L’éclaircie est arrivée au bon moment. Juste quand Camille a garé sa voiture sur le parking. Sinon, au pire, elle aurait patienté à l’abri, en attendant que l’orage se calme, au risque d’arriver en retard à la réunion mensuelle, avec tous les responsables de services. Il aurait fallu qu’elle choisisse entre la peste et le choléra : arriver en retard ou trempée comme une soupe à la réunion mensuelle. Parce que la pluie était diluvienne. Un vrai déluge. Dans l’absolu, arrivée en retard à la réunion mensuelle, ce n’est pas la fin du monde. Ça lui est déjà arrivé et personne ne lui en a tenu rigueur. Marie sait qu’elle est sérieuse, Camille, qu’elle est rigoureuse dans son travail. Lorsqu’elle était arrivée en retard, à la réunion mensuelle, une fois, il y a longtemps, elle ne lui avait rien dit, Marie. Elle ne lui avait même pas demandé les motifs de son retard. Ni elle, ni personne. Mais il n’était pas présent, l’autre. À l’époque, il ne travaillait pas encore là. Elle sait bien, Camille, que ça ne change rien, qu’elle n’a pas de compte à lui rendre, que ça ne devrait rien changer, mais l’idée d’arriver en retard quand lui serait déjà installé dans la salle, l’idée de devoir supporter son regard plein de sous-entendus, l’idée de se sentir mal à l’aise, peut-être même coupable, devant lui, pas question. Surtout qu’elle le sent tendu depuis quelques temps, vis-à-vis d’elle. Comme sur la défensive. Depuis l’histoire du rapport d’audit. Il lui semble qu’il la fuit. Même Margaux lui en a fait la remarque : « On ne voit plus ton amoureux. » C’est vrai qu’il vient moins dans le bureau. Plus du tout. Vraisemblablement parce qu’il n’a plus rien à demander à Camille. Mais quand même, elle a l’impression qu’il l’évite. Elle se fait sans doute des idées, interprète des signes qui n’en sont pas. Ça la met mal à l’aise quand elle y pense, et quand elle pense au temps qu’elle perd à retourner tout ça dans sa tête, ça la met encore plus mal à l’aise. Aussi mal à l’aise que la crainte d’arriver en retard à la réunion mensuelle. Le summum aurait été de patienter dans la voiture, de se décider à sortir en constatant que la pluie ne cessait pas et d’arriver à la réunion mensuelle en retard et trempée comme une soupe. Là, ça aurait été le pompon, l’apogée de la gêne, le zénith de la honte. Ainsi, dès que la pluie s’est arrêtée de tomber, elle s’est sentie soulagée, Camille. Soulagée et honteuse de s’être sentie mal à l’aise. On ne se refait pas.
Camille a le temps d’aller poser ses affaires dans son bureau, de saluer Margaux et de rejoindre la salle de réunion où l’autre est en train de relire ses notes. Elle le salue, en même temps que les autres personnes présentes, « bonjour tout le monde », un salut général auquel cet imbécile de Jean-Marc Mouflette répond par son traditionnel « bonjour toute seule ».
Elle se dit qu’il est pathétique, Camille, plus pathétique qu’imbécile en fait, que son assurance de façade ne suffit jamais à dissimuler complètement le vide de son existence extra-professionnelle. Il vit seul, Mouflette. Il n’en fait pas mystère et s’épanche volontiers sur l’épaule de celui ou celle qui a le malheur de lui demander comment il va aujourd’hui, s’il a passé une bonne soirée ou ce qu’il a prévu pour le week-end. Sa femme l’a quitté, il y a de cela quelques années déjà, parce qu’il passait trop de temps au travail. Il dit souvent : « je suis comme ça » et parfois il ajoute « entier » ou « jusqu’auboutiste ». Au début il disait « passionné ». La vérité, c’est que sa femme l’a quitté parce qu’elle s’ennuyait. Ils s’ennuyaient, ensemble. Simplement. Mais Mouflette a toujours préféré penser que c’était à cause du boulot qu’ils s’étaient séparés, qu’elle était partie, qu’il était seul. Tout seul.
Camille va s’installer à sa place habituelle.
L’autre est déjà là. Il lui tourne à moitié le dos, penché sur l’écran de son ordinateur portable, concentré sur les colonnes de chiffres. D’où elle se trouve, Camille n’a aucun mal à reconnaître le tableau qu’elle a vu quelques jours plus tôt en allant déposer le document qu’il lui avait demandé dans son bureau.
Penché sur son portable, concentré et nerveux. Ses mâchoires se serrent et se desserrent comme s’il mâchait un chewing-gum imaginaire. Camille l’observe. Elle voit le mouvement de ses mâchoires, devine sa nervosité, son anxiété peut-être. L’enjeu est important pour lui. Sa première intervention en réunion mensuelle, il ne peut pas la rater. Devant les chefs de services et la direction, il ne peut pas. Pas lui. Il est bien trop fier. Mais il n’y a pas que cela. Ce n’est pas que la fierté. On l’attend au tournant, à cause de la tension qu’il a réussi à créer autour de lui, en quelques semaines. Grâce à son arrogance naturelle. S’il y a bien un domaine dans lequel il n’a pas évolué en mieux, c’est l’arrogance. Camille en est convaincue.
Un sourire mystérieux déforme sa bouche pile au moment où il se retourne d’un coup, comme s’il avait senti son regard lui chatouiller la peau du cou à la façon d’un moustique prêt à y planter sa trompe piqueuse.
Ils s’observent une seconde. Il hoche la tête. Une sorte de salut hésitant. Camille accentue son sourire. Il ne réagit pas, continue de la fixer. Pourquoi ne se retourne-t-il pas ? Camille se dit qu’elle ne va pas rester comme ça à sourire bêtement pendant des plombes. Est-ce qu’il veut lui dire quelque chose mais peine à se lancer ? Est-ce qu’il a peur de se retourner ? Pourquoi ne se retourne-t-il pas ? Et pourquoi, elle, Camille, ne détourne-t-elle pas les yeux non plus ? Ils ne sont quand même pas à jouer à celui ou celle qui cédera en premier ?
Ça pourrait durer un moment comme ça.
Heureusement, Marie entre dans la salle et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire lance la réunion. Il se trouve que la première présentation, c’est celle de l’autre.
Il se lève, s’approche du mur qui fait office d’écran et appuie sur la télécommande pour envoyer son premier slide.
Discours basique et parfaitement maîtrisé, main dans la poche, regard qui balaie l’assistance, s’attarde sur Marie, évite Camille. Il déroule.
Camille n’en est pas sûre et certaine mais il lui semble bien qu’il l’évite encore. Que son regard l’évite.
Il y a trente secondes, il ne pouvait pas la quitter des yeux et, à présent, il l’évite. Elle en a la nette impression.
Elle bloque là-dessus, Camille. Les chiffres, les graphiques, elle n’y prête aucune attention. Tout ce qui l’intéresse c’est de voir à quel moment il va la regarder, elle. S’il va le faire.
Elle le guette, l’épie. Le cherche.
Mais non, rien. Ce n’est pas une idée qu’elle se fait. Il semblerait bien qu’il l’évite délibérément, scrupuleusement. Prudemment ?
Même quand le tableau qu’elle lui a fourni apparaît à l’écran. Même là, il ne la regarde pas. Il pourrait. C’est elle qui lui a transmis les informations. Elle n’irait pas jusqu’à dire qu’ils ont travaillé ensemble, certainement pas, et tant mieux pense Camille, elle n’y tient pas plus que ça, mais il y a eu quand même une sorte de collaboration qui pourrait justifier un coup d’œil. Rien que par réflexe. Non. Il se contente de poursuivre son exposé, débite des chiffres appris par cœur.
– C’est quoi cet indice de pondération ? le coupe Marie.
Silence.
Il n’y a pas d’agressivité dans le ton de la patronne. C’est sa voix habituelle, le tempo un peu sec, le phrasé sans détour. Mais rien qui pourrait laisser penser qu’elle met en doute la véracité ni la pertinence de l’information fournie. Elle veut juste savoir ce qu’est cet indice de pondération, d’où il vient, comment il a été calculé.
L’autre ne répond pas. Il n’a pas la tête de quelqu’un qui est pris en défaut. Plutôt celle de quelqu’un qui se rend compte qu’il a oublié de mettre un pantalon avant d’entrer dans la salle de réunion. Un mélange entre la surprise désagréable et la vexation hargneuse.
Sans répondre, il tourne la tête vers Camille, d’un mouvement brusque. Autant, tout à l’heure il l’évitait avec soin, autant maintenant il la vise, il la braque, il la fusille.
Ça dure bien cinq secondes. C’est énorme cinq secondes de silence pendant une réunion. Surtout cinq secondes de silence après une question de la patronne. Énorme.
Marie, justement, le relance.
Il ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase.
– C’est elle qui m’a donné les chiffres.
Il aboie. Son index est pointé sur Camille.
– C’est elle, répète-t-il.
Sa voix est presque cassée par la colère, le regard qu’il lance à Camille est rempli de fureur. Une sorte de hoquet lui contracte l’abdomen, comme s’il était pris d’une nausée soudaine qu’il tente d’abord de contenir. Mais la pression est trop forte, sans doute, depuis trop longtemps. Et Camille reste bien trop calme. Un peu étonnée. Une esquisse de sourire aux lèvres.
Alors, il explose, comme un pétard dans une bouse de vache.
Il dit que Camille a voulu le piéger, que c’est une faute, une faute professionnelle, qu’elle doit être sanctionner, qu’il lui a fait confiance mais qu’il a eu tort, parce que c’est une personne malfaisante, qui lui en veut pour il ne sait quelle raison, sans raison, sans raison aucune, uniquement pour lui nuire, parce qu’elle est malveillante, déloyale, vicieuse, parce que c’est une salope.
Il a dit tout ça très vite pendant que son visage devenait tout rouge.
Marie profite d’un court silence durant lequel il reprend sa respiration pour lui préciser l’objectif premier de sa question. Son ton est posé. Déterminé et posé. Elle n’attend plus vraiment de réponse puisque, sans lui laisser le temps d’en entamer une, elle conseille au fou furieux d’aller reprendre ses esprits dans le couloir avant de lui proposer de le retrouver dans son bureau à l’issue de la réunion. Une proposition qui ressemble à une convocation.
Les yeux de Marie le suivent tandis qu’il sort sans un mot, puis se tournent vers Camille, à la recherche d’une éventuelle explication.
Elle n’en a pas Camille. Elle pourrait en chercher, mais non. Elle se contente de hausser les sourcils, pour signifier son incompréhension. Son incompréhension et son soulagement.