Quand je rentre, pense Camille, je prends une douche.
Une bonne douche.
Qu’est-ce que c’est, une bonne douche ? Une douche ni trop froide, ni trop chaude, ni trop courte, ni trop longue. Dans une salle de bains confortable, tranquille, individuelle.
Le plus pénible en prison, c’est la promiscuité.
Jamais seule.
Jamais.
Ça fait quinze jours qu’elle n’a pas eu une minute de solitude.
Elles ne sont pas désagréables, ses “colocataires“. Pas agressives, ni menaçantes. Un peu curieuses tout au plus. Surtout au début, les premiers jours, quand elle ne disait rien, Camille, pas un mot. Pendant trois jours, pas un mot, pas une réaction. Le vide complet. Les autres, ça les intriguait, ça les étonnait et puis ça les agaçait. Elles se demandaient si Camille les prenait pour des connes. Ou de haut. Mais rapidement, elles ont bien vu qu’elle était perdue. Pas irrécupérable, égarée. Alors elles ont arrêté de la questionner, elles lui ont dit de ne pas se prendre la tête, qu’elle s’habituerait, que ça viendrait. Et puis de toute façon, en préventive, tu as encore l’espoir de sortir bientôt. Elles ont dit ça : bientôt. L’une a raconté qu’elle en avait pour quinze ans. Encore quinze. Avec les dix qu’elle avait déjà tiré, elle en aura passé vingt-cinq ici. Pour ce qu’elle avait fait, c’était le minimum. Même si, avec les remises de peine, la bonne conduite et ce genre de conneries, elle pouvait espérer… Elle n’a pas dit “espérer“. L’autre sept, dont trois restants. Ce qui les a conduites là, dans cette cellule qu’elles partagent à trois, ces douches qu’elles partagent à trente, cette cour qu’elles partagent à trois cents, elles en parlent facilement. Sans honte ni fierté.
Peut-être se sont-elles dit que ça allait l’aider, Camille, à sortir de son mutisme, de sa torpeur.
Peut-être.
Parce que si elle continue comme ça, elle va y rester des mois et des années. C’est sûr. Alors qu’avec un bon avocat, même coupable, tu peux t’en sortir. Il faut trouver le biais, insinuer le doute, laisser penser que peut-être tu ne l’es pas, coupable.
Enfin, elles disent ça mais elles ne savent pas ce qu’elle a fait, Camille. Elles savent juste qu’elle est accusée d’un meurtre. La gardienne ne leur a rien dit, forcément. Rien d’autre que ça : un meurtre.
Et quoi ? On peut être en prison pour meurtre et ne pas être coupable. Ça s’est déjà vu. Elles ont déjà vu ça, les compagnes de cellule de Camille.
Mais quand même, Camille, ce serait bien qu’elle ne se laisse pas abattre, qu’elle ne s’enferme pas dans un silence qui finira par lui nuire. Si elles peuvent lui donner un conseil, c’est celui-là.
Et Martin, pareil. Il lui a donné le même conseil. L’avocate est parvenue à lui obtenir un droit de visite. Pas longtemps. Un quart d’heure, guère plus. Elle a argué, l’avocate, que peut-être ça permettrait de la libérer, la parole de Camille, et le juge a été sensible à l’argument parce que lui aussi, dans le fond, il aurait bien aimé l’entendre, la voix de la prévenue. Son intime conviction, c’est que Camille n’était pas coupable, pas coupable de ce dont elle était soupçonnée. Mais voilà, il préfèrerait avoir des faits, le juge, parce que son intime conviction, franchement, qu’est-ce qu’il pourrait bien en faire ?
Même face à Martin, elle n’a rien dit, Camille. Il ne l’a pas brusquée, pas forcée. À peine encouragée. Il lui a juste pris la main. Et il a dit : je suis là. Il est toujours là, Martin. Il l’a toujours été. Camille a entendu : j’ai besoin de toi. Il ne l’a pas dit mais Camille l’a entendu. Les larmes sont arrivées jusqu’au bord de ses paupières, sans sortir, sans couler sur ses joues, sans mouiller ses lèvres immobiles. Même quand elle a essayé de lui sourire, pour le rassurer. Pas pour le rassurer, pour qu’il ne reparte pas trop malheureux.
Et le lendemain, à peine levée, Camille a demandé à la gardienne si elle pouvait voir son avocate.
Quand elles ont été assises, face à face, tout est sorti. L’avocate n’a même pas eu besoin de lui poser de question. Elle a juste dit : bonjour, comment ça va aujourd’hui ? et Camille s’est mise à parler, à parler, à parler.
Le lendemain aussi.
Et le lendemain encore.
Parler sans s’arrêter. L’avocate ne l’a pas interrompue. Elle l’a laissé parler, même si elle avait des questions à poser. Des questions sur ce qui s’était passé ce jour-là. Jusqu’à ce que Camille ait terminé son histoire. Quand elle lui a dit : vous n’allez pas me tenir la selle jusqu’à la fin de mes jours, l’avocate a compris qu’elle était arrivée au bout. Elle l’a regardée, en silence, pour s’assurer qu’elle pouvait la poser, sa première question, que Camille était prête à l’entendre, sinon à y répondre. Camille a dû lire dans ses pensées parce qu’elle a hoché la tête. Un mouvement discret.
– Vous vous souvenez de ce qui est arrivé dans votre bureau ? demande l’avocate.
– Pas bien, répond Camille.
– Nous avons le témoignage de monsieur Laviante. Vous voyez de qui il s’agit ?
– Oui.
– Monsieur Laviante dit que vers onze heures, il est sorti du bâtiment pour aller chercher quelque chose dans sa voiture et, alors qu’il était au milieu du parking, il a entendu un cri. Il s’est retourné et il a vu un corps qui tombait avant de s’écraser au sol, dans l’allée de graviers devant l’entrée principale. Il a levé les yeux, par réflexe, pour voir d’où venait ce corps et à la fenêtre du quatrième étage, il vous a reconnue. Vous vous souvenez de ce témoignage que je vous ai déjà lu ?
– Oui.
– Et puis il y a le rapport de police dans lequel il est précisé que sous les ongles du mort ont été retrouvé des fibres de tissu qui correspond à la robe que vous portiez ce jour-là. Vous comprenez ce que ça pourrait vouloir dire ?
– Oui.
L’avocate attend un instant avant de reprendre. Elle voudrait vraiment que Camille enchaîne. D’elle-même. Sans qu’elle ait besoin de lui poser la question. Elle attend un peu plus.
– Vous compr…
– Je ne l’ai pas poussé. Il est entré dans mon bureau comme un fou. J’étais…
Camille s’interrompt. Elle fixe son avocate en gardant la bouche ouverte, comme pour lui signifier qu’elle n’a pas fini, qu’elle a fait une sorte de faux départ, qu’elle va reprendre dans l’ordre, qu’il faut juste qu’elle lui accorde un temps de calage. Ce qu’elle fait, l’avocate.
– Margaux venait de sortir. Je ne peux pas en être sûre mais je pense qu’il a attendu qu’elle sorte pour venir me voir. Il était agité, nerveux. C’était deux heures après la réunion pendant laquelle il s’était mis en colère et m’avait accusée de lui avoir délibérément communiquer des informations erronées. Des informations qu’il prétendait erronées, alors qu’elles ne l’étaient pas. Et personne n’a prétendu qu’elles l’étaient. Au départ, il y a eu un malentendu. Il a cru qu’on lui faisait un reproche. Et il est parti au quart de tour. C’était horrible. J’ai rarement vu quelqu’un se mettre dans un tel état. La responsable lui a demandé de sortir, pour reprendre ses esprits, puis de venir la voir dans son bureau, après la réunion. Je suppose qu’il est venu me trouver après. Je ne sais pas ce qu’il a fait en sortant du bureau de la responsable, mais je suppose qu’il est venu directement pour me tomber dessus. En tout cas, il est entré comme un fou, sans frapper, il s’est approché de mon bureau et il a commencé tout de suite à m’insulter. Quand il a été près du bureau, pratiquement appuyé contre le plateau. Il ne prononçait aucune phrase construite, juste des insultes mises bout à bout : salope, dégueulasse, pute. Peut-être d’autres encore, je ne me souviens pas. Il répétait les mêmes. Ça a duré au moins trois minutes. Il ne criait pas. Il parlait presque entre ses dents. Depuis le couloir, quelqu’un aurait pu croire en nous voyant que nous avions une discussion banale. Sauf que moi, je ne disais rien. Je le laissais parler, sans le quitter des yeux. Au début je ne savais pas s’il fallait que je lui réponde. Je ne savais pas si je devais appeler à l’aide ou sortir. Je n’avais pas peur. Je n’étais même pas surprise. Je n’ai rien fait. Rien. Je suis restée assise, à le regarder, à écouter sa litanie ordurière. Sans le quitter des yeux. Je dis que je ne savais pas comment réagir mais en vérité, quand j’y repense, je crois que je savais très bien ce que je faisais quand je suis restée immobile et muette. Je ne savais pas qu’elle était le but visé, je ne me disais pas qu’en agissant ainsi j’allais arriver à tel ou tel résultat. Mais je savais que c’était ça qu’il fallait faire. Je savais que depuis des années je m’étais préparé à ça. Jamais je n’avais imaginé qu’une scène comme celle-là se produirait mais, dans le fond, inconsciemment, je savais que ça finirait comme ça. Que je finirais par le laisser seul avec sa mauvaise conscience. Qu’il finirait par en crever. Ça a dû l’énerver de me voir stoïque. Je crois qu’il a pensé qu’il n’avait plus prise sur moi. C’est ce que j’ai pensé à cet instant. Il pouvait bien m’agonir d’insultes, ça ne me faisait ni chaud ni froid. Alors, d’un seul coup, il s’est retourné, il est allé à la fenêtre, il l’a ouverte. Je me suis précipité. Il a fait volte-face. Un rictus affreux déformait son visage. Peut-être croyait-il que j’allais crier, supplier, je ne sais pas. J’étais juste là, debout, prête à le retenir s’il voulait se jeter par la fenêtre, mais non, sur mon visage, dans mes yeux, il n’y avait rien de ce qu’il attendait ou espérait. J’ai levé la main. Il m’a attrapé par les cheveux d’une main, à agripper ma manche de l’autre. Et il a secoué. C’était ridicule. Je ne sais pas ce qu’il voulait faire. S’il voulait me faire tomber ou m’entraîner avec lui. Je ne sais pas. Il a lâché et il s’est jeté par la fenêtre.
Camille s’arrête de parler. Elle ne cherche pas ses mots, elle a fini.
– Pourquoi vous n’avez rien dit ? demande l’avocate.
– Parce que j’étais contente.
Le regard que l’avocate adresse à Camille exprime son incompréhension.
Camille hésite.
– J’étais contente qu’il crève. Contente comme si c’était ce que je voulais. Comme si je l’avais poussé.
Elle attrape sa lèvre inférieure entre ses dents. Hésite encore.
– Poussé à ça.