chapitre 17

Pour la peau ? On ne dit pas pour la peau. Margaux est catégorique.
Salomé insiste : mais siiii, dit-elle, quand le prix de quelque chose est excessivement élevé. Ah oui d’accord, réplique Margaux en en rajoutant dans le registre “grâce à mon intelligence supérieure je comprends à demi-mots ce que tu essaies péniblement de me dire“, alors l’expression exacte est : ça coute la peau des fesses, pas pour la peau des fesses. Salomé s’emporte mollement, peste en pouffant contre la mauvaise foi de Margaux à laquelle elle reproche de faire semblant de ne pas comprendre ce qu’elle dit uniquement pour la faire sortir de ses gonds. Pas du tout, s’indigne Margaux sur un ton un peu trop ostensiblement outré pour demeurer réellement crédible. Camille s’amuse follement des pseudo-chamailleries de Margaux et Salomé qui sont devenues, au cours des mois, une sorte de rituel d’ascenseur. C’est fou, dit-elle, le nombre d’expressions construites avec le mot peau. Sans laisser le temps à ses collègues de commenter sa pertinente remarque, elle commence à les égrainer au fur et à mesure qu’elles lui viennent à l’esprit : faire peau neuve, risquer sa peau, sauver sa peau, se mettre dans la peau de quelqu’un, changer de peau, avoir quelqu’un dans la peau, être une vieille peau, avoir la peau sur les os, être une peau de vache, avoir les nerfs à fleur de peau, tenir à sa peau, avoir la peau dure, faire la peau à quelqu’un… Les portes de la cabine s’ouvrent au moment précis où Camille entame l’énonciation de cette dernière proposition et qui se trouve derrière ? Comme par hasard ?
Il n’a pas pu ne pas entendre. Il n’essaie pas de laisser croire qu’il n’a pas entendu, d’ailleurs. Les trois femmes se rangent sur le côté pour lui faire de la place. Salomé donne un coup de coude à Margaux qui lance un coup d’œil à Camille tandis qu’il se tourne vers le panneau de contrôle en les saluant. « Bonjour mesdames. » Camille s’en veut presque d’avoir sursauté. Un sursaut léger. Très léger. Un sursaut qu’elle est sans doute la seule à avoir perçu. Un sursaut intérieur. Mais quand même, elle a sursauté, Camille. Salomé marmonne un semblant de réponse. Margaux au contraire force le timbre en lui servant un « monsieur » et en détachant excessivement les syllabes de son patronyme.
– Bonjoir, dit Camille.
Il lui sourit par-dessus son épaule. Pas moqueur, le rictus. Plutôt compatissant, façon : allez, un lapsus, qui n’en fait pas ? La connivence, quelle horreur ! Plutôt crever, pense Camille. Margaux et Salomé gloussent à ses dépends et, quand l’autre se retourne pour appuyer sur le bouton de l’étage qu’il veut atteindre, elles adressent à leur amie des clins d’œil appuyés et des levers de pouce insistants pour la féliciter de sa performance.
– J’espère que ce n’est pas à moi que vous voulez faire la peau ? dit-il d’une voix faussement détachée.
Comme s’il était le centre du monde. Camille lui fusille la nuque de ses prunelles perçantes.
– Allez savoir, répond Margaux du tac au tac.
Les portes s’ouvrent. Il s’écarte pour les laisser passer. Camille sort la dernière.
– Au fait…, commence-t-il.
Camille se retourne. Il a le doigt sur la commande de blocage des portes.
Margaux et Salomé s’immobilisent, interrogent du regard.
– J’arrive, murmure Camille avant de faire à nouveau face à l’autre qui patiente.
– Merci pour le document que vous avez déposé sur…, dit-il.
– Tu ? le coupe Camille
Il marque un temps d’arrêt, la bouche entrouverte et le sourcil haussé. Comme s’il ne comprenait pas ce qu’elle veut lui dire. Et peut-être qu’il ne comprend pas. Réellement. Qu’il ne comprend pas immédiatement. Ou qu’il comprend immédiatement autre chose. Tue, par exemple. Verbe tuer. Premier groupe. Impératif. Son esprit est encore sur l’histoire du meurtre prémédité. Va savoir.
– Oui, finit-il par se reprendre quand son cerveau a fait le tour de la question, que tu as déposé sur mon bureau. Mais en complément, j’aurais besoin d’avoir le détail des audits de prestations.
Camille le laisse parler. Elle voit son bras tendu, imagine son doigt crispé sur le bouton poussoir. Le bon sens serait de sortir de l’ascenseur, qu’ils continuent leur discussion dans le couloir ou dans son bureau, si ça doit durer. Quelqu’un attend peut-être l’ascenseur. Ça ne se fait pas. Comment peut-il ne pas y penser ? à quoi pense-t-il ? Que l’ascenseur lui appartient ? Qu’il peut en disposer à sa guise ? Qu’il peut le bloquer sans limite de temps ? Qu’il lui permettra de se sauver en vitesse si besoin ?
– En particulier sur le dernier trimestre de l’avant dernier exercice pour le secteur 7, poursuit-il.
Il marque un autre temps d’arrêt, comme s’il voulait s’assurer qu’elle intègre bien toutes les données communiquées. Camille ne réagit pas.
– Est-ce que vous pourrez me…
– Tu ?
En vérité, qu’il la tutoie ou non, elle s’en fiche un peu. Pour être plus précis, elle s’en moque complètement. Mais si c’est un point de blocage pour lui, alors elle cesse d’y être indifférente. Pas seulement pour le plaisir de le mettre mal à l’aise. Pour le pousser un peu dans ses… Pourquoi en fait ? Elle ne le sait pas vraiment. C’est une sorte de réflexe.
– Est-ce que tu pourras me l’envoyer par mail ?
– Non.
Aucune agressivité. Aucune bravade. Pourtant, il se braque, instantanément. Physiquement, c’est flagrant : Camille voit son front se rider, ses lèvres se pincer, sa tête tressauter en arrière. Un mélange d’incompréhension, de méfiance et d’agacement. Les trois mêlés et enchainés : il ne comprend pas d’où sort ce qu’il soupçonne être une méchante intention, et ça l’agace. La réaction est légère. Une autre que Camille n’y aurait sans doute vu que de l’étonnement. Elle l’a reconnue tout de suite, Camille. Elle ne peut pas oublier ce genre de mimique.

Elle s’en souvient, de ce jour-là. Forcément. Très bien.
Il l’avait convoquée pour faire un point sur un tableau de suivi qu’elle avait mis en place et qui, selon lui, nécessitait d’être modifié. Il n’y avait là rien d’anormal. Ce genre d’échange était fréquent. Normal. Souhaitable, même. C’était son travail, Camille. Cela faisait partie de ses responsabilités. Elle concevait et mettait en place des outils de suivi qu’elle lui présentait au préalable. Le plus souvent, il la laissait faire. Il lui faisait confiance, puisque les résultats étaient satisfaisants. Également parce qu’il n’avait pas vraiment envie de passer du temps sur ce genre de chose. La production ne l’intéressait pas tellement. Et Camille, ça lui convenait plutôt bien. Être autonome, indépendante, ça lui convenait plutôt bien. Jusqu’au jour où le climat social s’est singulièrement tendu à cause d’une prime qui aurait dû être versée aux salariés et qui ne l’était pas. Il y avait peut-être de bonnes raisons à son non-versement. Comme elles n’ont jamais été expliquées, les salariés, à juste titre d’après Camille, s’en sont agacés. La tension était donc montée, progressivement. Camille faisait le tampon entre la direction et ses collègues parce que, ça aussi, ça faisait partie de son travail. Mais c’était de plus en plus compliqué. D’un côté, elle percevait le mécontentement croissant de ses collègues et, plus que simplement le percevoir, elle le comprenait, voire le partageait. De l’autre, elle mesurait l’agacement de la direction qui campait sur ses positions. Une fois, dix fois, elle avait prévenu que ça tournait mal, qu’il fallait éclaircir la situation mais lui, non, lui refusait d’admettre qu’il y avait un problème. Lui affirmait qu’il faisait ce qu’il fallait. Camille avait tenu la position aussi longtemps qu’elle avait pu. Elle sentait bien qu’il attendait d’elle qu’elle calme les velléités revendicatives des salariés. Mais ça, ce n’était pas son travail, à Camille. Ça dépassait ses responsabilités. Et elle n’en avait pas du tout envie, parce qu’elle les partageait, leurs revendications. Elle ne lui a pas caché, du reste, avec diplomatie, prudence si l’on veut, mais avec clarté aussi. Alors il a voulu la faire plier, l’avoir à l’intimidation. En commençant, par exemple, par lui faire des reproches sur son travail. Pas directement. Il en aurait bien été incapable parce qu’il aurait fallu pour ça qu’il sache précisément de quoi était fait son travail. Ce qui n’était pas le cas. L’autonomie qu’il lui laissait était surtout de l’indifférence. Il l’a attaqué sur des détails. Comme le fameux tableau de suivi. Il l’avait convoquée donc pour faire un point sur ce tableau qui ne lui convenait pas. Il était selon lui incomplet. Pourquoi n’y retrouvait-il pas telle et telle information ? Pourquoi tel indicateur était-il pondéré ? Pourquoi tel autre était-il relevé à une fréquence hebdomadaire alors que tel autre l’était quotidiennement ? Des détails. Camille y répondait sans peine. L’autre insistait, commençant chacune de ses phrases par des « oui mais » de moins en moins cordiaux. Tant et si bien qu’elle avait fini par lui demander pourquoi ce tableau qui avait été mis en place des mois auparavant, qu’elle lui transmettait depuis autant de temps, qui était partagé régulièrement, pourquoi, subitement, aujourd’hui, il posait problème. C’est là que son front s’était ridé, que ses lèvres s’étaient pincées, que sa tête avait tressauté en arrière. C’est là que Camille avait compris que le malaise allait prendre une autre dimension. Ce qu’elle n’avait pas mesuré, c’est ce que cela impliquait.

– Comment ça ? s’étonne-t-il.
La tonalité est sèche, sévère, cassante. Camille pourrait lever de suite le malentendu qui pointe. Elle n’en fait rien.
– Je vous rappelle que la direction vous a demandé de me fournir tous les éléments dont j’ai besoin.
Ce n’est pas tout à fait exact mais la question n’est pas là. Camille le laisse continuer.
– Vous voulez que nous l’appelions ?
– Je ne peux pas te l’envoyer par mail parce que le rapport d’audit n’est pas numérisé. Je peux t’en donner une version papier, si tu veux.
Le relâchement subit de ses traits serait presque comique s’il n’était à ce point pathétique. Il hoche la tête. Camille confirme de la même façon. Les portes se referment.