chapitre 1

Les hommes entre eux…
Au moment où Margaux la prononce, cette bizarre phrase sans fin, par acquis de conscience, Camille relit, encore une fois, le message électronique qu’elle est, depuis cinq minutes, à deux doigts d’envoyer.
Elle parle tout le temps, Margaux. Dès le matin et toute la journée. Elle commente ce qu’elle fait, ce qu’elle va faire, décrit ce qu’elle voit, ce qu’elle pense, espère, ressent. Bon le dossier Boulard est lancé Elle est où l’agrafeuse ? Si c’est encore Mouflette je décroche pas Mais d’abord un p’tit café Quatre cent cinquante le compte y est, et cætera, et cætera… Toute la journée, comme ça.
Au début, la première semaine, elle a été surprise, Camille. La suivante, inquiète, un peu. Est-ce qu’elle allait le supporter, ce flot ininterrompu de remarques dont l’intérêt, sans méchanceté, n’est pas toujours immédiatement perceptible ? Ce dont elle a besoin, au boulot, Camille, c’est du calme. Du silence et du calme. Les bruits parasites, les interruptions imprévues, quand il s’agit d’expédier les tâches courantes, elle supporte. Mais pour les plus sensibles, pour se concentrer dessus, il lui faut du calme. Elle lui en a parlé, à Margaux. Avec précaution. Gentiment. Parce que, comme collègue, à côté de ça, elle est sympa. Souriante, attentive, serviable. Compétente. Sympa. Et drôle. Ses réflexions souvent, elles sont drôles. Le décalage, la formulation. Le ton également, les intonations de Margaux. Elle les trouve marrantes, Camille, souvent. Elle ne voulait pas la froisser, Margaux. Blesser les gens, Camille, s’il est possible d’éviter, elle préfère. Dire les choses gentiment et, elle en était certaine, Margaux les prendrait bien. Mais, maintenant. Lui dire maintenant, avant que l’agacement ne prenne la place de l’inquiétude qui suivit la surprise. Sa remarque, comme prévu, Margaux l’a plutôt bien accueillie. Elle a souri. S’est excusé, même. Embarrassée. C’est juste que, ça surprend lui a répondu Camille. Insupportable, non, quand même pas. Il ne fallait pas exagérer. Surprenant, oui. Agaçant, parfois. Pas tellement le contenu, ni le côté mezzo voce. La fréquence. Tout le temps. C’est toute la journée. Sur tout. Voilà, elle trouvait ça surprenant, Camille. Simplement surprenant. Mais elle ne juge pas. Franchement, elle comprend. Elle pense comprendre. Elle se doute que c’est involontaire ce truc, ce tic, ça vient de loin. Elle doit le faire depuis longtemps, Margaux. Toujours, si ça se trouve. Presque, a dit Margaux. Elle a ri. Sa mère, quelques fois, ça l’horripilait. Et sa sœur, alors, des peignées, combien de fois, à cause de ça, elles s’en étaient foutues ? Dingue, ça la rendait dingue, sa sœur. À l’époque. Il ne lui en fallait pas beaucoup, il faut dire. Une vraie tigresse. Et à l’école, tu imagines ? Enfin bref donc oui, c’est vrai qu’avec le temps, Margaux l’a reconnu, elle ne s’en rendait plus compte. C’était bien de lui dire. Comme elle venait de le faire, Camille. Avant que ça ne devienne insupportable. Margaux a promis de faire attention. Camille l’a assuré qu’elle prendrait sur elle, aussi. À plusieurs, il faut bien s’adapter. Et puis, à part ça, bosser avec elle, Margaux, c’était vraiment sympa. Ensuite, Camille, prendre sur elle, c’est ce qu’elle a fait. Elle s’est habituée, aux commentaires dont Margaux, elle le voyait bien, s’efforçait, en fonction du climat ambiant, d’adapter le flux.
Cette fois, la scansion, c’est ce qui retient son attention. La lenteur ostensible du tempo. Le timbre faussement feutré. Une dose d’ironie, un trait de sarcasme. Camille relève la tête. Son regard cherche celui de Margaux. Rivé à la porte du bureau. Et ses paupières, légèrement plissées. Sa lèvre supérieure, retroussée sur la crête des incisives. Immobile, Camille l’observe, attendant qu’elle finisse par la regarder, par lui expliquer ce qu’il en est des hommes entre eux. Mais elle ne bouge pas d’un poil, Margaux. Genre setter irlandais. Façon épagneul breton. Le chien d’arrêt qui braque sa proie. Alors, elle y va, Camille. Elle suit le chemin. Le même rictus aux lèvres. Prête à la marrade.
Dans le couloir, devant leur bureau, ils sont trois, les hommes. Ils discutent. Ils ne sont sûrement pas venus ici pour discuter. Pas exprès. Ils ont dû commencer avant. Peut-être dans l’ascenseur. Et, tout en marchant, sans doute vers la salle de réunion, ils ont continué. Jusqu’à ce que quelque chose, dans leur conversation, impose un arrêt. Certainement, un tournant qui, afin d’être convenablement négocié, nécessitait une pause. Le type de tournant dont un exposé déambulatoire risquait de faire déraper l’étalage. Celui des trois qui avait la parole s’est arrêté. Il voulait être sûr que les deux autres allaient le regarder déplier son argumentaire, se concentrer sur sa gestuelle, ses expressions, ses mouvements de tête. Tout le folklore de la communication non-verbale. Comme on dit. C’est ce qu’ils ont fait. Ils se sont arrêtés. Devant la porte du bureau. Les trois.
À droite, trois quart face, Jean-Marc Mouflette, des Approvisionnements. Plutôt réservé, posé. Du genre, quand il vous parle, à garder les yeux baissés. Timide ou fuyant, trouvait Camille. Margaux, elle, selon les jours, hésitait entre mateur et malsain. Avant qu’elle ne lui en fasse la remarque, elle n’avait pas vraiment fait gaffe, Camille. Mouflette, il ne lui semblait pas inquisiteur, spécialement. Sur elle, en même temps, à observer, avait-elle gloussé, il n’y avait pas grand-chose. Mais c’est vrai qu’après la remarque de Margaux, elle s’en est aperçu, à quel point c’était presque gênant. Pas presque. Gênant.
À gauche, de profil, Grégoire Laviante, responsable des Ressources humaines. Rebaptisé la fiente par certains, la grosse merde, par d’autres, moins inspirés, plus directs. La seule fois qu’elle a eu affaire à lui, Camille, c’était lors de son entretien d’embauche. Classique, sans surprise. Une caricature de l’idée qu’elle s’en fait.
Au milieu, de dos, le troisième homme, celui qui parle, elle le voit, à travers la porte vitrée du bureau. Elle le voit et son sourire se fige au milieu de son visage qui, d’un coup, dégringole. Elle le voit, et elle est plus rouge qu’une tomate, et plus pâle qu’un suaire.
De quoi parlent-ils ? Mystère. Peu importe. Elle n’entend pas. La porte fermée étouffe leurs voix. Son cerveau, surtout, s’est réorganisé sauvagement, sans lui demander son avis, toute son énergie concentrée dans le verrouillage de son regard agrippé, ses nerfs optiques en liaison directe avec son cœur qui déraille.
Instantanément, elle l’a reconnu. La silhouette, la carrure, la nuque, la façon de bouger les mains en parlant.
Elle détourne les yeux, immédiatement, rentre la tête dans les épaules, penche le front vers son clavier, se tasse sur sa chaise à roulettes. Un abricot sec oublié au soleil. Les muscles fémoraux se relâchent d’un coup, brusquement les fessiers se contractent, propulsent une pelote d’épingles, de son ventre, comme un obus, vers la base de sa frange épaisse qu’une sueur glaciale détrempe soudain, aux racines.
Le commentaire narquois de Margaux, sur cette brochette de peigne-culs, elle l’entend vaguement, le clin d’œil de connivence qu’elle lui lance par-dessus les bureaux, elle le distingue confusément. À l’idée qu’il puisse se retourner, la voir, tétanisée, Camille bredouille. Elle ne peut pas être vue. Pas aujourd’hui.
Margaux s’étonne de sa mine défaite, s’inquiète de son état de santé, soupçonne un malaise passager, propose d’ouvrir la fenêtre. Il fait une chaleur, là-dedans, de fou, carrément.
Qu’elle se taise. Pourquoi ne ferme-t-elle pas sa bouche, pour une fois, Margaux ? Pourquoi insiste-t-elle ? Elle va attirer son attention. Il va se retourner. Il va la voir, Camille. Qu’est-ce qu’ils attendent pour foutre le camp ? Dans un couloir, devant une porte vitrée, est-ce un endroit pour discuter ? Est-ce qu’ils ne peuvent pas aller ailleurs faire leur affaire ? Plus loin. N’importe où. Ailleurs.
À moins que. À moins que leur bureau, ce soit là, leur destination. À moins qu’ils s’apprêtent à entrer. Poser la main sur la poignée. Entrer dans le bureau.
Camille pivote, plonge dans un tiroir bas qu’elle ouvre, ivre. Moite. À Margaux qui revient à la charge, elle fait un signe de la main, furtif. Ferme. Limite brusque. Mettre ses questions sur pause. Juste le temps de trouver dans les recoins de ce tiroir sans fond le dossier qu’elle ne cherche pas. Plus bas, plus bas. Se pencher plus bas encore. Plonger au fond du cratère. Disparaître tout entière. Combien de temps ? La porte ne s’ouvre pas. Combien de temps peut-elle rester pliée en deux ? Elle va se lever, Margaux, forcément, s’approcher. Elle, Camille, c’est ce qu’elle ferait si elle était à sa place, et elle, Margaux, à la sienne. Trente secondes, maxi, et elle se redressera. Elle doit se redresser, avant que Margaux ne se lève. Ce qui serait pire encore. La porte ne s’ouvre pas. Elle attirerait l’attention des hommes, Margaux, en se levant. Son attention à lui. Pire qu’avec sa voix. Encore dix secondes. Cinq. Un coup d’œil vers le couloir. Par-dessous. La porte ne s’ouvre pas. Ils sont partis. Elle se redresse. Elle dit qu’elle ne sait pas, quelque chose qu’elle a mangé, ou la chaleur, oui, c’est vrai, elle a raison Margaux, c’est vrai qu’il fait chaud. Elle ne se sent pas trop bien. Elle a raison, Margaux. Patraque. Nauséeuse. Du coup, voilà, comme elle est à jour, elle va rentrer. Chez elle. Ce n’est pas pour une demi-heure, de toute façon. Elle va rentrer, avant d’être vraiment mal. Pendant qu’elle en est encore capable. Dans le doute, elle préfère et Margaux est d’accord avec elle. Elle ferait la même chose, à sa place. Elle partirait avant que ça n’empire. C’est ça. Partir tant qu’elle en a encore la force. Avant qu’il ne sorte de la salle de réunion, passe à nouveau devant le bureau, la voit. Partir, se retirer, décamper, filer, s’esquiver, déguerpir, dégager, s’échapper, quitter les lieux, prendre la poudre d’escampette, ses jambes à son cou. Fuir, quoi.
Fuir, encore.