Le départ des ombres,elle l’a tant attendu, Camille. Des jours. Des nuits entières. Des jours et des semaines qui devenaient des mois. Et là, dans le couloir, derrière la porte vitrée, les voilà qui reviennent, les ombres. Au galop. Du pays des mensonges. Les voilà qui remontent des gouffres et des abîmes. Qui s’écartent des recoins cendreux où elles s’étaient massées. Tassées. Elle l’a vu resurgir, Camille, leur hargne retrouvée. Dans leurs yeux morts hier, luit à nouveau les flammes du perpétuel enfer. Dès lors : quitter le bureau. Comme un automate. Monter dans la voiture, comme un pantin. Contact, première, frein à main, accélérer, relâcher, clignotant, rétroviseur, contrôle, braquer. Contrôle ? Un regard, oui. Si vide. La pupille déroutée, le cristallin perdu, la rétine égarée. Derrière, rien. Plus rien. Tenir le volant, contrebraquer, rouler, freiner, tourner. À droite, à gauche, au rond-point, deuxième sortie. À droite encore, à droite encore, gauche, et cætera. Comme une marionnette. Comme un spectre. Ombre parmi les ombres, scories de sa dépouille. Elle rentre seule, la voiture. À la maison. Devant, elle se gare. Arrêt moteur. Le silence. Rien ne le viendra rompre. Rien ne bougera, ni Camille. Les mains sur le volant. 10 heures 10. Position règlementaire. Et la tête et l’œil fixes, derrière le pare-brise, droit devant. Loin. Nulle part.
Pourquoi ? Pourquoi ce soir ? Dans ce foutu couloir, derrière cette putain de porte vitrée ? Elle ne la trouvera pas, Camille, la réponse. Elle ferait mieux de penser à demain, à ce qui se passera demain, à ce qu’il faudra faire, essayer de faire, demain, s’il est encore là. Mais non, c’est le passé qui la suit dans l’impasse. Qui la tient, la retient et la scelle à son siège. La tête, nulle part. Les yeux pris par les ombres.
Et dans un coin, sur le côté, Martin. Il s’est approché. Il a dû la voir par la fenêtre de la cuisine. Il était à l’évier, sa tasse de thé vide à la main, pour la poser. Il l’a vue, la voiture de Camille. Et dedans, Camille. Immobile. Le buste trop droit. La nuque si raide. Le regard perdu. Pourquoi ne descend-t-elle pas ? Ce qui l’en empêchait, il se l’est demandé. Peut-être, elle téléphone ? Il a pu penser ça. Mais ses lèvres ne bougent pas, les lèvres de Camille. Même si elle écoute un bavard, sans pouvoir en placer une, elle devrait, il ne sait pas Martin, opiner, au moins. Dodeliner. Un coup de menton. Acquiescer. Il a dû penser ça. Mais rien. Immobile. Donc ? Il est sorti. Il a fini par sortir. Pour voir si tout allait bien.
Il a dit ça, en ouvrant la portière : est-ce que tout va bien ? D’abord, il s’est approché, a attendu. Elle n’a pas tourné la tête. Elle l’a vu, Camille. Mais sa tête, non, sa tête, elle ne l’a pas tournée. Incapable de bouger. Il s’est inquiété, forcément, de la voir là, ainsi. Toc toc. Il a tapoté la vitre, avec son ongle. Toc toc. Incapable de bouger. Elle l’a entendu, sur la vitre, son ongle qui tapote. Toc toc. Ce n’est même pas qu’elle a essayé de le forcer, le mouvement. Il n’existe pas. L’ordre de bouger, les muscles de son cou ne l’ont jamais reçu. Toc toc. Comment pourrait-elle ne pas l’entendre ? Martin ouvre la portière. Est-ce que tout va bien ? Il dit ça. Camille l’entend et, à cet instant, seulement, elle les tourne vers lui, ses yeux. Ils rencontrent les siens. Sans les chercher. Est-ce que ça va ? Comment pourrait-elle ne pas l’entendre, son inquiétude ? Elle voudrait sourire, le rassurer. Leurs yeux mêlés. Il la regarde le regarder. Comment pourrait-elle ne pas l’entendre ? Doucement, il lui prend le bras, pour l’accompagner. Elle ne tremble pas, ne chancèle pas. Toute seule, elle se lève. Son bras, il pose sa main dessus. Elle sait où il est. Doucement, il dit : ça ne va pas recommencer. Ou peut-être : ça ne va pas recommencer ? De l’inflexion finale, elle n’est pas bien sûre, Camille. Le ton qui monte un peu. Sur la dernière syllabe.
Il a compris. Martin. Il n’a pas oublié. Il était là, lui aussi. Il sait par où elle est passée, Camille. Par où ils sont passés. Il n’a pas l’air surpris, quand elle lui raconte, le couloir, la porte vitrée, le départ paniqué. Certainement, dans ses yeux, tout à l’heure, il l’a deviné, alors il n’est pas surpris. Agacé, contrarié, dépité, mortifié, attristé, désolé sans doute, irrité peut-être, mais surpris, non. Il répète : ça ne va pas recommencer. Il dit qu’il sera là. Avec elle. C’est fini tout ça, n’est-ce pas ? Il dit : c’est fini tout ça. Son ton est ferme, assuré. Il pose sa main sur sa joue. Elle la sent, sa main, Camille. Et l’assurance, dans sa voix quand il dit : c’est fini tout ça. Et puis, il ajoute : n’est-ce pas ? Il ne retire pas ses doigts de sa pommette. N’est-ce pas ? Attend-t-il, quoi ? Une confirmation ? Un engagement ? Quoi d’autre ? Contre sa paume, elle l’appuie un peu plus, sa joue. Elle sourit. Un trop pâle sourire franc.
Plus tard, sous la douche, elle pleurera. D’un coup. L’eau chaude sur le sommet du crâne. Les cheveux plaqués sur son front. La tête qui bascule en arrière. Les gouttes sur son visage, sur ses lèvres serrées, sur ses paupières closes. À tâtons, elle a attrapé la bouteille de shampoing. Le savon dans sa main. La mousse dans ses mèches. Et d’un coup, ses épaules qui sursautent, qui frissonnent sous le jet, sa poitrine qui se serre, ses côtes qui compriment ses poumons qui se referment sur son cœur qui se noie. Ça déborde. Les larmes débordent. Toutes ces larmes, d’un seul coup. Sur ses lèvres, le sel des larmes et la vanille de synthèse du shampoing, mêlés. Ça coule, ça coule. Ça déborde et ça roule. Un torrent de larmes, par la brèche du barrage brisé. Elle laisse faire, Camille. Comme si elle pensait : il vaut mieux que ça sorte, ou : ça ira mieux après. Mieux. Moins mal. Qu’est-ce que c’est “mieux” ? “Bien” ? Mieux que quoi ? Mieux que quand ? Comme si elle pouvait savoir ça, maintenant, quand la tempête la fait valser d’un bord sur l’autre. Elle ne sait pas. Elle laisse couler, Camille.
Quand ça s’arrête, peut-être va-t-elle, en tout cas, pas moins bien. Peut-être est-elle moins raide, un peu. Pleurer parfois détend, dit-on. Non qu’elle pleure souvent, Camille. Autant qu’elle se souvienne, pour lui, elle n’avait pas pleuré, à l’époque. À cause de lui. Elle n’avait pas pleuré. Elle ne croit pas. Elle y pense en séchant ses cheveux. Non, elle n’en a pas souvenir.
Pendant le diner, ils en parleront un peu, forcément, Camille et son mari. Lui s’inquiète, pour elle. Pour elle, surtout. Il insiste là-dessus. Elle tente de le rassurer. Bien sûr, elle a été surprise. Saisie par la surprise. Elle ne s’attendait tellement pas à le voir là, après tout ce temps. C’est ça : saisie. Mais sous les ponts, il en a coulé, de l’eau. C’est fini, cette histoire. Du passé. Révolu. Qu’est-ce qu’il foutait là ? demande Martin. Elle ne sait pas, Camille. Il était de passage, sûrement. Si c’est un client… Les clients, jamais elle ne les voit. Quelquefois, elle en croise, lorsqu’ils ont rendez-vous avec un responsable. Commercial, ou logistique. Mais elle, non, dans son service, elle n’a pas de raison de les rencontrer. Elle en a déjà croisé, vite fait, comme ça. Pas plus. Et quand bien même ? Quand bien même elle serait amenée à le recroiser, lui, ou à le revoir. C’est fini, à présent. De l’histoire ancienne. Bien sûr, elle a été surprise. C’est pour ça qu’elle a réagi comme ça. C’est pour ça. Surprise. Mais, là, maintenant, ça va. Elle a juste besoin de se reposer parce que, elle l’avoue, ça l’a chamboulée. Quand même. Ce n’était pas rien, hein ?, cette histoire. Une bonne nuit de sommeil et… Elle se lève, Camille, se penche. Un baiser. Ils s’enlacent. Quand elle veut se redresser, ils ne s’ouvrent pas tout de suite, les bras de Martin. Elle le sait, qu’elle peut compter sur lui, qu’elle n’est pas seule. Qu’elle ne l’a jamais été. Quand l’étreinte se relâche, contre lui, elle reste encore. Encore une ou deux secondes.
La nuit, il sera là, aussi. Quand elle s’éveille, sa présence, elle la sent, dans le noir, à côté d’elle. Sous la couette. Ça la rassure. Parce que, dès qu’elle ouvre les yeux, elle y pense. Plus tellement à la rencontre, à la surprise. Aux jours à venir. S’il était là ? Si elle devait à nouveau, tous les jours, le voir. Comme avant. Qu’est-ce que ça lui ferait ? Ce ne serait évidemment pas pareil. Pas la même relation. Les rapports ne pourraient pas être les mêmes. Les rôles seraient différents. C’est juste qu’elle ne sait pas si, ne pas y penser, elle y parviendrait. Passer outre, okay. Mais oublier ce qui s’est passé, c’est une autre paire de manches. Comme disait Mamie Luce. Son expression favorite. Presque un tic de langage. Une autre paire de manches. Petite, Camille entendait : une haute paire de manches. Certains vêtements avaient, pensait-elle, des manches si hautes, si hautes que seuls des gens avec des bras très grands pouvaient les passer. Des gens avec les bras longs. Elle, elle n’y arriverait pas. Une enfant. Une fillette. Toute sa vie, de banales manches, elle devrait se contenter, à bête hauteur d’épaule. Voire de hanches, de genoux. Au ras du sol. La perspective, un temps, l’inquiéta. Que ses bras ne grandissent pas, puissent ne pas grandir. Ensuite, elle n’y a plus pensé. De moins en moins. Puis plus du tout. On oublie, à un moment ou à un autre. On croit qu’on oublie. Dans un coin, ça reste. Au fond. Derrière. Moins visible. Comme des ombres, furtives, qui finissent par foutre le camp. Après leur départ, voilà, on n’y pense plus. Et un jour, on déplace un truc, un machin tombe et, tiens, c’est encore là ? On avait oublié. On ne pensait pas que c’était encore là. Comme l’autre derrière sa putain de porte vitrée à la con. À quoi ça sert de toute façon d’y penser ? Peut-être que, demain, il… Peut-être que jamais il ne reviendra. Sinon ? Quoi faire ? De sa rancœur. Elle verrait. De son amertume, de son ressentiment. Qu’elle croyait éteint et dont, soudainement, rejaillissent les flammes. Elle verra bien alors, ce qu’elle en fait.