chapitre 18

Lorsque nous vivions ensemble avec mes parents, enfin quand j’habitais chez eux à la fin, il y avait une chose qui m’insupportait, c’était leur façon de me traiter comme si j’étais toujours une gamine. Ce n’était pas qu’ils me croyaient immature ou irresponsable, juste qu’ils n’arrivaient pas à actualiser. Et moi non plus sûrement. Tant qu’il n’y a pas de séparation franche, de séparation de corps, d’espace entre les corps, il est pratiquement impossible de changer sa façon de faire. Pas dans les actes, pas dans les gestes, ils ne me préparaient pas mon petit déjeuner ni ne venaient me border le soir, mais je dirais dans la dynamique. Ça fonctionnait dans les deux sens. Moi aussi, j’avais du mal. J’avais envie d’être indépendante, autonome. Dégagée peut-être. J’ai souvent repensé à cette période et je me suis toujours dit que c’était comme quand ma mère m’avait appris à faire du vélo. Apprentissage tout ce qu’il y a de plus classique. Les petites roues sur les côtés, la main qui tient la selle, vous voyez. Tous les enfants apprennent à faire du vélo un peu de la même façon. Peut-être que vous avez des enfants vous-même…
[…]
Bien sûr, c’est un peu tôt pour les mettre sur un vélo. Enfin bref, je me souviens très bien du moment où j’étais partagée entre l’envie de pédaler toute seule et la peur que ma mère lâche la selle. C’est compliqué ces moments-là. J’en ai reparlé avec elle après, nous avons échangé nos souvenirs de ces longues séances de vélo, quand elle passait des heures pliée en deux, à trottiner à côté de moi, en m’encourageant, et en me donnant des conseils, et en se faisant brailler dessus : lâche pas, lâche pas, j’ai senti que t’avais lâcher. Ma mère m’a dit que pour elle le plus compliqué était de savoir quand elle devait lâcher justement. Elle m’a raconté qu’elle se posait tout le temps la question, à un moment, qu’elle avait peur de me lâcher trop tôt et que je tombe, que je me blesse, que je ne veuille plus remonter sur un vélo. Et en même temps elle avait peur de ne pas me lâcher assez tôt, de me retenir, de freiner ma progression. Elle m’a dit qu’elle se posait souvent la question du bon équilibre entre le souci d’accompagner et la tentation de retenir. C’est compliqué les enfants. Moi je n’en ai pas, mais j’en ai été une. C’est compliqué d’élever des enfants. Transmettre les bonnes valeurs, les bons outils pour profiter de la vie. C’est compliqué de savoir ce qui est bien pour un autre. Déjà pour soi, c’est compliqué. Mais pour un autre.

Je suis désolée, je crois que je me suis égarée. Je ne sais plus du tout où je voulais aller.
[…]
Je sais mais au départ je voulais vraiment dire quelque chose, quelque chose à quoi j’avais pensé après la dernière séance et je me suis dit que ça vous intéresserait… enfin pas intéresser mais que c’était important, qu’il fallait que je vous le dise.
Vous voyez quoi.
Vous voyez.
C’était quoi ? Je vous disais quoi au début ?
Enfin ce n’était peut-être pas si important que ça.
Je ne sais plus.
Il y a des choses comme ça qui semble très importantes et qui deviennent d’un seul coup complètement futiles. Des choses dont on se demande bien pourquoi on leur a accordé tant d’importance. Ou inversement, des choses dont on se dit a posteriori que c’est incroyable qu’on n’ait pas vu à quel point elles étaient importantes.
Oui, c’est ça.
C’est ça que je voulais vous raconter.
Au tout début, quand l’entreprise a été racheté, je me souviens, un jour, j’étais dans le bureau du nouveau patron pour échanger sur je ne sais quel sujet en rapport avec l’organisation, et à un moment un collègue de l’atelier est entré avec un dossier de production à la main et il a commencé à expliquer qu’il avait un problème parce que la machine sur laquelle il avait l’habitude de passer ce genre de commande était en maintenance ou indisponible et il ne savait pas comment faire. L’autre l’a regardé, sans rien dire. Il hochait la tête, attentif, à l’écoute mais il ne disait rien. Le collègue a poursuivi son explication, a dit que peut-être il pouvait essayer de faire comme ci ou comme ça, et comme le patron ne lui disait toujours rien, il a annoncé qu’il pensait à un truc, une solution, il a dit ça sur un ton plutôt satisfait, comme s’il s’était auto-convaincu que c’était une bonne option. Et il est reparti. Quand il a fermé la porte, le patron s’est tourné vers moi et il m’a dit, mot pour mot, je me souviens très précisément de sa phrase : « vous voyez, quand quelqu’un vient vous voir avec un problème, 9 fois sur 10 il a déjà la solution. » Je me souviens que je me suis dit que c’était cool, que c’était le genre de responsable qui vous laissait de l’autonomie, qui valorisait votre savoir-faire et reconnaissait votre expertise. Voilà ce que je me suis dit. Ce n’est que des mois et des mois plus tard que j’ai compris qu’en fait il ne voulait juste pas se faire chier. Vraiment. Je pourrais le dire de manière plus allusive mais c’était ça : il ne voulait pas se faire chier. Il laissait faire les autres. Alors peut-être qu’il n’y avait pas que ça, peut-être qu’il y avait de bonnes intentions aussi dans sa façon de faire, mais compte-tenu de ce qui s’est passé après, je dirais ça : c’était un type qui ne voulait pas se faire chier.
Ce que je regrette, c’est de ne pas m’en être aperçue tout de suite. De ne pas avoir compris.
Mais est-ce que j’aurais pu comprendre ? à ce moment-là, est-ce que j’aurais pu comprendre ? Est-ce que j’avais les éléments pour comprendre ? Et surtout est-ce que j’en avais envie ?
Je crois qu’on n’entend jamais que ce qu’on a envie d’entendre, ce qu’on est prête à entendre. Et à ce moment-là, j’avais envie d’entendre que ça allait bien se passer, que j’allais continuer à bien travailler, que j’allais pouvoir faire des choses que l’ancien patron ne m’aurait pas laissé faire. Bien sûr si j’avais été plus méfiante, plus vigilante, ou plus attentive tout simplement, peut-être que les choses se seraient passées différemment.
Ou pas.
Et puis différemment, ça peut être pire aussi.
On ne sait jamais.
On ne sait jamais ce qui aurait pu se passer. On peut imaginer, supposer. On peut même calculer la probabilité que ça puisse se passer. Mais ça reste hypothétique. Tant que ça ne s’est pas passé, tant qu’on ne l’a pas vécu, on ne peut pas savoir, ça restera toujours une hypothèse.
Pour revenir à ce que je disais au début de la séance, l’histoire avec mes parents quand j’habitais encore chez eux à la fin, et bien il y avait des moments vraiment durs, des moments où j’en avais marre de les avoir sur le dos, et sans doute qu’eux aussi en avaient marre, alors ça grinçait, c’était tendu, et souvent je me suis dit que j’aurais dû partir plus tôt. Souvent je me suis dit ça. Quand j’en parlais avec mon frère, je lui disais ça. Parce qu’en partant de chez mes parents, je suis allée chez mon frère. Il avait déjà son appartement, il travaillait depuis deux ans et j’avais trouvé un stage dans la ville où il habitait. C’était l’occasion de partir. J’allais dire le prétexte mais en fait je crois que c’était les deux, l’occasion et le prétexte. Et donc, quand je suis allée habiter chez lui, ça a duré six mois, le temps du stage. Nous parlions souvent de la vie à la maison et des parents, et je lui disais ça à l’époque, que j’aurais dû partir plus tôt, que j’étais un peu trouillarde, un peu mollasse. Lui me disait que non, que ce n’était simplement pas le bon moment. Que je n‘étais pas prête. C’est marrant parce que quand nous étions plus jeunes, à un moment, nous passions notre temps à nous castagner, à nous disputer. Pas quand nous étions petits. Nous étions très proches quand nous étions petits. Nous jouions beaucoup ensemble. Et puis en grandissant, j’avais l’impression que nous nous étions éloignés, que nous n’avions plus les mêmes préoccupations, les mêmes centres d’intérêts. Il faut dire qu’il a eu une période vraiment, comment dire ? mes parents parlaient de l’âge ingrat mais c’était vraiment ça. Il a deux ans de plus que moi et quand nous étions petits j’étais en admiration devant lui, c’était limite un dieu, j’exagère mais presque, et puis d’un seul coup j’ai réalisé qu’il était devenu bête comme ses pieds. Il avait l’air complètement débile, il jouait les machos avec ses copains qui étaient aussi crétins que lui, ils se comportaient mal avec les filles, enfin de loin, parce que quand il y en avait une qui s’approchait à moins de deux mètres ils étaient en surchauffe. Enfin bref, le stéréotype de l’ado boutonneux. Et c’est vrai qu’au niveau maturité, j’avais largement rattrapé mon retard par rapport à lui, je l’avais même dépassé. Alors on se disputait, tout le temps, on ne pouvait plus se voir, jusqu’à ce qu’il quitte la maison. Il est parti faire ses études dans une autre ville et après il a trouvé du travail. On se voyait de temps en temps, de loin. À Noël, ce genre de chose. On ne se disputait plus. On se taquinait un peu mais la tension avait disparu entre nous. C’est même lui qui m’a proposé de venir habiter chez lui quand il a su pour le stage et ça s’est très bien passé. Nous nous sommes beaucoup rapprochés. Retrouvés plutôt. Il me donnait des conseils, m’en demandait. Nous parlions beaucoup, de plein de choses. Et donc je me souviens qu’il m’a dit ça, que si je n’étais pas partie plus tôt c’était parce que ce n’était pas le bon moment.
Aujourd’hui je sais qu’il avait raison. Si je ne suis pas partie plus tôt, c’est parce que je n’en étais pas capable.
Ça aussi c’est compliqué, savoir quand c’est le bon moment.
Le bon moment pour partir.
Souvent j’y pense à ça, au moment où je ne viendrai plus vous voir. Vous vous souvenez que je vous avais dit ça un jour, que j’étais venue vous voir en espérant que vous m’apporteriez des solutions, une sorte de potion magique qui résout tous les problèmes.
Je sais que ça ne marche pas comme ça. Je crois que je l’ai toujours su. Mais la question alors c’est de savoir quand c’est le bon moment pour partir, parce que voilà, vous n’allez pas…
Vous n’allez pas me tenir la selle jusqu’à la fin de mes jours.