Il ne faut pas souhaiter la mort des gens, d’accord, ce n’est pas bien, quel que soit la démarche, pragmatique, philosophique, politique, d’ailleurs tout ça c’est un peu la même chose quand on y pense, le but est toujours le même et il n’y a guère que le chemin pour l’atteindre qui peut éventuellement varier, mais…
Comme souvent avec Margaux, la subtilité de sa pensée est concentrée dans un mot dont l’importance est proportionnelle à la longueur de la phrase énoncée. Dans le cas présent, c’est assurément “mais“. Margaux n’essaie pas de le dissimuler du reste. Elle l’a placé bien en évidence, en fin de phrase.
Camille l’écoute, amusée.
– Je vais juste lui déposer un document, dit-elle.
Ça n’empêche pas de le tuer, rétorque Margaux avant de donner à Camille quantité de conseils sur la manière la plus efficace, selon elle, de mener à bien ce funeste projet. En l’étranglant avec sa cravate, par exemple. Il suffit de se glisser derrière lui, de s’approcher au-dessus de son épaule, au plus près, limite en collant sa poitrine contre ses omoplates, pour le coincer, que la proximité le fige sur place, tout en tendant le bras pour pointer du doigt une donnée sur la feuille qui vient d’être posée sous ses yeux et là, paf !, attrapage de la cravate, tension vigoureuse vers l’arrière, immobilisation du torse par application du genou contre la colonne vertébrale et pression maximale sur la pomme d’Adam jusqu’à suffocation intégrale. Et définitive. Elle affirme que c’est radical, Margaux, avec une calme détermination qui ferait presque peur à quelqu’un qui ne la connaitrait pas aussi bien que Camille. Celle-ci se contente de sourire en se dirigeant vers la porte. Margaux agite la main de haut en bas, pour lui faire signe de différer sa sortie, parce qu’un conseil encore plus épatant, elle va lui en donner un.
– À tout à l’heure, dit Camille en refermant la porte vitrée à travers laquelle elle voit Margaux trépigner sur son fauteuil à roulettes en mimant précipitamment sur sa propre personne toutes sortes de gestes dont la vocation létale ne fait aucun doute : plantage répété d’un coupe-papier dans le torse, égorgement d’une oreille à l’autre au moyen du même ustensile, attrapage des cheveux au niveau de la nuque suivi d’un martelage intensif de la face contre le bureau, etc.
Camille est aux anges et la découverte, lorsqu’elle se retourne pour s’avancer dans le couloir, de la mine interdite de Mouflette qui, arrivant en sens inverse, n’a rien perdu du spectacle improvisé de Margaux, ajoute à son allégresse. En attendant l’arrivée de l’ascenseur, elle tente tant bien que mal de contenir son hilarité mais les images mêlées du visage ahuri de Mouflette et du brusque passage de Margaux de la surexcitation allègre à la sidération à peine embarrassée ont raison de sa résistance. Lorsqu’elle entre dans la cabine heureusement vide, elle n’a pas la force d’attendre la fermeture complète des portes pour laisser éclater un fou-rire libérateur dont les hoquets l’accompagnent jusqu’à l’étage supérieur.
La perspective de se trouver en face de l’autre estompe soudainement sa liesse sans pour autant la chasser tout à fait. Devant la porte close, elle s’accorde une seconde de remise en condition. Pas question d’arborer un sourire trop marqué qui pourrait donner lieu à une interaction inopportune. Camille se racle discrètement la gorge, réajuste son col, rectifie sa frange, se mord la lèvre inférieure pour contenir un gloussement résiduel et frappe. Pas de réponse. Nouvel essai. Même résultat. Elle fait un pas de côté pour jeter un œil entre les lames des stores et évaluer l’état de remplissage de la pièce. Vide. Camille hésite. Ce qu’elle doit faire, c’est déposer le bilan trimestriel des indicateurs logistique. Pas expliquer je ne sais quoi, ni a fortiori faire la conversation. Elle n’a aucune raison de revenir plus tard, Camille. Aucune raison et aucune envie. Alors elle entre dans le bureau et va déposer la feuille sur le clavier de l’ordinateur pour que l’autre ne puisse pas la rater quand il reviendra à son poste. Il a dû s’absenter depuis peu, sur l’écran ne s’affichent pas encore les moches animations de la mise en veille automatique mais les colonnes d’un tableau rempli de chiffres. Camille les parcourt d’un regard rapide. Pas vraiment par curiosité. Plutôt par réflexe. Ce n’est qu’en repérant son nom dans le texte qui accompagne le tableau qu’elle marque un temps d’arrêt. Elle ne sursaute pas vraiment. Ses épaules ne tressaillent pas. Son menton ne se redresse pas. Ses cuisses ne se crispent pas plus que ses sourcils ne se froncent. Mais, intérieurement, elle marque un temps d’arrêt. L’autre prépare son intervention pour la prochaine réunion de synthèse. Le nom de Camille apparaît au même titre que ceux d’autres responsables de service avec lesquels il est amené à travailler. Logique. Rien d’anormal. C’est le contraire qui le serait. Pas de quoi marquer un temps d’arrêt. Même si c’est compréhensible. Voir son nom, comme ça, dans un texte écrit par un tiers, ça retient forcément l’attention. C’est normal. Elle ne va pas y passer la matinée, Camille. Elle a autre chose à faire. Mais ses yeux peinent à quitter l’écran. Pas son nom, les chiffres. Chiffres qu’elle connaît parfaitement. Pas par cœur bien sûr, il ne faut pas non plus exagérer, mais elle les a déjà vu. Elle les connaît suffisamment bien pour savoir ce qu’ils représentent et à quoi ils servent. Pour savoir ce qu’entrainerait la modification de tel ou tel. C’est ça qui lui fait marquer un temps d’arrêt un peu plus long que ce que justifie la découverte inopinée de son nom dans un texte écrit par un tiers, fut-il l’autre. Si elle les modifiait, ces chiffres. L’idée fait irruption dans son esprit comme un éclair. Subite, explosive et fugace. Elle sait bien qu’elle ne le fera pas, Camille. Mais l’idée, elle l’a eue. La bouffée de malveillance vindicative, elle l’a sentie passer. Et avec elle le souvenir douloureux des larmes de Valérie Rouquette.
Camille n’a jamais vu, de toute sa vie, quelqu’un pleurer autant.
C’est sûr qu’elle était agaçante Valérie Rouquette. Elle dégageait quelque chose de déplaisant que Camille aurait eu bien du mal à définir si quelqu’un lui avait poser la question. Un mélange d’arrogance hautaine et d’asthénie béate qui laissait supposer qu’elle ne se prenait pas pour la moitié d’une crotte tout en gardant une conscience lointaine mais pas totalement occultée de son inévitable médiocrité. Elle ne se distinguait guère en vérité de ses congénères, si ce n’est qu’elle exprimait volontiers avec une sorte de morgue provocatrice ce que ceux-ci, moins téméraires ou plus amorphes, s’évertuaient à taire. Camille, comme bien d’autres, était la cible de ses réflexions piquantes qu’elles distribuaient à tout va dès qu’une occasion s’offrait à elle. Ce qui arrivait fréquemment. Pas des insultes ni des agressions ouvertes mais des quolibets, des sarcasmes insidieux, de sournois lazzis, sur la couleur d’une jupe, la persistance d’un bouton d’acné ou la qualité d’un accent anglais, suivis souvent d’une remarque un peu désabusée sur le manque d’humour du chagriné récipiendaire. Et ce qui horripilait tout particulièrement Camille, ce n’était pas tant la nature des propos de Valérie Rouquette que sa propre impuissance à leur en opposer de plus pertinents. La réplique cinglante qui lui aurait clouer le bec, elle la trouvait toujours, Camille, mais des heures ou des jours trop tard, lorsqu’elle était la seule à penser encore à l’incident, en vérité plutôt insignifiant, et ce retard à l’allumage ajoutait à sa hargne en l’incitant à se demander si, comme le suggérait parfois à demi-mots Valérie Rouquette, elle n’était pas un peu crétine sur les bords. Un jour se disait-elle, elle aurait sa revanche, elle lui répondrait du tac au tac et lui rabaisserait son caquet et lui ferait bouffer sa merde à cette connasse. Cette opportunité lui fut offerte à l’occasion d’un cours de sport durant lequel elle avait dû quitter prématurément le terrain de basket à cause d’un violent mal de ventre qui s’était subitement manifesté après que Valérie Rouquette lui ait fait une remarque railleuse sur la qualité de son drible. Vexée et furieuse, elle maudissait la moqueuse dans la solitude des vestiaires quand elle aperçut, dépassant du sac de celle-ci, le coin d’une feuille manuscrite qu’elle identifia comme le devoir de maths qui devait être rendu à l’heure suivante. Sous le coup d’une impulsion rancunière, elle se saisit du document et le déchira en mille morceaux qu’elle fit disparaître dans les toilettes. Son plaisir ne fit que croitre quand elle vit plus tard l’expression de Valérie Rouquette passer de l’incompréhension à l’inquiétude puis de l’agacement à la panique alors qu’elle retournait les affaires dans son sac tandis que le professeur de mathématique attendait qu’elle daigne lui remettre, à l’instar de ses camarades, son devoir. Elle avait beau répéter qu’elle était sûre de l’avoir mis dans son classeur, qu’elle jurait l’avoir fait la veille au soir et qu’elle ne comprenait vraiment pas de quoi il retournait, l’enseignant qui en avait vu d’autres et entendu des meilleurs se montrait de plus en plus dubitatif quant à l’honnêteté prétendue de la jeune fille qu’il finit par envoyer au tableau afin d’y reproduire, pour preuve de sa bonne foi, les exercices demandés. Camille de son côté exultait en repensant à toutes les vexations ravalées qu’elle avait dû subir mais quand les premières larmes se mirent à couler sur les joues de Valérie Rouquette, sa vengeance prit un goût amer que la honte vint napper d’une couche de plus en plus épaisse au fur et à mesure que les menaces de punition de l’impitoyable professeur stimulaient le chagrin bientôt hystérique de sa victime. Elle aurait pu à cet instant se dénoncer, Camille. Elle n’en fit rien.
Bien sûr, l’autre n’est pas Valérie Rouquette. Camille n’a plus quatorze ans. Mais c’est tentant. Elle sait bien qu’elle ne le fera pas, Camille. Mais c’est tentant.