chapitre 16

Parfois j’entends des cris qui montent du passé. Des cris que je n’avais pas su entendre à l’époque. Ma plus grande erreur est de n’avoir pas su entendre.
[…]
Oui, erreur. Parce que c’était mon poste. Mon poste intégrait ça, cette responsabilité-là, faire le lien entre les équipes et la direction. Et ça je n’ai pas réussi à le faire, parce que je ne les ai pas entendus, les cris de mes collègues. Je n’arrivais pas à les entendre. Il aurait fallu que je dépasse mes propres blocages.
[…]
Bin, une erreur oui. Je…
Oui, peut-être…
Oui…
Enfin pas une erreur délibérée. Plus par incompétence. Ou par omission.
Comme on dit un mensonge par omission.
Oui, peut-être pas une erreur. Disons que mon plus grand regret est de ne pas avoir entendu. Aujourd’hui, enfin pas aujourd’hui exactement, pas à ce moment même, après coup, quoi, plus tard, trop tard. Une fois qu’il n’y avait plus grand-chose à faire. Parce que c’est ça aussi, ce qui est pénible, douloureux, c’est toujours pareil, c’est le sentiment d’échec. Même si je veux bien admettre que je ne suis pas responsable de tout, que ce serait présomptueux et prétentieux de prétendre que j’aurais pu résoudre les problèmes, que moi toute seule j’aurai pu éviter ça. Présomptueux et incroyablement prétentieux. Parce qu’aussi, à l’époque, j’étais comme ça, sans m’en rendre compte, présomptueuse et prétentieuse. Je crois, que c’est un truc à double détente : d’un côté la satisfaction d’avoir obtenu ce poste à responsabilités, que l’on m’a proposé, ce n’est pas moi qui l’ai sollicité en plus, et en même temps l’angoisse de ne pas être à la hauteur, la crainte permanente que quelqu’un dévoile votre incompétence. La vérité, si elle existe, est évidemment au milieu. Personne ne peut croire qu’il est absolument irréprochable, pas plus qu’il n’est totalement incapable. Tout est dans la mesure, dans l’équilibre entre ce qu’on peut faire et ce qu’on doit faire. Et surtout, le mieux, l’idéal, c’est d’être au plus proche de ce qu’on veut faire, au plus proche de ses désirs. Moi, mon désir aurait été de satisfaire tout le monde. J’étais un peu comme ces gens qui s’interposent pour séparer deux personnes en train de se battre et qui finissent par se faire tabasser par les deux belligérants agacés d’avoir été interrompus dans leur empoignade. Ça, j’aurais pu m’en rendre compte si j’avais été capable de prendre un peu de recul. Par exemple, je me souviens d’une réunion d’équipe, avec tout le personnel et la direction. Une fois par mois, il y en avait une, pour présenter les chiffres, les objectifs, passer des informations et aussi donner la parole aux équipes. L’idée était bonne à la base. Mais pratiquement, c’était assez décevant parce que personne ne prenait vraiment la parole, c’était toujours les mêmes. Ceux qui passaient leur temps à râler à longueur de journée, on ne les entendait jamais à ce moment-là. Mais bon ça c’est une autre histoire. Il y a eu cette réunion donc, qui a dû être la dernière d’ailleurs. Je savais que ça s’annonçait tendu. La grogne montait du côté des salariés. J’avais prévenu la direction, à plusieurs reprises. Sans succès. Je voyais très nettement qu’il ne voulait pas entendre certaines choses. En gros, sa position était de nous renvoyer la balle, au responsable commercial et à moi. En gros, il nous disait que c’était à nous de tenir les troupes, pour dire les choses trivialement. Donc voilà, je sentais que la réunion serait tendue, que ça risquait de déraper. Nous en avions parlé avec certains collègues. Nous avions envie de ça aussi, envie de taper un peu dans le tas. Et de mon côté, j’ai pensé que ça pouvait être un électro-choc. À tort. Après coup, je vois que j’avais tort. Enfin, je le vois parce que le résultat obtenu n’a pas du tout été celui que j’escomptais. Qu’est-ce que j’aurais pu faire de plus ? Qu’est-ce que…
Bon, c’est fait de toute façon. À quoi ça sert de…
Bref. Le jour de la réunion arrive. Tout le monde est là et ça commence. Le directeur commercial annonce les chiffres du mois passé, qui sont bons. Ensuite, c’était mon tour, j’évoque les points forts et les points d’amélioration de l’organisation générale, reviens sur les différents projets par service et présente les indicateurs du suivi qualité. Le plus important pour moi est de valoriser le travail des collègues, sans masquer les dysfonctionnements, mais que ce soit encourageant. Parce que les efforts qu’ils faisaient, tous, je les voyais, je les mesurais. C’était mon boulot. Alors, a minima, il me semblait important de saluer la qualité de leur travail, devant tout le monde, et en particulier devant la direction. Il écoutait en silence mais je sentais qu’il rongeait son frein, qu’il prenait sur lui, en attendant que ça se passe. C’était son truc, ça, attendre que ça se passe. Se dire que les autres finiraient bien par se lasser. Et après, c’était le tour des chefs de service de dire un mot sur leurs équipes respectives. Leurs retours vont un peu tous dans le même sens, forcément puisque nous en avions parlé ensemble, entre nous, et nous ne nous étions pas mis d’accord, nous n’avions pas vraiment préparer une attaque concertée, mais nous l’étions, d’accord, nous avions le même avis sur la situation, à défaut d’arriver aux mêmes conclusions sur ce qu’il convenait de faire pour en sortir, alors forcément le discours était le même. L’engagement des équipes, le manque de moyen et le besoin d’informations. Tout le monde disait la même chose. Et puis l’un d’eux a mis les pieds dans le plat, comme on dit, il a parlé de la prime, ouvertement. Il a demandé ce qu’il en était, rappelé quelles étaient les règles qui leur avaient été annoncées, demandé pourquoi elles n’étaient pas respectées et comment ça allait évoluer. L’autre, le patron, je le voyais fulminer. Intérieurement. Il affectait de rester calme, à l’écoute. Mais moi qui le côtoyais un peu plus que mes collègues, qui avais l’habitude de le pratiquer en réunion et surtout qui connaissais sa position sur cette histoire de prime, enfin sa position de façade, la façon dont il se crispait quand j’abordais le sujet, je voyais qu’il bouillait intérieurement. Donc, il répond, de sa voix faussement calme et posée, en utilisant des formules à la con, toutes faites. Il avait un certain talent pour ça, pour répondre sans répondre. Une fois, en réunion de délégués du personnel je l’ai même vu ne pas répondre. Un représentant du personnel lui a posé une question, il a répondu un truc bidon qui n’a satisfait personne. Donc la question a été reposée, plus précisément. Il a dit : je viens de répondre. Son interlocuteur lui a fait remarquer que non, qu’il n’avait pas répondu, il avait donné telle information que tout le monde connaissait déjà, mais qu’il n’avait pas répondu précisément à la question qui a été reformulée donc, précisée, pour qu’il comprenne bien, au cas où, le type de réponse qui était attendu. Et là, rien. Il est resté silencieux. Il hochait la tête, l’air de dire : j’ai répondu. Il y a eu un blanc, assez long. Tout le monde attendait qu’il ajoute quelque chose. Ce qui n’a pas été le cas. Il attendait juste que nous passions à autre chose. Nous aurions pu insister, lui demander s’il avait l’intention de répondre ou, pourquoi pas, menacer de quitter la réunion s’il refusait de répondre. Il y a eu un malaise, assez long. Il continuait à hocher la tête, les mâchoires serrées et le regard qui essaie péniblement de retenir les éclairs qui s’apprêtent à en surgir. Voilà le genre de type qu’il était. Qu’il est encore sans doute. Mais ce jour-là, pendant la réunion, il a eu du mal à tenir. À un moment, ça a un peu débordé. Il a commencé par dire que nous nous vantions toujours de nos soi-disant exploits, de nos formidables réussites, de notre mérite à réaliser de si belles choses sans en avoir vraiment les moyens, mais que dans les périodes où il y avait moins de travail, nous ne la ramenions pas. Ce qu’il sous-entendait, pas en ces termes-là exactement, il n’a pas dit ça mot pour mot mais c’était l’esprit, c’était que nous avions tendance à nous la péter alors qu’on aurait du juste se satisfaire d’avoir un boulot et que si nous n’étions pas contents nous pouvions prendre la porte. Ce jour-là, j’aurais dû me rendre compte que c’était fichu, si j’avais été moins présomptueuse et moins prétentieuse. Mais je n’ai pas voulu lâcher. Après la réunion, nous étions tous d’accord pour dire que nous n’obtiendrions jamais rien si nous ne passions pas à la vitesse supérieure. Certains parlaient de grève déjà. Moi j’essayais de tempérer, de proposer d’autres solutions. Sincèrement. Je crois aux vertus du dialogues. Sauf qu’il faut être deux pour dialoguer et l’autre ne voulait pas. Et puis surtout, ce que je ne voyais pas, c’était que ma conviction personnelle quant à la possibilité d’une sortie de crise par le dialogue reposait principalement sur une volonté plus ou moins consciente de garder la main. De ne pas me sentir dépassée. Ma crainte était de voir tout mon travail, le travail de plusieurs années, anéanti. Si je n’étais pas capable de dénouer cette crise, ça remettait en cause tout mon engagement précédent. C’était ça qui était à la fois présomptueux et prétentieux. Je ne le formulais pas aussi clairement sur le coup. Je ne le formulais pas du tout même. Mais il y avait de ça. Beaucoup de ça. Et ça a joué aussi dans ma tentative de freiner les ardeurs de mes collègues. De certains de mes collègues. Pas tous. La plupart étaient du reste assez passifs. Récupérer la prime, ils voulaient bien, mais pas s’il fallait monter au front. Ça m’agaçait un peu d’ailleurs cette façon de faire. Pour être franche, ce qui m’agaçait c’était toutes les positions qui n’étaient pas comme la mienne. Pas tellement, je crois, parce que ça pouvait me conduire à penser que j’avais tort. Plutôt parce que je le percevais comme une attaque personnelle, comme une façon de me dire que j’étais incompétente, que je n’inspirais pas confiance. Que je n’étais pas une bonne fille. Une façon de dire que j’étais décevante.