chapitre 10

La fin d’un monde, enfin d’un monde, d’une époque. C’est cette histoire de prime qui a tout déclenché. Tout cassé. Au début, il a essayé de régler ça lui-même, à sa façon maladroite et brutale. Mais quand le responsable commercial a démissionné, tout est parti en sucette. Il a eu un sursaut de panique et dès qu’il a vu que ça ne suivait pas, il est reparti à fond dans l’agressivité. Et comme ça ne fonctionnait pas non plus, il a embauché l’autre abruti, le responsable de production. Qui était aussi nul que lui, soit dit en passant. Ça a même plutôt aggravé la situation. Mais bon, avant l’arrivée du crétin, il a quand même tenté le coup. Genre : je tape du poing sur la table, c’est moi le boss. Je crois que son problème c’est… Avec le recul, je me dis que son problème c’est juste qu’il est incompétent. Il ne sait pas faire. J’y ai pensé longtemps, des heures durant, quand j’ai arrêté de travailler. Je ne pensais qu’à ça, aux raisons de son comportement, à ses motivations. J’ai envisagé plein d’hypothèses, en fonction de mon état d’esprit, de mon moral du moment. La méchanceté, la cruauté, la bêtise. L’avidité aussi. Je me suis demandé s’il n’avait pas un plan pour se mettre du fric plein les poches. Mais au final, quand la tension est retombée, que j’étais, pas apaisée, mais moins tendue, moins déprimée, quand j’ai réussi à prendre un peu de recul avec tout ça, un petit peu, j’en suis arrivée à la conclusion qu’il était simplement incompétent. Après je veux bien croire que ce n’est pas facile de faire tourner une entreprise. Ce sont des responsabilités, des choix difficiles, des risques à prendre. J’imagine. Mais personne ne vous y oblige non plus. C’est comme avoir des enfants. Personne ne vous y oblige. Pourtant tout le monde part du principe que, devenir parents, ça se fait naturellement. Je ne parle même pas du soi-disant instinct maternel qui à mon avis est une vraie fumisterie. Je n’ai pas d’enfant mais quand même, c’est quoi l’idée ? Naturellement, on saurait comment s’occuper d’un enfant ? Ce serait la seule activité humaine que nous n’aurions pas besoin d’apprendre ? Je crois plutôt qu’on apprend en faisant. L’expression exacte c’est “on apprend en marchant“ me semble-t-il. Mais ça suppose que l’on peut faire des erreurs, de grosses erreurs. Le bon sens, ça a ses limites. Et des grosses erreurs quand il s’agit de relations humaines, affectives, ça peut faire de sacrés dégâts.
Je ne compare pas une entreprise avec une famille.
Ton patron, ce n’est pas ton papa.
Je ne fais pas de…
Le fait est qu’il ne savait pas faire. La conclusion à laquelle je suis arrivée, c’est qu’il était sans doute moins idiot, ou malveillant, ou manipulateur, qu’incompétent. Et je crois aussi qu’il avait conscience de son incompétence et que ça le mettait mal à l’aise. Ça le rendait méchant. Cela dit, il est probable qu’il était déjà un peu con à la base. J’avoue que je ne m’en suis pas vraiment rendu compte. C’est sans doute pour ça aussi que j’ai été à ce point secouée. Je le trouvais plutôt sympa comme patron. Nous discutions facilement, ouvertement. Même si je le voyais peu finalement parce que, mon interlocuteur principal, c’était le directeur commercial, avec lequel, pour le coup, je m’entendais très bien. Mais quand je le voyais, l’autre, ça se passait bien. Il semblait à l’écoute, ouvert à l’échange. Et puis il nous laissait pas mal d’autonomie. Évidemment, maintenant, je pense surtout qu’il déléguait, qu’il nous laissait faire le boulot. Ce n’est pas tellement que nous étions libres, c’est qu’il nous laissait nous débrouiller et, tant qu’on ne lui demandait rien, ça allait très bien. C’est lorsque nous avons commencé à lui demander quelque chose que ça s’est envenimé. Avec la prime. Mais tant que nous bossions sans rien dire, ça allait. J’exagère un peu. Il y a eu des tensions. Des divergences d’opinions. Mais ça se réglait de manière assez tranquille. Je dis “ça se réglait“ mais en vérité ça ne se réglait pas. Il faisait toujours en sorte de ne pas trancher, de laisser les responsables se débrouiller. C’est ce que nous faisions. En plus, moi, j’avais l’impression d’avoir un pouvoir de décision, des responsabilités. J’en avais bien sûr. Mais je crois que je confondais. Entre assumer ses responsabilités et faire le sale boulot, ou accepter l’inacceptable, il n’y a pas… C’est un mécanisme sournois. Tu travailles, tu essaies de faire tes preuves, tu cherches une reconnaissance sans doute, et petit à petit tu participes à un système sournois. Tu l’alimentes. Et au bout d’un moment, c’est difficile de faire machine arrière. Tu es trop dedans.
C’est ça qui s’est passé. Lui était nul, mais moi j’ai participé à ma propre perte. Je l’ai laissé imposer sa nullité. Parce que je ne voulais pas la voir. Et aussi parce que j’y trouvais mon compte. D’une certaine manière.
[…]
Je ne sais pas. Il devait y avoir un rapport fantasmé, quelque chose qui dépassait la relation professionnelle. Là pour le coup, ce n’est pas sa faute. Enfin faute, ce n’est pas le bon mot. Je ne sais pas dans quelle mesure il a profité de la situation, de ma faiblesse, de…
[…]
Enfin… Après je me suis dit que j’aurais pu faire comme ci ou comme ça, que je n’aurais pas dû accepter ça, vous voyez.
[…]
Non, vous avez raison. Je dis que j’aurais dû mais je ne sais pas si j’aurais pu. Et puis qu’est-ce que ça change maintenant ? C’est fait. Je ne peux rien changer. Je peux juste en tirer une leçon. Me servir de cette expérience pour ne pas refaire les mêmes erreurs. C’est pour ça que je viens vous voir aussi. Pour comprendre. Et, en disant ça, je me rends compte qu’au début, quand je suis venue la première fois, je m’attendais ou j’espérais que vous me donniez la solution. Comme un dentiste vous voyez. Vous y aller parce que vous avez une rage de dents, il vous donne un médicament, vous soigne et vous n’avez plus mal. Et là je me dis que penser un truc pareil, même si je sais bien dans le fond que ça ne fonctionne pas comme ça, penser un truc pareil c’était ni plus ni moins reproduire le type de relation qui m’avait mise à terre. En prêtant à l’autre un pouvoir qu’il n’a pas. Attendre de l’autre quelque chose qu’il ne peut pas vous donner parce qu’il ne l’a pas, ou n’en a pas envie ou plus simplement ne sait même pas ce que vous attendez. Et s’en moque.
Je m’embrouille… Je…
Je crois que c’est ça, je me suis embrouillée à l’époque. J’ai un peu mélangé les choses et je…
[…]
Pas responsable. Enfin, un peu mais quand même ce n’est pas ma faute, s’il faut distribuer les bons et les mauvais points. Moi, je ne crois pas avoir chercher la guerre, ni voulu nuire…
[…]
Non, je ne cherche pas à me justifier. Je ne…
Il faut toujours être deux pour se disputer. Donc, d’accord, la victime c’est moi, j’ai perdu mon travail, j’ai passé des nuits difficiles, j’ai eu du mal à m’en remettre. Mais, c’est important aussi de savoir ce qu’il s’est passé, ce dont on est responsable. Le truc, je m’en rends compte, c’est que d’une certaine manière, malgré moi je dirais, je le prenais pour quelqu’un d’autre. Pas seulement. Ce n’est pas seulement ça, mais il y avait de ça. C’est entré en jeu, cette confusion. Je lui prêtais, inconsciemment bien sûr, un autre… comment dire ?… j’attendais autre chose que ce qu’on devrait attendre d’un patron. Ou d’un collègue. C’est compliqué ça, au boulot, de ne pas ramener son affect. C’est compliqué de faire la part du professionnel et de l’affectif. Alors on le fait, enfin je le faisais, sinon je ne crois pas que j’aurais réussi à tenir correctement mon poste. Mais de la confusion, il y en avait. Avec lui comme avec mes collègues. Et comme lui était nul, ça a marché. On s’est bien trouvé sur ce coup-là, sans se concerter, sans en avoir conscience. Alors quand ça marche, ça va. Mais quand la machine commence à se gripper, ça grince. C’est là que c’est douloureux parce qu’il y a plein de choses qui n’ont rien à faire là et qui parasitent les relations. On ne parvient plus à réfléchir sereinement. Tout devient hyper sensible. Quand il a commencé à critiquer mon travail, ma façon de travailler, c’est là que ça a commencé à grincer. Pendant des années j’ai fait au mieux, j’ai fait mon travail, avec soin, avec attention. Et même un peu plus je pense. On m’a félicité d’ailleurs pour ça. J’ai été promue, augmentée, félicitée. Et puis un jour, ça n’allait plus. Hier c’était bien. D’un coup ça n’allait plus. Comment c’est possible ? Comment en tant que patron vous pouvez tenir ce genre de position ? Lui son discours a consisté à dire qu’il n’était au courant de rien. Qu’il n’avait pas d’informations sur ce qui se passait. Ce qui est faux. Les chiffres, les bilans d’activité, il les avait. Quand il me demandait quelque chose, je lui présentais. Mon référent direct, c’était le directeur commercial. Mais, lui était informé aussi. Je ne cachais pas les informations, contrairement à ce qu’il a prétendu. Ou sous-entendu. Parce qu’en fait c’est ça qui s’est passé, quand le directeur commercial a démissionné et que je me suis retrouvée en prise directe avec lui, sa position a été de dire qu’il ne savait rien. Quand je lui faisais remarquer que j’avais toujours procédé comme ci ou comme ça, et que je ne comprenais pas pourquoi on me reprochait aujourd’hui l’utilisation de méthodes ou d’outils pour laquelle on me félicitait hier. Comment on peut justifier ça ? On ne peut pas ? Il faut être sacrément de mauvaise foi pour faire un truc pareil. Alors son truc à lui ça a été de dire qu’il n’était pas au courant. Mais quel patron peut ne pas être au courant de ce qui se passe dans son entreprise ? à part bien sûr s’il y a une volonté délibérée de cacher ou de détourner ou de déformer des informations. Ce qui n’était pas le cas. J’ai des quantités de mails, de notes de service et de comptes-rendus de réunions qui peuvent prouver qu’il était parfaitement informé. C’est juste que ça ne l’intéressait pas. Et que c’était un gros nul. Un sale con et un gros nul. Je suis désolée mais vraiment quel con, quel sale con !