chapitre 13

En secret, elle aurait bien envie de lui rentrer dans la gueule, Camille.
Mais elle fait bonne figure. Elle sourit. Se montre aimable, pas chaleureuse à l’excès mais courtoise. Le service minimum de la politesse. Margaux lui dit qu’elle ne sait pas comment elle fait, comment elle y arrive, à rester polie comme ça, parce que si elle était à sa place, elle aurait du mal à garder son calme. Même si elle veut bien reconnaître que ça ne servirait pas à grand-chose, qu’au contraire ça serait lui faire trop d’honneur, à l’autre, qu’il y verrait sûrement un aveu de faiblesse. Ça doit bien être son genre non ? ce type de raisonnement, tellement qu’il est con. Elle s’énerve toute seule, Margaux. Ses pommettes rosissent au fur et à mesure que sa voix stridule. Mais elle lui dit, à Camille qu’elle voit sourire en l’observant, sourire sans dire un mot, elle lui dit que c’est elle qui a raison. Elle redescend un peu pour lui dire que, même si ça ne doit pas être évident, c’est elle qui a raison. Camille ne se moque pas du tempérament impulsif de sa collègue, de sa tendance à se laisser emporter par ses propres mots. Elle qui a plutôt tendance à tout garder enfoui, elle est un peu envieuse, presque. Elle aimerait bien, parfois, donner libre cours à ses émotions, plus spontanément. Ne pas tout garder en elle. Elle aimerait bien. Alors non, elle ne se moque pas des joues rouges de Margaux. Ça l’amuse de la voir pester comme ça. Et ça la touche aussi, parce qu’elle sait que sa virulence est à la mesure de son empathie. Une façon de lui dire qu’elle est là, avec elle. De lui dire son affection. Alors, si elle sourit, Camille, c’est aussi pour lui montrer, à Margaux, qu’elle a compris. Et que c’est réciproque. Elle ne lui dira pas d’une manière aussi ouverte, aussi franche, mais c’est réciproque. Tout ça, elles le comprennent, l’une et l’autre, sans avoir besoin de le formuler. Margaux ce qu’elle dit c’est qu’elle ne devrait pas s’emporter pareillement et comme Camille sourit, elle sourit à son tour. Camille dit qu’elle ne sait pas si elle a raison. Chacun bien sûr réagit comme il peut mais quelques fois, elle aimerait bien que ça sorte. Un peu plus. Mais non. Elle entasse, elle amasse. Tu vois, dit-elle à Margaux, c’est comme mon dossier, là, ce dossier qu’elle a constitué pendant des semaines et des mois. Après avoir été virée. Enfin… Oui, virée. Pendant des jours et des jours, elle a refait l’historique, passé en revue les centaines de mails stockés sur son compte, ressorti les notes de services, les comptes-rendus de réunion, les mémos, tout ce qu’elle trouvait. Des jours, ça lui a pris, des semaines. Pour constituer un dossier de preuves, de documents qui prouvaient que ce n’était pas elle qui avait mal fait son travail. Un dossier épais comme ça, dit Camille. Pour essayer de comprendre, mais aussi pour se défendre et peut-être pour se justifier. Peut-être. Et qu’est-ce qu’elle en a fait ? Rien. Rien bien sûr. Combien de fois elle en a rêvé, de le sortir, ce dossier, de les montrer, ces preuves irréfutables de sa bonne foi, de sa bonne volonté. Combien de fois a-t-elle eu envie de lui mettre dans la gueule. Combien ? demande Margaux. Son ton est malicieux, son œil papillote. Camille fait semblant de réfléchir, lève les yeux au plafond, compte sur ses doigts en marmonnant une suite de nombres à la progression incohérente. Margaux est aux anges. Elle affirme qu’il n’est peut-être pas trop tard. Elle sautille sur sa chaise. Camille en rajoute. À la prochaine réunion de synthèse ? Pourquoi pas à la cafet’ ? propose Margaux. La cafet’ c’est bien. Ou alors…
Camille s’interrompt quand la porte s’ouvre.
Il dit : vous pouvez continuer à parler. Elle sent bien Camille qu’il tente le ton décalé. Façon : je fais semblant d’être le chef, pour rire, mais un chef sympa, un chef magnanime. Sauf qu’elle sait bien, que son second degré en cache un troisième qui lorgne méchamment sur le premier. Elle sait bien qu’il n’est pas sympa, qu’il ne peut pas l’être, qu’il ne sait pas l’être. Elle sait bien que même quand il fait semblant de n’être pas dupe de lui-même il ne parvient jamais tout à fait à dissimuler sa vraie nature de con. De sale con.
Vous pouvez continuer à parler. Non mais pour qui se prend-t-il ? Franchement. Comme si elle avait besoin de son autorisation. Quel sale con !
Elle dit seulement : oui. Un oui interrogatif. Avec une petite hausse de fréquence sur le i prolongé. Ouiiiii ? Un oui qui veut dire : qu’est-ce que je peux faire pour vous ? ou : quel est l’objet de votre visite ? Mais aussi : dis-nous ce que tu veux et casse-toi.
Il la fixe sans rien dire. Pas longtemps. Deux trois secondes. Mais c’est trop pour Camille. Trop long. Déjà, le savoir dans le même bâtiment qu’elle, ça lui pèse. Alors l’avoir devant elle, là, à moins d’un mètre, immobile et muet, c’est trop. Deux trois secondes, pas plus. Assez pour qu’elle voit passer la lueur dans son regard. La lueur d’impatience. Comme s’il attendait la réponse à une question qu’il lui aurait posé la veille, ou l’avant-veille. Ou il y a dix ans.
Deux trois secondes, c’est long.
Mais comme il voit que ça ne prend pas, il laisse tomber. Qu’est-ce qui ne prend pas d’ailleurs ? Qu’est-ce qu’il attendait ? S’il attendait quelque chose, qu’est-ce que c’est ? Camille se dit qu’elle ne va pas tarder à le savoir. Elle le pressent. Sans le redouter. Et elle en est presque étonnée. Pas de le pressentir mais de ne le pas redouter. Elle est prête à faire face. Elle n’ira pas jusqu’à aborder les sujets qui fâchent mais s’il y va, elle est prête.
Son sourire de con s’est effacé. Juste avant qu’il cesse de la fixer. Son sourire s’est crispé puis, lentement, a disparu. Il attendait peut-être une réaction de sa part. C’était ça la lueur dans on œil de con. Il attendait sa réaction. Peut-être même qu’il l’espérait. Mais elle, non. Rien. Prête, oui, mais pas à faire le premier pas.
Il s’approche un peu plus du bureau, baisse les yeux sur la feuille qu’il tient à la main, dit qu’il a regardé les chiffres et qu’il doit y avoir moyen, selon lui, d’ajouter un indicateur complémentaire. Alors voilà, il aimerait avoir son avis, à Camille, parce que, forcément, comme il vient d’arriver, il n’a pas assez de recul. Pas le même recul qu’elle. C’est sans doute une flatterie. Ou une entrée en matière. Plutôt ça. Camille soupçonne la manœuvre. Elle attend la suite. Alors il poursuit. Il dit qu’il revient sur cette histoire de sous-divisions communales, que peut-être il y a moyen de l’adapter au tableau de suivi.
L’adapter ? Le mot fait trembler le sourcil de Camille. Le droit. Le gauche reste impassible. Comme le regard qu’elle garde planté sur ce type qui l’observe, cherche à discerner le trouble en elle. L’adapter. Il n’a pas choisi le mot par hasard. C’est l’appât. Il s’est dit que Camille allait le repérer, espère sans doute qu’elle s’en approche, suppose qu’elle va tourner autour, méfiante, ne doute pas qu’elle finira par le saisir, parce qu’il la connaît, il sait comment la piéger. Adapter : modifier un élément pour l’ajuster à un contexte différent de celui auquel il était précédemment associé. Adapter : s’inspirer aujourd’hui de ce qui se faisait hier. Adapter : et si nous reprenions les choses où nous les avions laissées ? Comment réagir à ça ? Faire mine de ne pas comprendre l’allusion ? L’envoyer balader ? Montrer qu’elle est prête au combat ? Quelle que soit sa réaction, Camille sait qu’il pensera l’avoir ferré, qu’il croira l’avoir… Qu’en sait-elle en fait ? Ce qu’elle connaît c’est la colère et la haine et la crainte avec lesquelles elle vit depuis des mois et des mois. Ce qu’elle connaît, Camille, c’est sa propension à lui prêter des intentions, des sentiments, des pensées qui s’accordent à ses besoins, à elle. Son besoin de comprendre, son besoin de réparer, son besoin de se protéger. Mais qu’en sait-elle finalement de ses desseins à ce con qui attend de voir si elle va mordre à l’hameçon ? C’est tout ça qui lui traverse l’esprit, à Camille, le temps que son sourcil droit se hausse d’un centimètre et demi au-dessus de son œil incrédule.
On pourrait y réfléchir dit-elle d’une voix blanche. Un ton qu’elle veut le plus neutre possible. En général, elle n’utilise jamais cet affreux pronom indéfini, “on“. Précisément parce qu’il est indéfini. Mais là, dire “nous“, plutôt crever. Et puis merde quoi, doit-elle sans cesse tout justifier, toutes ses pensées ? Doit-elle se justifier auprès d’elle-même, comme ça, sans cesse ?
On pourrait, mais elle précise qu’elle y a déjà réfléchi et que ça lui semble compliqué parce qu’il faudrait préalablement prendre en compte certaines données qui pour l’heure ne figurent pas dans les bilans. Il faudrait étudier leur utilité réelle, déterminer exactement le bénéfice attendu, voir si c’est pertinent. Oui, dit l’autre, bien sûr, l’environnement n’est pas le même. Non, il n’est pas le même. Les objectifs commerciaux ne sont pas les mêmes, et les moyens logistiques ne sont pas les mêmes non plus. Bien sûr, répète l’autre, tu as raison. Il se reprend immédiatement : vous avez raison, pardon. La ficelle est un peu grosse. Un peu trop. Énorme. Elle l’a connu plus habile, Camille, plus sournois, plus vicieux. Là, il fait peine à voir avec son faux lapsus. Enfin, peine, peut-être pas. Mais il n’est pas au mieux de sa forme.

« On peut se tutoyer, dit Camille. On se tutoyait avant. »

Il opine. Camille ne sait pas s’il est satisfait ou soulagé ou surpris. Un peu tout ça, sans doute, en même temps. Camille ne cherche ni à mesurer ni à ordonner. Elle s’en fiche. Elle se dit ça : qu’elle s’en fiche. Et puis Margaux apparaît dans son champ de vision, d’un coup. Il lui masque sa collègue, debout devant son bureau, comme ça, depuis quelques instants, depuis le début de leur échange. Alors Margaux s’est penchée sur le côté pour lui faire un signe, à Camille. Un hochement de tête. Pas un encouragement, ni une félicitation. Juste une manière de lui confirmer qu’elle est toujours là, avec elle. Qu’elles sont ensemble.