chapitre 12

Comme au jour premier, c’est comme ça qu’il faudrait être pour percevoir correctement les choses.
[…]
Ah non, pas le… Ahahah. Non.
Pas ce premier jour-là, non. Je veux dire : le jour où elle a commencé, l’histoire. Le jour où ça a basculé. S’il existe. Le problème c’est que lorsqu’on est dedans, on ne voit pas forcément ce qui va arriver. On ne voit pas forcément comment les choses vont évoluer. Ce n’est qu’après, bien après, qu’on peut se dire “si j’avais fait ça“, ou si ceci ou si cela, vous voyez l’idée. Une fois que les choses sont arrivées, on pense toujours à ce qu’il aurait fallu faire pour qu’elles se passent autrement. Mais à quoi ça sert ? Parce que de toute façon, c’est passé. On ne peut plus rien y faire. Et puis qui peut dire ce qui se serait passé si on était parti dans une autre direction ? C’est toujours un peu idiot cette façon de penser. Pas idiot mais inutile. Ça ne sert à rien. Sauf si on est capable d’en tirer une leçon, de s’appuyer dessus pour s’améliorer. Mais si c’est seulement pour se dire qu’on aurait dû faire… C’est comme les gens qui vous crient “Attention !“ quand vous êtes déjà en train de tomber. C’est trop tard. Trop tard et idiot. Souvent c’est une sorte de réflexe, mais c’est idiot. Il vaudrait mieux ne rien dire ou éventuellement, je ne sais pas, “Ohlala“ ou “Quelle horreur“. Ce serait presque plus approprié. Mais idiot quand même. Donc, le jour premier, le jour où tout a commencé, ce n’est pas celui de la démission du directeur commercial. Quoi qu’il ait dit, après, l’autre. Lui a prétendu que c’est le départ du directeur commercial qui a entraîné la chute du chiffre d’affaires. Mais non. C’est parce que le chiffre d’affaires ne pouvait plus progresser, parce que lui n’avait pas voulu faire les investissements prévus, parce qu’il a voulu nous la faire à l’envers comme on dit, c’est pour ça qu’il a démissionné le directeur commercial. Il ne faut pas confondre les causes et les effets. La démission est une des conséquences d’un lent processus de dégradation qui avait commencé bien avant. Peut-être même depuis le début, depuis le moment où il avait racheté l’entreprise. Quand on y pense, on peut tout analyser à la lumière de la chute finale, refaire toute l’histoire. Mais quand on est dedans, c’est autre chose. On ne voit rien ou alors déformé, parce qu’il y a trop d’éléments qui s’entremêlent et aussi parce qu’on n’a pas envie de voir certaines choses. On essaie juste de garder la tête hors de l’eau. Ça me fait toujours penser aux naufragés qui perdent un temps fou à écoper alors qu’ils savent depuis le début que le bateau va couler. Ils feraient mieux de fabriquer un radeau, par exemple, mais non ils s’accrochent à leur bateau en perdition parce qu’ils ne veulent pas le voir couler par le fond. Ils ont investi tant d’énergie pour l’entretenir, le maintenir à flots, le faire naviguer, qu’ils ne peuvent pas imaginer le voir couler. Ils préfèreraient encore couler avec. Ça peut se comprendre. Même si ça n’a aucun sens. Et même si parfois ça peut, paradoxalement, accélérer le naufrage. Mais bon ils écopent, comme des fous, et plus l’eau rentre, plus ils accélèrent le mouvement. Donc forcément quand ils ne peuvent plus faire autrement que d’admettre que ça ne sert à rien, il est trop tard pour s’en sortir sans trop de casse. Ils se noient ou n’ont plus qu’à s’en remettre à un hypothétique miracle qui n’arrive jamais. La difficulté c’est toujours de trouver le bon moment. Le bon moment pour réagir. Parce qu’il ne faut pas non plus abandonner le bateau dès qu’il commence à prendre l’eau. Il faut juste savoir mesurer la gravité de la situation. Enfin “juste“. C’est une façon de parler. L’idéal serait de pouvoir appliquer une matrice de criticité à toute situation, peser le pour et le contre, évaluer le rapport bénéfice-risques, tout ça. Mais dans le feu de l’action, on n’y pense pas. Moi je n’y pensais pas. Il y avait d’autres enjeux qui m’empêchaient d’y penser. Après, oui, après on peut se dire tout ça. Après j’y ai repensé et je me suis dit qu’à tel moment j’aurais dû faire ça plutôt que ça, dire ça, refuser ça. Après. Mais c’est ce que je disais tout à l’heure, après c’est trop tard. Ça ne sert plus à rien. Ça sert seulement à s’améliorer. Je ne sais même pas si le terme “améliorer“ est bien choisi. Parce que, à froid, avec la distance, on peut identifier ses erreurs de jugements, ses mauvais choix ou je ne sais quoi. Et après ? L’idée serait de se servir de cette expérience pour échapper à une situation identique, pour ne pas refaire les mêmes erreurs. Mais l’histoire ne se répète pas. On ne revit jamais deux fois la même chose. C’est impossible. Donc oui, il faut se servir de ses expériences pour éviter de refaire les mêmes erreurs. Mais il ne faut pas non plus se rabaisser systématiquement. Il est possible et même probable que j’aie fait des mauvais choix à certains moments mais est-ce que j’étais capable à ce moment-là d’en faire d’autres ? Est-ce que je dois analyser la situation en ne pensant qu’à mes mauvais choix à moi ? Parce que je n’étais pas toute seule dans l’affaire, loin de là. Et même si j’avais pu faire autrement, même si j’avais pu faire ce qui des mois plus tard m’est apparu comme de meilleurs choix, ces choses dont on se dit après coup “Ah mais oui c’est ça qu’il fallait faire“, ça parait évident, tellement évident qu’on se demande bien pourquoi sur le coup on n’y a pas pensé, on se dit qu’on a vraiment été gourde, pour parler poliment, que vraiment on ne vaut pas grand-chose, alors qu’il faudrait se dire que peut-être si on a fait ce qu’on a fait c’est aussi parce qu’on ne pouvait ou qu’on ne savait pas faire autrement. Je crois qu’il ne faut pas s’accabler non plus. Pas se trouver des fausses excuses, ni même des excuses tout court, mais pas s’accabler.
S’accabler, pour quoi faire ?
Enfin…
Quoi qu’il en soit, le jour de bascule, ce n’est pas celui de la démission du directeur commercial. Pour moi, c’est bien avant. C’est ce jour-là qu’il aurait fallu quitter le navire, se dire que ça ne suffirait pas d’écoper. Le jour premier du naufrage. En fait la tension a monté lentement pendant des mois. Nous avons tenté de la contenir, le directeur commercial et moi. Parce que nous nous entendions vraiment bien, tous les deux. L’autre, je le voyais assez peu en fait. Par contre le directeur commercial, tout le temps. La réorganisation de l’entreprise, après le rachat, c’est nous qui l’avons pensé et mise en place. La direction a validé bien sûr mais les idées, les propositions, c’est nous qui les avons avancées. C’est normal d’ailleurs puisque nous étions sur le terrain, depuis longtemps. Nous savions ce qui fonctionnait ou pas, où nous voulions aller. Le directeur commercial avait des projets de développement de marché, des pistes pour faire évoluer le chiffre d’affaire et la rentabilité, enfin des trucs de directeur commercial, c’était son job, et moi je connaissais la production, les capacités, les faiblesses, les besoins. Donc, oui, c’était normal que nous fassions des propositions. Le nouveau directeur nous aurait imposer des changements, ça ne nous aurait pas du tout plu. Pas du tout. Nous étions très contents qu’il nous laisse faire. Nous trouvions ça plutôt stimulant même. Tellement stimulant que je n’ai pas vu qu’il se délestait de tout. De tout sauf des bénéfices financiers. Enfin à l’époque je n’y pensais pas à ça. Je voyais seulement que je pouvais participer au développement de l’entreprise, plus encore qu’avec l’ancien patron qui était un peu fermé à ce niveau-là. Parce qu’il était arrivé au bout de ce qu’il a… Enfin peu importe. Le fait est que quand il a été parti, avec le directeur commercial, nous avons pensé que c’était l’occasion de développer les projets que nous avions en tête et qui n’avaient pas pu avancer. Comme le nouveau patron n’était pas prêt à faire ce que faisait l’ancien, qui était partout, qui faisait un peu de tout, qui savait tout faire, mais qui y passait ses jours et ses nuits, il nous a laissé faire. Il nous a encouragé même. C’était parfait. Pour tout le monde. Tant qu’on ne lui demandait rien, tout allait bien. Je m’entendais très bien avec le directeur commercial, nous étions très complémentaires. Lui sur le développement, moi sur l’opérationnel. Nous n’étions pas toujours d’accord mais nous finissions toujours par trouver un moyen de l’être. Et le boulot se faisait. Ça fonctionnait. Pas toujours comme nous l’avions imaginé ou espéré, pas forcément aussi vite, mais ça fonctionnait. Les chiffres étaient bons. Pas seulement financièrement. Et puis il y a eu un moment, avec l’histoire de la prime mais pas seulement, ou ça a commencé à grincer. C’était plus compliqué. En gros, ce que nous voulions faire nécessitait d’améliorer les moyens de production, de les renforcer mais aussi de les optimiser. Il fallait faire les deux en même temps. Et l’augmentation des moyens, c’est la direction qui la validait parce que c’était du fric, des achats de matériel ou des embauches ou des augmentations. C’est là que ça a coincé. Quand nous avons commencé à lui demander des moyens. Et plus précisément quand nous avons compris qu’il ne nous en donnerait pas. C’est à ce moment-là qu’il a démissionné le directeur commercial, quand il a vu qu’il ne pourrait pas aller plus loin. Ce n’est pas la cause, sa démission. C’est juste le moment où la quille a cédé, où la quantité d’eau qui rentrait par la brèche était plus importante que celle qu’on pouvait écoper. C’est ce jour-là que j’aurais dû partir, si j’en avais été capable, si j’avais eu conscience de l’ampleur des dégâts à venir. Si j’avais pu l’identifier clairement, ce jour premier. Mais je n’en ai pas été capable. J’étais trop impliquée. Et trop fainéante peut-être aussi. Il aurait fallu que je casse mon petit confort, que je sorte d’un cadre bien dessiné, pénible parfois mais bien balisé. Voilà ce qu’il aurait fallu que je fasse avant que la situation ne devienne plus confortable du tout. Mais je ne l’ai pas fait…