chapitre 2

Ainsi, parfois…la force finit par manquer. La force, l’envie. Parfois, aller plus loin, on ne s’en sent pas capable. Il faut que ça s’arrête. Tant que j’ai pu, j’ai résisté. Et puis, un matin, c’était fini. J’ai eu cette impression, que je n’avais pas d’autre choix. Si je voulais que s’arrête le malaise. Cette douleur. Pas un matin, d’ailleurs, une nuit. Je me suis réveillée au milieu de la nuit et je l’ai senti, que je n’avais plus d’autre choix. Est-ce, du reste, un choix ? Choisir, n’est-ce pas être capable de faire encore la part des choses, de peser le pour et le contre, d’avoir une certaine maîtrise ? Même très lointaine. Imprécise. Continuer à penser, ou à croire, qu’éventuellement une alternative subsiste. En l’occurrence, cette nuit-là, le choix, je ne l’avais pas. Il fallait juste que ça s’arrête. Il y avait trop de rancœur accumulée. De ressentiment. J’avais trop souffert de ce qu’il m’avait fait subir. La seule façon de me délier, de m’en défaire de cette relation, d’y mettre un terme, c’était celle-là : en finir. De manière radicale. Définitive.
[…]
Je ne saurais le dire. Je ne suis pas sûre. Maintenant, aujourd’hui, je vois bien que la haine m’animait, que j’avais, comme on dit, soif de vengeance. Et en même temps, même à ce moment-là, s’il avait fait un signe, s’il avait simplement pris la peine de téléphoner, s’il m’avait dit qu’il estimait que ça allait trop loin, ou qu’il fallait trouver un “arrangement” avant que, ça n’aille trop loin, comme si ce n’était pas déjà le cas, je crois que, oui je le crois, je crois que j’aurais été capable de l’entendre. Je le crois, maintenant. Et, dans le fond, sans doute, c’est ce que j’attendais. C’était tout ce que j’attendais. Espérais. Qu’il dise ne serait-ce qu’un mot, un mot laissant entendre que, même si nous en étions là aujourd’hui, dans ce… merdier, ça n’avait pas toujours été ainsi. Juste un mot pour dire que la merde, je suis désolée de le dire comme ça, elle n’effaçait pas le passé. La merde actuelle n’effaçait pas les belles choses qui avaient pu exister avant. Elle les couvrait peut-être mais elles existaient encore. Malgré tout. Le pire, pour moi, c’était cette impression de gâchis, d’effacement, de négation. Ce qui avait été ne valait plus rien. Je n’étais plus rien, une loque geignarde qui courrait après une miette de reconnaissance, comme une chienne après un os. Ce qui avait été fait, je le savais bien. La valeur de ce qui avait été fait. Tout n’était pas bien, mais il y avait beaucoup de choses très… Enfin, je le savais. J’étais capable de m’en rendre compte. Mais à ce moment, je ne le voyais plus. Seule sa reconnaissance à lui comptait. Mon jugement ne pesait rien. J’attendais sa reconnaissance. Et plus il s’ingéniait à me la refuser, plus je me persuadais que, désormais, c’était la seule chose dont j’avais besoin. La seule chose qui pouvait m’aider à relever la tête, à aller de l’avant. C’était idiot, je le sais à présent. Je sais que quoi qu’il ait dit ou fait n’aurait pu que m’enfoncer davantage. J’étais tombée très bas, et quoi qu’il ait pu dire ou faire, même quelque chose de bien ou… je ne sais pas comment le… de… de pas méchant, de neutre, quoi que ce soit, m’aurait enfoncée un peu plus. À présent, je le sais. Mais, alors, je pensais le contraire. J’avais tort. Si seulement j’avais été capable de me rendre compte que j’avais tort. D’entendre les gens autour de moi qui me disaient que j’avais tort. Tort d’attendre quelque chose qui ne viendrait pas. Et qui, de toute façon, n’aurait servi à rien. Parce que c’était trop tard. Et depuis longtemps. J’étais trop bas, trop enfoncée dans la souffrance. Et la haine. Qui ajoutait à la souffrance. Cette haine… Toute cette haine. Quelle déchéance. La façon dont je me tirais moi-même vers le fond en m’abandonnant à cette haine. J’étais haineuse, oui, et suppliante, et… Je ne sais pas. Quelque chose que je déteste. Vous savez, lorsqu’on fait quelque chose en sachant qu’il n’y a pas de quoi être fière, et même plus que ça, en sachant que c’est… dégueulasse, je suis désolée vraiment, ce n’est pas pour le plaisir d’être grossière mais, d’autre mot, je n’en trouve pas, on sait que c’est dégueulasse et, en dépit de cela, on le fait. On le fait quand même. On y va quand même. On se complait dans la médiocrité. Une sorte de volupté de sa propre médiocrité. Alors voilà, je ne sais pas ce qui était le plus dur de la tristesse que m’inspirait le gâchis de cette relation ou de l’horreur que j’éprouvais en voyant ce que j’étais devenue. Mais bon, je n’avais pas le choix. À ce moment-là, vraiment, j’avais l’impression de ne pas avoir le choix. Qu’il ne restait que…
[…]
Oui l’impression. C’est ce que je sentais. Enfin, je le percevais comme ça. Ou le subissais comme ça. Il fallait en finir. J’y ai pensé, des fois, avant cette nuit, prise par la haine, à sa disparition. J’ai pensé que je pouvais le tuer. Vraiment. Des pulsions meurtrières. Des trucs affreux. Lui éclater la tête à coup de barre de fer. Des choses, comment, des scénarios affreux, sanguinolents, ultra-violents. L’attendre dans un coin sombre et lui éclater la tête. Le faire souffrir. Le mettre hors d’état de nuire. De me nuire. Je ne suis pas comme ça, pas du tout. Pas quelqu’un de violent. La brutalité, le passage en force, le conflit, tout ça, ce n’est pas mon truc. Il peut m’arriver de me mettre en colère, bien sûr, comme tout le monde, enfin, j’imagine, peut-être qu’il y a des gens qui ne se mettent jamais en colère, mais moi, je ne suis pas d’une nature coléreuse. Ni violente. Alors, du coup, ça faisait peur. Je voyais son crâne ouvert, et surtout la peur dans ses yeux, la peur de crever. Quelques fois, j’ai pu en avoir, des visions de ce genre. Mais pas cette nuit-là. Cette nuit-là, j’ai pensé que, moi, il fallait que je meure. Que j’en finisse. Pas tant pour me libérer, en fait. Surtout pour le faire chier, désolée pour la grossièreté.
[…]
Non mais ce n’est pas… Je ne parle pas… D’habitude j’essaie de ne pas parler comme ça.
[…]
Oui, je sais. Je sais. Je… Enfin, donc, ce que je voulais, je crois, c’était, oui c’est ça, le faire chier. Lui mettre le nez dans sa crotte. Pour avoir le dernier mot. Comme si je lui disais : alors qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? J’y ai pensé, cette nuit-là. Comme ça. Je dormais mal depuis longtemps. Le médecin m’avait donné des médicaments mais je ne les prenais pas. Je ne suis pas trop dans ce genre de… Les somnifères, les médicaments.
[…]
Je ne me souviens pas. Je pourrais vous redire, si vous voulez. J’ai essayé, une fois, deux, mais ça m’assommait. J’étais engourdie, pâteuse, toute la matinée, après. Et puis, m’endormir, de toute façon, je n’avais pas de problème. Je m’endormais facilement. C’est que je me réveillais pendant la nuit, plusieurs fois, et alors, impossible de me rendormir. Dès que j’avais les yeux ouverts, je pensais forcément à ce qui se passait. En plus la nuit, le silence, l’obscurité, on cogite plus facilement. Je refaisais l’histoire, imaginais ce que j’aurais pu lui dire à tel moment, ce que j’aurais pu faire. Imaginais ce que je ferai la prochaine fois. Comment je pourrais faire pour n’être pas coincée, à nouveau. Ça ne marchait jamais, bien sûr. Parce que sur le coup, enfin… Je pensais à tout ça, la nuit, et ça m’empêchait de me rendormir. À ce qui allait se passer. À la journée à venir. Est-ce que j’allais le voir ? Est-ce qu’il me parlerait ? Et comment ? Quels mots ? Et qu’est-ce qui avait bien pu se passer pour que, d’un seul coup, ça n’aille plus ? Qu’il décide que ça n’allait plus ? Toujours les mêmes questions qui m’empêchaient de me rendormir et restaient sans réponse. Et une nuit, voilà, je me suis dit ça, qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire. J’ai vu la scène : j’allais là-bas, rentrais, parce que j’avais encore la clé, montais sur un escabeau sans allumer, accrochais la corde à la rampe de la mezzanine, je savais où exactement, passais la tête dans la boucle. Voilà. Et le lendemain matin, quand quelqu’un arrivait, j’étais pendue. On me trouvait. Lui ou quelqu’un d’autre. Plutôt quelqu’un d’autre qui serait obligé de le prévenir. Il viendrait et la personne qui m’aurait trouvé le regarderait en attendant qu’il lui dise quoi faire, et là forcément, il sentirait le poids du regard. Le regard qui dit : c’est un peu ta faute. Et alors, hein, qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? Il était, je ne sais pas, deux ou trois heures, je me suis levée, je suis allé dans le bureau et j’ai écrit une lettre, pour expliquer. Que je ne savais plus quoi faire, que j’étais trop malheureuse, qu’il m’avait fait trop de mal. Est-ce que je la laisserai sur la table de la cuisine, la lettre ? Ou est-ce que je l’emporterai pour la déposer au pied de l’escabeau ? Si c’était lui qui arrivait le premier, il risquait de la faire disparaître. J’ai pensé à ça. Alors, la laisser à la maison. Pour mon mari, du coup. En même temps, j’avais envie qu’elle soit lue devant tout le monde. Le corps qui pend, les gens autour de lui, quelqu’un ouvre l’enveloppe et lit à voix haute la lettre et quand il a fini, tout le monde se tourne vers lui. J’ai imaginé ça et ça m’a fait… pleurer. J’étais si bas… si bas. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Qu’est-ce qu… Pardon.

Pardon. Je…

Ça n’allait pas. Je voulais dire que je n’avais pas le choix, qu’il m’avait poussée à bout. Pas qu’il était la goutte d’eau qui fait déborder le vase mais que le responsable c’était lui, lui et personne d’autre. Qu’il m’en avait trop fait baver. J’ai essayé dix fois, mais ça n’allait pas, je ne trouvais pas les mots. Le jour s’était levé. Je suis allée dans la cuisine. Mon mari déjeunait. Il s’apprêtait à partir au boulot. Bien sûr qu’il a vu que ça n’allait pas, que ça allait encore moins bien que les jours précédents. Que ça ne pouvait pas continuer. Il m’a dit ça : tu ne vas pas y aller, ou : tu ne vas pas y retourner, je ne sais plus. Il m’a dit : ce n’est pas possible, tu dois t’éloigner. Il avait raison bien sûr. Il avait tout compris.