrivé de parler à des gens, y compris des gens qu’il pouvait avoir envie de serrer dans ses bras, y compris des gens qu’il parvenait à serrer dans ses bras – après, bien sûr, avoir obtenu leur consentement éclairé. Lucien savait qu’il pouvait être amusant, Isidore, inspiré parfois, intelligent à l’occasion. Pas avec Monika, apparemment. Alors oui, c’était vrai, il l’avait vu cinq fois, et il lui avait parlé. Mais pour lui dire quoi ? Des choses tellement incohérentes et dénuées d’intérêt qu’elle aurait bien été en peine de soupçonner au milieu des borborygmes bafouillés, entrecoupés de platitudes aberrantes, autre chose que l’expression d’un crétinisme quasi-pathologique. Il le disait lui-même, Isidore. Son désir pour Monika était si puissant qu’il en perdait tous ses moyens. Il était indéniable qu’il émanait de cette jeune femme une sorte de magnétisme auquel Isidore était singulièrement réceptif. Et qui le rendait singulièrement con. Con et chiant, à la longue. Parce que, forcément, à chaque fois il ne pouvait que constater qu’il se tirait, comme on dit, une balle dans le pied. À ce niveau-là c’était même carrément un obus de mortier sur le petit riquiqui. Du grand art en matière de sabordage en règle. Et Isidore ne comprenait pas pourquoi, il réagissait comme ça. Il ne comprenait pas ce qui l’ébranlait tant. Il ne comprenait pas. C’est ce qu’il répétait à tire larigot : « je ne comprends pas ». Il était difficile, dans l’état d’égarement émotif où il se trouvait, d’imaginer qu’une compréhension plus fine ou plus étendue des raisons pour lesquelles Monika exerçait sur lui une telle attraction, lui eut permis de retrouver un semblant de sérénité mais Isidore estimait pour sa part que le nœud du problème était là, dans l’ignorance où il se trouvait des tenants et des aboutissants de son désir pour elle. Aussi incroyable que cela pourrait paraitre à quelqu’un qui le rencontrerait pour la première fois à cet instant, Isidore était un type plutôt pragmatique. Pas trop du genre à se laisser bercer par la soi-disant magie de l’amour puisque, professait-il volontiers, à chaque phénomène, quel qu’il soit, mécanique, naturel, chimique, émotif, vibratoire, tout quoi, tout ce qui pouvait survenir, il y avait non seulement une raison mais aussi une explication. Ne pas les connaître n’en n’éludait pas l’existence. Pas plus que les connaître n’en garantissait la maîtrise. Alors là, forcément, il tombait sur un os puisque toutes ses hypothèses, toutes ses supputations et avec elles tous ses postulats étaient instantanément balayés par l’apparition de Monika.
— Tu sais ce que tu devrais faire ? dit Lucien.
Il n’attend pas vraiment de réponse à sa question. C’est juste un lancement, une sorte d’entrée en matière prudente avant d’attaquer le vif du sujet. Comme quand on a cuit en plein cagnard et qu’on se dit que ça ferait du bien de se tremper un peu, histoire de se rafraîchir la couenne, mais à peine a-t-on mis un orteil dans l’eau qu’on se rend compte que, quand même, elle est un peu frisquette, on a beau ne l’avoir qu’à mi-mollet, elle est vraiment frisquette, alors on peut faire demi-tour et retourner à sa serviette mais si c’est pour cramer plus encore et subir de surcroit les coups d’œil narquois des autres plagistes, merci bien, autant se faire violence et se persuader qu’il n’y a que le premier pas qui coûte, ce qu’il faut c’est plonger d’un coup, même si elle est frisquette, aux mollets elle est frisquette, aux cuisses elle est franchement froide, alors au ventre qu’est-ce que ce sera ? on est trop loin à présent, trop loin pour reculer, tant pis, on se mouille le cou, on prend un peu d’eau glacée dans le creux de sa main et on s’en asperge la nuque, à la une, à la deux et plouf !
— Tu devrais aller voir Bernard.
Bernard ? C’est qui Bernard ? Mais si, Bernard. Lucien lui en a déjà parlé de Bernard. Le collègue de Marc, le cousin de la voisine de Chloé. Chloé ? La sœur de Paul ? Mais non, la sœur de Paul, elle ne s’appelle pas Chloé. Elle s’appelle Daphnée. Ah oui c’est vrai, Daphnée. Comment va-t-elle, Daphnée ? Eh bien écoute, elle va bien. Elle a déménagé la semaine dernière. Ah bon elle a quitté la ville ? Non juste changé de quartier, mais peu importe.
— Tu devrais aller le voir, insiste Lucien.
Et, non, ce n’est pas une manœuvre pour se débarrasser d’Isidore. Pas uniquement. Il pense que ça pourrait l’aider, d’aller voir Bernard. Il le pense vraiment. Il l’espère. Parce qu’il l’aime beaucoup, Isidore, et le voir, comme ça, malheureux comme un vieux morceau de basalte abandonné loin de la coulée de lave sur le flanc d’un volcan éteint, et plus mou qu’une morve de bovin qui mâche et remâche et reremâche la même grosse boule d’herbe sans parvenir à se décider une bonne fois pour toutes à l’avaler, ça lui fait de la peine. Ça lui casse les pieds, c’est sûr, mais ça lui fait de la peine aussi. Surtout de la peine. Alors oui, faute de mieux, il pense que ça peut l’aider, Isidore, d’aller voir Bernard et, tiens, il lui note son numéro de téléphone sur ce petit bout de papier, il n’a qu’à l’appeler de sa part, de la part d’un ami de la voisine de la cousine de son collègue Marc. Et aussi, tant qu’il y est, l’adresse de son laboratoire.
— Son laboratoire ? s’étonne Isidore.
— Son laboratoire, confirme Lucien avant de finir sa bière, lentement.
Très lentement.