Quand on pense à un laboratoire, on imagine spontanément une salle carrelée de blanc et meublée de paillasses couvertes de fioles d’acide nitrique alignées entre des flacons d’eau de chaux et de bleu de méthylène tandis que, frémissant dans des éprouvettes maintenues sur la flamme d’un bec bunsen, des mélanges opalescents laissent échapper d’âcres vapeurs qui viennent léchées un tableau noirci d’équations absconses dont certains termes ont été effacés, corrigés, modifiés par la main empressée d’un savant soudain étourdi d’avoir enfin trouvé la solution d’une énigme qui l’empêchait de dormir et lui coupait l’appétit depuis trop longtemps. Le laboratoire de Bernard ne ressemble pas du tout à ça. C’est une petite salle borgne mal éclairée par un trio de tubes à néon aux rayonnements vacillants et jaunâtres au centre de laquelle trône un fauteuil assez similaire à celui d’un dentiste sans diplôme entouré d’appareils dont les grésillements incertains évoquent de manière troublante les bourdonnements désespérés d’un frelon emprisonné sous un verre à moutarde prestement retourné. Si ce n’était le carton punaisé indiquant “Professeur B. Sangramme — patronyme amusant à côté duquel une main anonyme et facétieuse a cru bon d’ajouter au stylo bille « il y a un peu plus, je laisse ? » — Neurologie corticale expérimentale“, Isidore aurait pu croire qu’il frappait par erreur à la porte d’un placard à balais. D’autant que la silhouette malingre qui apparaît dans l’entrebâillement du battant présente une troublante similitude avec une vieille serpillère aux franges usées montée sur un manche tors. Une vieille serpillère qui se serait déguisée, pour faire marrer ses copines, en savant fou de bandes dessinées.
Le professeur Sangramme ne dépare pas au milieu du capharnaüm peu engageant de son laboratoire. Avec sa blouse boutonnée de travers, ses lunettes aux verres épais qui lui font des yeux de taupe hypermétrope en descente de cocaïne et ses cheveux épars aussi gras que mal peignés, il a tout du surdoué asocial et hors-sol. Si Isidore ne s’était auparavant longuement entretenu avec lui par téléphone, il est plus que probable qu’il aurait tourné les talons sans tarder, mais les doctes propos tenus alors par le bonhomme dont il ne pouvait voir la mise lui avaient plutôt inspiré confiance. Suffisamment pour qu’il accepte de rester et de se prêter à une expérience qui, comme le lui avait assuré Lucien, pouvait l’aider à se sortir du méchant guêpier dans lequel il s’était lui-même fourré.
— Enlevez votre tee-shirt et asseyez-vous, lui ordonne Sangramme sans autre forme de préambule.
Le ton tient volontiers de celui d’une dominatrice en combinaison de latex. Une dominatrice à la voix souffreteuse et étrangement aigue. Ce qui n’est pas courant. Autant qu’Isidore puisse le savoir ou le supposer en se fiant à l’idée qu’il se fait d’une dominatrice en combinaison de latex. Lui-même n’a jamais eu l’occasion d’en rencontrer une en personne.
Il a bien eu, quelques années plus tôt, une relation assez brève avec une jeune femme au caractère bien affirmé, comme on dit prudemment pour ne pas s’attirer les foudres d’une personne excessivement autoritaire, qui usait rarement de circonvolutions dialectiques pour l’enjoindre de passer l’aspirateur, d’enlever son slip — son slip à lui ou à elle, indifféremment — ou de lui donner un baiser dans lequel, contre toute attente, elle savait glisser une certaine tendresse.
Isidore l’avait rencontré, par hasard, dans un bar où Lucien avait insisté pour le traîner alors qu’il pleurnichait depuis des jours sur le départ de Sophie ou de Jessica ou d’on-ne-sait-qui — Isidore pleurnichait beaucoup, en particulier à chaque fois qu’une de ses compagnes, lassée de ses perpétuelles pleurnicheries, finissait par le larguer comme une vieille merde pleurnicheuse. Sans doute Lucien avait-il pensé que ça changerait les idées d’Isidore et que le volume élevé de la musique le dispenserait de supporter, en partie au moins, les jérémiades de ce dernier. L’alcool aidant, les deux amis en étaient venus à discuter de toute autre chose que de Sophie, de Jessica ou d’on-ne-sait-toujours-pas-qui, lorsque des éclats de voix attirèrent leur attention vers le comptoir. À la distance où ils se trouvaient, il leur était difficile de savoir exactement ce qui motivait l’échanges d’insultes entre cette brune au chignon haut serré et ce semi-chauve aux dessous de bras humides mais il semblait bien, s’ils se fiaient aux bribes d’invectives qui leur parvenaient, que la première reprochait à l’autre de l’avoir un peu plus que frôler, et selon elle d’une manière délibérée, en s’approchant pour commander une énième consommation qui, au vu de l’équilibre précaire dans lequel l’homme tentait de se maintenir, avait dépassée depuis longtemps le rang du verre de trop. L’imbibé protesta, arguant que la jeune femme prenait sans doute ses désirs pour des réalités car, pour sa part, il avait une vie sexuelle suffisamment épanouie et active pour ne pas en être réduit à tripoter, à la dérobée, des mochetés dans des bars de nuit. Les noms d’oiseaux fusèrent. L’une fut traitée d’hystérique, de connasse puis de pute, autant d’insultes auxquelles l’intéressée répondit du tac au tac en affirmant que son auteur devait vraisemblablement être sous le coup d’une grave et déviante obsession libidineuse sans doute entretenue, sinon générée, par un physique en tous points repoussant qui le privait, en dépit de ce qu’il voulait bien affirmer, de la moindre relation intime avec quiconque, hormis sa main droite ou gauche ou les deux si, par extraordinaire, il se trouvait être ambidextre, avant d’ajouter que, sans avoir eu l’occasion de le constater de visu, ce dont, au passage, elle remerciait le ciel, elle était prête à parier qu’il était, de surcroit, doté d’un pénis dont le format prêtait d’autant plus à rire qu’une avarie érectile chronique l’empêchait de se défaire, même temporairement, de son anormale petitesse. Ce dernier argument finit d’exacerber la hargne du pochetron. Il leva la main, peut-être celle qu’il avait subrepticement plaquée sur le fessier de la femme, dans l’intention manifeste de l’aplatir à présent sur sa joue. Isidore n’a pas que des qualités, c’est indéniable, mais s’il y a bien un défaut qu’il n’a pas, c’est l’indifférence à la violence. Spécialement la violence faite aux femmes. Dès qu’il vit la paume se dresser, il bondit de sa chaise afin de l’empêcher d’atteindre sa cible. Pour honorable qu’elle fut son initiative s’avéra inutile. La femme était en mesure de se défendre par ses propres moyens, comme elle s’apprêtait à en faire la démonstration en lançant son poing serré en direction de l’arrête nasale de son assaillant. S’interposer, c’est bien. S’interposer au bon moment, c’est mieux. Isidore l’apprit à ses dépens lorsque les phalanges profusément baguées et à grande vitesse propulsées lui percutèrent la pommette en lieu et place du tarin qu’elles visaient. Mesurant le niveau d’humiliation auquel il venait d’échapper, le prétendant gifleur profita de la diversion pour battre en retraite tandis que la boxeuse improvisée se confondait en excuses auprès d’Isidore qui visualisait suffisamment les chandelles tournoyant autour de sa tête meurtrie pour pouvoir en dénombrer trente-six. Navrée, Clémence — car tel était son prénom — l’était sincèrement et, lorsqu’elle fut certaine qu’Isidore s’en tirerait avec un hématome superficiel, elle insista pour lui offrir un verre. Isidore qui avait besoin d’un remontant accepta de bonne grâce. Une discussion s’engagea, se poursuivit, se prolongea bien après que Lucien eut quitté les lieux en catimini et que le patron eut annoncé la fermeture de ceux-ci. Sur le trottoir, Clémence donna à Isidore son numéro de téléphone, insistant pour qu’il la prévienne de toute éventuelle complication car, affirmait-elle à juste titre, elle se sentait responsable du bleuissement progressif de sa joue. « Tu m’appelles » répéta-t-elle à plusieurs reprises. Isidore, bien qu’il s’engageât à le faire, ne tint pas sa promesse. Une heure plus tard, il se trouvait à une distance de Clémence qui, réduite au minimum par le retrait de tout obstacle vestimentaire, rendait superflue l’utilisation d’un appareil de téléphonie puisque, même lorsqu’il murmurait entre ses dents, elle était à même de l’entendre sans peine. Du reste, Clémence ne lui laissa que peu d’occasions de murmurer entre ses dents tant elle occupait l’espace sonore de façon exclusive. Et pas en murmurant. Et encore moins entre ses dents. Isidore ne dirait pas qu’elle criait, ni même qu’elle hurlait. La façon dont elle l’encourageait à aller plus vite, puis plus haut, puis plus fort était au-delà du hurlement. Il aurait pu lui faire remarquer qu’elle reproduisait, peut-être sans en avoir une consciente intention, la devise olympique. Étrangement, il n’en fit rien et se contenta de répondre au mieux de ses capacités aux suppliques formulées avec une impérieuse opiniâtreté. Plus vite, cela lui était cependant difficile car la jeune femme, qui avait d’emblée optée pour un chevauchement andromaque, lui imposait un rythme qu’il avait déjà du mal à suivre, alors, le dépasser, il ne fallait pas trop y compter. Plus haut, le problème était résolu par la résistance osseuse de leurs bassins respectifs qui, entrant en contacts répétés, rendait la perspective matériellement inatteignable. Plus fort, à la rigueur. Mais encore eut-il fallu qu’il dispose sur ce point d’une certaine marge de manœuvre. L’enserrant entre ses cuisses extraordinairement musculeuses au regard de leur finesse, Clémence ne lui en laissait pas le loisir. Il se résigna donc à se laisser faire et y trouva un plaisir certain, y compris lorsque sa partenaire, atteignant le pinacle de sa montagne orgasmique, lui signifia sa pleine et entière satisfaction en poussant un hurlement plus puissant encore que les hurlements surpuissants dont elle n’avait précédemment cessé de repousser le niveau de giga-puissance. Clémence était une femme pour le moins expansive — d’aucun dirait exubérante. Et déterminée, avec ça — d’aucun dirait despotique. Les premiers temps, Isidore avait trouvé la chose inattendue, presqu’amusante, puis lassé de se faire aboyer dessus à tous propos et à toutes occasions, y compris les plus intimes, il avait mis un terme à leur liaison sans attendre d’avoir l’occasion de vérifier si, oui ou non, sa garde-robe comprenait une combinaison en latex.
Quoi qu’il en soit, la blouse de Sangramme n’est pas en latex, mais en coton. Un misérable coton râpé. Quant au ton sur lequel il a ordonné à Isidore de prendre place sur son pauvre fauteuil cabossé, il ne vaut pas tripette en comparaison de celui sur lequel Clémence lui intimait l’ordre d’éplucher des carottes, de l’accompagner au musée des arts décoratifs ou de lui lécher la plante des pieds en prenant soin de ne pas oublier les espaces inter-digitopédiques. Ce n’est pas ça qui va impressionner Isidore qui obéit sans discuter ni poser de questions. Il n’en a pas besoin, Sangramme lui a déjà tout expliqué lors de leur échange téléphonique. Tout et même plus qu’il n’en a pu comprendre quand le professeur s’est mis en tête de lui présenter la nature de ses travaux de recherche portant sur la modélisation structurelle de la mémoire à long terme.
Ce que Sangramme a, quant à lui, promptement compris alors, c’est qu’Isidore n’entravait pas grand-chose à ses explications et que des mots tels qu’adénosine triphosphate, opérons, perméases, péricaryon ou encore oligodendrocyte ne lui évoquaient que des concepts lointains ou brumeux, ce que confirmaient les « Ah oui », « Mhmh » et autres « Tiens donc ? » que son interlocuteur émettait à intervalles réguliers sur un ton de plus en plus hésitant.
— Lorsque vous ressentez une émotion, finit par dire le professeur dans un louable souci de vulgarisation qui ne dissimulait qu’à peine l’amertume que lui inspirait la nécessité de devoir s’abaisser à ce point pour faire comprendre à un idiot des notions pourtant élémentaires, certains de vos neurones… Vous savez ce qu’est un neurone ?
— Ah bin oui bien sûr.
« Bien sûr ? On croit rêver » pensa Sangramme avant de reprendre son exposé.
— Certains de vos neurones s’associent pour créer ce qu’on appelle…
Il y eut un grand blanc au bout du fil. Un blanc si long qu’Isidore ne fut pas loin d’envisager que Sangramme s’était absenter inopinément, sans prévenir et pour une raison qui lui demeurait aussi inconnue qu’incompréhensible. Les trois premières secondes, Isidore patienta, intrigué. Entre la quatrième et la dixième, il hésita à relancer la machine en répétant, d’un air interrogatif et curieux, la fin de la phrase restée en suspens. Alors que la quinzième approchait, il en vint à se demander si Sangramme n’était pas tout simplement et très subitement décédé. Emporté par un infarctus ou frappé par la foudre ou étranglé par un orang-outang qui, après des années de captivité, aurait fini par crocheter le cadenas de sa cage avec un trombone imprudemment laissé à portée de l’une de ses quatre mains et, avant de retrouver la liberté, se serait proposé de signifier à son geôlier ce que lui inspirait les années d’expérimentation qu’il lui avait imposées, sans prendre la peine de lui demander son avis, en lui brisant deux ou trois vertèbres cervicales.
— C’est comme si vous faisiez une photo de l’évènement qui vous a ému et que vous alliez ensuite la coller dans un album, reprit finalement Sangramme. La logique voudrait que les photos se succèdent selon un ordre chronologique simple mais il existe beaucoup de systèmes de classement. Vous pouvez choisir de réunir vos photos selon les lieux où elles ont été prises, comme par exemple la plage, ou la maison de votre grand-père…
— Papi Dédé ?
— Plait-il ?
— La maison de papi Dédé ?
— Oui, si vous voulez.
— Non, parce que papi Maurice, il n’en a pas, de maison.
— C’était juste un exem… Oui papi Dédé, la maison de papi Dédé. Mais vous pouvez aussi les classer selon les personnes qui y apparaissent, ou encore en fonction de l’appareil avec lequel elles ont été prises. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir selon quelle logique telle et telle photo sont associées, pourquoi elles ont été collées sur cette page plutôt qu’une autre. Sachant que celle-ci n’est pas stable ni figée dans le temps. Si vous reprenez votre album à la recherche d’une photo que vous pensiez collée sur la page des photos de telle année, il est bien possible qu’elle soit en réalité sur la page de telle autre ou sur la page des photos prise pendant l’anniversaire de Machin Chouette.
— De qui ?
Cette fois-ci, Sangramme ne releva pas. En d’autres circonstances, il aurait sèchement raccroché au nez de l’imbécile mais son collègue Marc Hassin lui avait dressé d’icelui un profil si saisissant qu’il rechignait à passer à côté d’un pareil cobaye. Prenant sur lui pour ignorer les remarques tout particulièrement hors de propos d’Isidore, Sangramme poursuivit en expliquant que son champ d’étude n’était pas celui de la psychologie mais bien de la pure chimie neuronale. Pourquoi un individu se montrait plus sensible à l’apparence ou à la personnalité d’un autre, il s’en moquait comme de sa première paire de lunettes à double-foyer. En revanche, comprendre comment les neurones s’associaient entre eux pour conserver et restituer un souvenir, ça, ça le faisait kiffer grave Nanard.
— Okay, avait simplement répondu Isidore.
Son intention n’était pas de couper court à un monologue qui ne l’intéressait que de loin. Il en savait vraiment assez.
Alors, rendez-vous fut pris, et quelques jours plus tard, Isidore est assis, torse nu, sur le fauteuil défoncé du professeur Sangramme.
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, le voilà coiffé d’une sorte de casque mou d’où partent une multitude de fils reliés à ce qui avait dû être un ordinateur tout bonnement révolutionnaire dans les années 70, et bardé, sur l’intégralité de sa surface thoracique, de ventouses plates pareillement raccordées à un second appareil à peine moins vétuste.
— C’est pour capter les potentiels d’action ? demande Isidore.
Sangramme était en train de retourner vers son bureau, de ce pas lent et chancelant qui lui donnait une allure plus proche de celle d’une tortue unijambiste qui aurait mâchouillé un morceau de cannabis tombé par mégarde de la poche d’un dealer distrait et que sa vue défaillante accentuée par l’oubli de ses prothèses oculaires sur sa table de nuit lui a fait prendre pour une crotte de lapin nain, que de la foulée du coureur de 200 mètres en proie à une virulente manifestation pollakiurique à l’approche de la ligne d’arrivée, quand la question d’Isidore lui est entré dans l’oreille. Après avoir fait un petit tour dans son pavillon, l’onde sonore est venue frapper de plein fouet son tympan qui, n’y étant pas préparé, s’est mis à vibrer comme un danseur de twist dans le slip duquel se serait aventurée une abeille de fort mauvaise humeur. Réveillé en sursaut par les soubresauts tympaniques, le marteau a donné un méchant coup de coude à l’enclume qui a balancé un vilain coup de pied à l’étrier dont les protestations se sont mises à résonner dans le canal cochléaire jusqu’au nerf auditif. Comment l’information s’est propagée dans l’encéphale pour redescendre par la moelle épinière en direction des muscles fémoraux et soléaires avec une injonction d’immobilisation immédiate et complète, c’est une question qui pourrait occuper pendant un bon moment les réflexions de Sangramme. Pour l’heure, il se contente de se figer sur place.
— C’est ça, non ? insiste Isidore.
« Kekikoi ? » pourrait répondre Sangramme si la surprise n’avait également paralysé ses muscles faciaux.
— C’est balèze, parce qu’un potentiel d’action ça dure quoi ? une à deux millisecondes, à tout casser. Tu n’as pas intérêt à rater le coche, sinon tu es chocolat.
Une poule illettrée découvrant par hasard un exemplaire du Discours de la méthode au milieu de la basse-cour n’aurait pas l’air plus stupidement dubitative que Sangramme à cet instant.
— C’est dingo quand on y pense, cette inversion locale de la polarité membranaire qui passe de que dalle, enfin que dalle c’est une façon de parler parce que -70 mV on pourrait dire que c’est des clopinettes, même pour un potentiel de repos, mais si on ramène ça à l’épaisseur de la membrane qui ne dépasse pas 7 nanomètres ou 70 ångströms si vous préférez…
Isidore pousse le vice jusqu’à laisser à Sangramme l’opportunité de formuler une éventuelle préférence quant au choix de l’unité de mesure en suspendant ses propos pendant quelques secondes. Opportunité que Sangramme ne saisit évidemment pas, trop occupé qu’il est à s’enfoncer dans les sables mouvants de son hébétude.
— Et bin -70mV, pour une membrane dix mille fois plus fine qu’une feuille de papier à cigarette, ça correspond à un champ électrique de dix millions de volts par mètre. Dix millions, mon vieux ! Ce n’est quand même pas de la gnognotte, dix millions de volts. Tu en fais tourner des grilles pains ou des moules à gaufres avec dix millions de volts, non ? Tu n’as pas intérêt à mettre tes doigts dans la prise. Et allez, le potentiel d’action qui arrive là-dessus avec ses gros sabots, dépolarisation à +30 mV suivie, avant même que tu n’aies eu le temps de dire ouf ! d’une repolarisation. C’est sûr qu’il faut être sur le coup, hein ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
Immédiatement, Sangramme n’en pense rien parce qu’immédiatement Sangramme n’est pas en capacité de penser à quoi que ce soit. Son cerveau, plus habitué à jongler avec les équations différentielles qu’à déceler l’ironie sous-jacente dans un discours sournoisement préparé à partir d’éléments piochés sur des sites de vulgarisation scientifique et appris par cœur dans le seul but de faire une bonne blague à un expert en lui laissant croire qu’on maîtrise comme une bête des concepts dont on ne comprend en réalité à peu près rien du tout, tourne à vide.
— Non mais je plaisante, dit Isidore qui constate que sa “bonne blague“, premièrement, fonctionne au-delà de ses attentes sinon de ses espoirs ; deuxièmement, n’est pas si bonne que ça si l’on mesure sa qualité au rapport entre sa désopilance objective et le dépit mi-mortifié mi-paniqué qui pétrifie les traits de Bernard Sangramme ; troisièmement, risque de prolonger inconsidérément, voire dramatiquement — si l’encéphale de Sangramme venait à exploser en mille morceaux, il aurait bien du mal à trouver dans la drôlerie, toute relative, de son intervention une circonstance atténuante susceptible de convaincre les enquêteurs chargés de déterminer les conditions du trépas du professeur de son involontaire responsabilité quant à ce funeste évènement — l’expérience à laquelle il participe, et franchement, autant ça l’intéresse, autant il n’a pas envie non plus d’y passer la nuit.
— Ah, murmure laconiquement le professeur en se remettant en mouvement.
Pas « Ah, oui, c’est amusant », ni « Ah d’accord, je n’avais pas compris, vous m’avez bien eu », ni même « Ah, vous êtes un comique dans votre genre, vos amis ne doivent pas s’ennuyer avec vous pour peu qu’ils soient d’une telle abyssale sottise que la moindre galéjade navrante est à même de leur fait mouiller leur sous-vêtements ». Seulement « Ah ».
Quand il prend place à son poste de travail, une sorte de gigantesque console composée d’une multitude de potentiomètres, d’écrans de contrôle, d’interrupteurs, de diodes multicolores et clignotantes, la crainte qu’une peu honorable mais somme toute compréhensible poussée vindicative ne l’incite à envoyer à son cobaye impuissant une bonne grosse poignée de châtaigne bien douloureuse gagne Isidore.
Il n’en est rien. Sangramme se borne à lui asséner une dernière explication.
— Les capteurs que vous avez sur la tête sont en prise directe avec votre cortex cérébral. Lorsque vous regardez un objet, son image est transmise via le nerf optique vers votre cortex primaire qui la code. Ces données sont ensuite traitées dans votre cortex périrhinal qui va stocker l’image elle-même et dans votre cortex parahippocampique qui retient, lui, le contexte dans lequel l’objet se trouvait lors de son observation. C’est votre hippocampe qui relie ensuite les deux éléments pour former le souvenir. Dans un premier temps, vous allez créer un souvenir étalon qui va permettre de calibrer les capteurs. Avez-vous pris la photo avec vous ?
Quelle question ! La photo de Monika, Isidore n’a pas eu besoin de la prendre avec lui puisqu’il l’a toujours sur lui. Toujours. Il la regarde mille fois par jour. Dix mille quand des obligations professionnelles ou domestiques ne le contraignent pas à faire autre chose que fixer une photo d’un œil pâteusement languide. À chaque fois, il en est bouleversé. Bouleversé de la beauté renversante de Monika, de son charme si particulier qui le rebouleverse à l’identique dès qu’il pose un regard sur le cliché. Il aime bien ça, Isidore, être bouleversé par Monika. Il aime bien se dire qu’il est bouleversé et se répéter le mot en boucle : bouleversé, bouleversé, bouleversé. Et ce bouleversement le bouleverse immanquablement selon un système auto-entretenu qui tient quand même pas mal du cercle vicieux. Il est probable qu’un juge serait moins sensible au caractère bouleversant de la démarche et prononcerait illico contre Isidore une ordonnance restrictive assortie d’une obligation d’éloignement. Mais votre honneur, protesterait avec une conviction mollassonne l’avocat d’Isidore, ce n’est rien d’autre qu’une photo. Non mais dix mille fois par jour ! ferait remarquer le juge d’une voix étranglée par une stupeur mêlée de consternation. Il en aurait vu d’autre pourtant, le juge, en trente ans d’exercice, pensez donc, mais là quand même ça dépasserait les bornes. Il ne serait même pas certain que l’ordonnance restrictive puisse être la mesure adéquate. Peut-être qu’une camisole de force conviendrait mieux, dans le cas présent. Ou un coup de pied au cul, suggérerait Lucien qui, cité comme témoin de la défense, ferait preuve d’une approche inattendue de son rôle. Oui, conviendrait le juge sans se formaliser outre mesure de cette suggestion imprévue. Les deux ne sont pas incompatibles, ajouterait l’avocat d’Isidore. Les deux ? s’étonnerait le juge. D’abord la camisole de force, préciserait l’avocat, et ensuite le coup de pied au cul. Enfin bref, tout le monde s’accorderait sur le fait que le bouleversement, c’est bien joli, mais il ne faut pas non plus pousser. Il y a un moment où ça devient grotesque, gênant, inquiétant. Tout le monde sauf Isidore, bien entendu.
Isidore affiche la photo de Monika sur l’écran de son téléphone portable qu’il tourne vers Sangramme.
— Elle est tellement belle, dit-il.
— De quoi ? répond Sangramme.
— Vous ne trouvez pas qu’elle…
— Je ne trouve rien du tout.
Vexé, Isidore pourrait l’être. Il ne l’est pas. Penser qu’il est le seul à être bouleversé par la photo de Monika le bouleverse selon un système etc. (cf. ci-dessus)
— Regardez la photo, dit Sangramme. Concentrez-vous dessus.
Tandis qu’Isidore s’exécute, le professeur règle ses appareils qui se mettent à crépiter furieusement.
— Bien. Quand je vous le dirai, vous fermerez les yeux et concentrerez vos pensées sur un souvenir précis.
Isidore se demande bien à quoi il va penser.
— Il est très important que vous vous souveniez avec la plus grande précision de cet évènement, comme s’il s’agissait d’explorer une pièce dont vous voulez faire la description la plus fidèle possible. Êtes-vous prêt ?
Isidore ne répond pas. Pour Sangramme, ce silence vaut acquiescement.
— Alors, allez-y. Fermez les yeux. Et surtout, bouclez-là.