« Tout sera comme avant » a dit Camille la veille, pendant le diner.
Martin était rentré depuis un peu plus de deux heures. Elle avait pris sur elle, pour ne pas lui en parler, du bureau, de sa journée. Martin avait été absent pendant quelques jours, il rentrait à la maison, elle préférait savoir comment s’était passé son voyage, lui poser des questions. Mais voilà, il n’est pas idiot Martin, il la connaît, Camille. Il a bien vu qu’elle l’écoutait avec attention certes, mais que son attention était sans cesse tiraillée par des bruits parasites. Il suffisait qu’il dise un mot qui en appelait un autre, qu’il raconte une histoire dont la chute renvoyait à une autre, qu’il évoque tel collègue dont le mari portait le même prénom que l’autre, tout obligeait Camille à lutter bec et ongles contre ses démons. Il l’avait forcément senti, ça, Martin. Même si Camille résistait. Pour Martin. Mais pour elle aussi, elle ne voulait pas se laisser encore prendre au piège. Pas question. Elle luttait. Ce n’était pas naturel. Il fallait qu’elle en mette, de l’énergie, pour ne pas y penser. Alors Martin, au bout d’un moment, il l’a laissée vider son sac. D’elle-même, elle aurait résisté, pour le principe, et parce que ça l’avait trop agacée son histoire de sous-divisions communales pour la zone 13. Quel con. Mais quel con ! Résister à ça, à la tentation de s’agacer encore. Ne pas lui laisser prendre prise. Ne pas se laisser emporter encore. Ça la foutait en rogne d’en être toujours là, de ne pas pouvoir dépasser la colère, la haine, la peur. Moins qu’avant bien sûr. Beaucoup moins. Mais ça n’avait pas disparu. Pas complètement. Martin a dit, comment veux-tu que ça disparaisse complètement ? C’est ton histoire aussi, c’est un morceau de ta vie, de toi. Et il avait raison. Camille le savait qu’il avait raison. C’était peut-être ce qui la rendait dingue. Pas que Martin ait raison. D’avoir ça dans sa vie. De le porter encore comme un fardeau, jusqu’à la fin des temps. Lui laisser encore une place. À ce con. Parce qu’en plus, si ça reste, ça veut dire que ça peut reprendre, comme avant. Elle a dit ça Camille. Sa voix était cassée par la colère et aussi par la peur, un peu. Martin, la colère, ça va, il fait avec. Mais la peur. Imaginer qu’elle puisse vivre dans la peur, même une peur lointaine, minime, il ne peut pas l’accepter. Quand elle a dit que tout serait comme avant, Camille, il s’est fâché. Le ton, Martin ne le hausse jamais. Quasiment. Une fois, Camille l’a entendu s’énerver sur un raccord de lave-vaisselle qu’il n’arrivait pas à serrer. S’énerver vraiment, les gros mots, les menaces, les cris, le désespoir, l’abandon, un petit tour dans le jardin pour se changer les idées, et dix minutes après, c’était reparti. Ça oui, ça c’est arrivé, quelques fois. Le bricolage, ça favorise ce genre de comportement, quand on n’est pas doué. Camille, elle, est douée. En rentrant du bureau, elle l’avait entendu brailler depuis le portail, et avant même d’arriver dans la cuisine elle savait déjà ce qui se passait. Elle a pris la pince, le tournevis, et en deux temps trois mouvements, roule ma poule, c’était réglé. Un autre aurait été vexé. Martin était plutôt soulagé. Et admiratif. Et honteux de s’être emporté. Camille en a profité pour se moquer de lui, toute la soirée, en l’imitant, Mais putain qu’est-ce que ça me fait chier cette merde bon j’arrête parce que je vais tout péter etc. C’était marrant. Celui des deux qui riait le plus, c’était Martin. À part ça, jamais. Il n’est pas du genre colérique Martin. Elle ne l’a jamais vu se mettre ne colère contre quelqu’un. Surtout pas contre elle. Mais hier soir, c’était trop. Quand Camille a dit : Tout sera comme avant, c’était trop. Il s’est fâché. Pas contre Camille, contre sa peur. Il a dit stop, pas question, tu déconnes. Des choses comme ça. Camille a été surprise. Plus que surprise, clouée sur place. Tout de suite, elle s’est redressée. Elle était libérée. Comme un exorcisme. Ce n’était pas contre elle qu’il pestait Martin, mais contre le démon qui commençait à s’installer, peinard, en elle. Il connaissait le chemin, il traîne toujours dans le coin. Ce qu’il faut, c’est ne pas le laisser s’installer. C’est ça qu’il a fait Martin, il l’a chassé. Comme un exorciste. Pareil. Sauf que Camille ne lui a pas vomi à la face, n’a pas insulté sa mère, n’a pas léviter au milieu de la cuisine. Il est fort, Martin. Ensemble, ils sont forts.
C’est pour ça que ce matin quand elle le voit arriver, l’autre, à la machine à café, elle est cool, Camille. Elle se sent cool. Elle discute tranquillement avec Margaux et Salomé. Cool. Il demande comment ça marche. Le distributeur. Il faut vraiment être con pour ne pas savoir comment fonctionne un distributeur de boissons. Peut-être qu’il veut savoir s’il faut mettre des pièces ou des jetons, par exemple. Peut-être aussi qu’il a besoin d’un prétexte pour s’immiscer dans leur conversation. Mais peut-être qu’il est simplement con. À la façon dont Margaux lui répond, il est clair qu’elle privilégie cette dernière hypothèse. Elle a envie que ce soit celle-là. Il ne la relève pas spécialement, l’ironie de Margaux. Peut-être qu’il est trop con pour la percevoir. Camille sait qu’il ne l’est pas tant que ça. Pas du tout même. Elle pourrait lui reprocher différentes choses, et même pas mal de choses, mais con, non, il ne l’est pas. Il n’est pas débile quoi. C’est juste un sale con. Mais cool. Elle est cool, Camille. Même quand il dit que dans sa précédente boîte, il y avait un cappuccino délicieux, à la machine à café. Elle reste cool. Il lui jette un coup d’œil en coin pourtant, elle aurait des raisons de s’émouvoir de sentir la perche tendue. Mais non, cool. Quelle boite ? demande Margaux, après avoir recueilli l’assentiment muet de Camille. Juste un haussement de sourcil et elle sait si elle peut y aller ou non. Elle est adroite pour ça, Margaux. Il répond, l’autre, sans trop se faire prier, ni préciser tout de suite que le patron à l’époque, c’était lui. Il parle de l’activité, de la taille, des clients, du chiffre d’affaires. Les trucs habituels de l’entrepreneur plein d’allant. Elle en est certaine, Camille, à présent, qu’il l’a reconnue. Elle voit bien qu’il lui passe un message. À elle. Vu la façon dont il tourne la tête, en parlant, vers chacune des interlocutrices, elle voit bien qu’il lui passe un message. Il est comme ces candidats au permis de conduire qui se penche ostensiblement sur les rétroviseurs pour bien montrer à l’examinateur qu’ils sont prudents, que la prudence c’est plus important que tout, et que s’il veut bien leur donner le document tamponné il n’aura pas à le regretter car ils seront les conducteurs les plus prudents qu’il puisse imaginer. La ficelle est grosse. Mais elle est cool, Camille. Elle attend la suite. Margaux dit que ça avait l’air sympa, cette entreprise. Camille sent bien qu’elle aimerait lui demander pourquoi elle n’existe plus, pourquoi il est obligé à présent de subir l’aliénation du salariat, lui qui a connu l’exaltante liberté d’entreprendre, de mener, de risquer. Et ce qu’elle aimerait plus encore, c’est lui écraser l’entrejambe avec son genou. Camille le sent, ça aussi. Elle la connaît Margaux. Elle sent qu’elle aimerait bien relever sa jupe pour pouvoir donner plus d’élan à sa cuisse, que le mouvement pendulaire qu’elle compte donner à son fémur ne soit pas entravé par le bas de sa jupe qui lui descend au-dessus du genou, et expédier celui-ci justement entre les jambes de l’autre con afin de lui aplatir consciencieusement les testicules avec sa rotule. Elle ne le fera pas, évidemment. Mais ça la démange Margaux. Camille le lit dans ses yeux. Elle ça va. Elle est toujours cool. Elle ne souhaite de mal à personne. Pas comme ça en tout cas. Ce qu’elle veut, c’est voir où il va avec son histoire de cappuccino et d’entreprise. Est-ce qu’il prépare le terrain pour une séance de résilience collective ? Il doit être du genre à employer ce genre de terme. Résilience. En baissant un peu le ton, pour signifier qu’il en est, qu’il fait partie du club des initiés toujours à la pointe de l’avant-garde. La disruption, l’agilité, la supply chain, tous ces concepts vieux comme le monde auxquels on donne subitement des noms nouveaux pour laisser croire qu’ils viennent d’être élaborés par des esprits supérieurs. À la pointe de l’avant-garde entrepreneuriale, bien sûr. Parce qu’à côté de ça, Camille se souvient qu’il n’y avait pas grand-chose à gratter. Tout dans l’apparence, dans le dialecte des risquophiles et la dynamique des battants. Les connasses moyennes prennent un café lyophilisé au distributeur, lui demande s’il y a du cappuccino. Elle s’emporte, Camille, elle s’agace. Intérieurement. Mais elle est cool. Si vous voulez, nous referons un point sur les écarts. Il lui dit ça, à Camille : si vous voulez. Elle, elle ne veut rien. Rien du tout. Elle a son travail à faire, Camille. Elle n’attend pas après lui. Qu’est-ce qu’il croit ? C’est lui qui peut avoir besoin de renseignements sur les écarts d’approvisionnement. Elle va lui dire, Camille. Elle va lui faire remarquer. Il faut juste qu’elle trouve le ton adéquat. Pas d’agressivité, pas de colère, pas d’arrogance. Non. Elle est cool, Camille. Elle ne doit pas oublier qu’elle est cool, aujourd’hui. Trouver les bons mots cool. Margaux bondit plus vite, bien sûr. Toujours sur le coup. Toujours quelque chose à dire. Et puis elle ne peut pas laisser passer l’occasion. Ça fait trois minutes qu’elle s’échauffe. Trop de chaaaaaance ! Le ton de Margaux est exagérément enjoué. Salomé éclat de rire. Il les regarde, surpris. Pas froissé, seulement surpris. Camille lui dit que s’il a besoin de renseignements supplémentaires, il peut venir la voir, ou lui envoyer un mail. Elle lui a dit déjà, hier. Elle lui redit. Le mieux, lui dit Camille, c’est d’envoyer un message en indiquant ses besoins et elle lui répondra. Si nécessaire, elle lui dira à quel moment elle peut se libérer. Pro. Cool. Ensuite elle tourne les talons.