Pour qui je me prends ?, je me suis demandé, quand il a été évident qu’elle était désormais inévitable, la rupture. Inéluctable. Fatale. Les choses, dans tous les sens je pouvais les tourner, rien ne permettait de penser, d’imaginer, d’espérer que ça puisse finir autrement. Alors, pour qui je me prenais donc ? Qu’est-ce que je me croyais capable de faire ? Je ne parle pas de capacités physiques. Ni intellectuelles. C’est plus une histoire de pouvoirs. Ou de droits. Comme quand on dit : pour qui tu te prends, toi ? Vous voyez, d’un air méprisant, ou navré. Non mais, sérieux, pour qui tu te prends ? Tu crois quoi ? Que tu vas déplacer des montagnes avec tes 50 kilos, toute mouillée. Va te rhabiller ma pauvre fille. Va te recoucher. Vous voyez, le genre. Méprisant. Hautain. Un peu, un peu comme…
Euh…
Comme…
[…]
Comme, par exemple, quand j’étais petite, une fois, j’avais fait un super dessin. Un dessin que je trouvais super bien dessiné. Je suis sûre que j’y avais passé du temps. Choisi les couleurs avec soin. Et quelqu’un, je ne sais plus qui, m’a dit… Pas quelqu’un chez moi, à l’école. Un surveillant, peut-être, à la garderie. Je ne sais pas. Ce n’est pas… Il est possible, même, que ça n’en soit pas un, un souvenir. Pas un vrai. Un qui aurait été reconstruit après coup. Avec des bouts de souvenirs différents. Ou qui a été tout trafiqué, tout déformé. Déplacé. Ce dont je me souviens, c’est que dessiner, j’aimais ça. Mes parents, des cartons remplis de dessins, ils en ont plein la maison. Chez eux. Plein. Je dessinais beaucoup. En maternelle, peut-être, il y avait un coin pour le dessin. Au fond de la classe, un endroit pour dessiner. Avec des feuilles et des crayons, dans des pots en plastique transparent, des gros pots. Dessiner, j’adorais ça. Je m’appliquais. J’étais concentrée. Mais je ne crois pas que ce soit la maîtresse qui m’ait dit… Une remarque pareille, elle ne l’aurait pas faite. Un surveillant, plutôt, de la garderie. Même si là, en fait, à la garderie, dessiner, je n’avais pas trop le temps. Je goûtais et mon père, ou ma mère, venait nous chercher, juste après, avec mon frère. Enfin, peu importe. Donc, il a regardé le dessin et il a dit : il n’a pas de bras ton bonhomme. Vous voyez ? Ce n’était pas méchant, sûrement. Une remarque, comme ça. Peut-être même un encouragement, un conseil. Mais quelle honte, pour moi. Quelle humiliation ! La douche écossaise. De votre beau dessin, vous êtes toute fière, et d’un seul coup paf ! votre bonhomme, un bonhomme patate certainement, il n’a pas de bras. La honte. D’avoir oublié les bras. D’un seul coup, vous passez de la fierté à la honte. Sans pallier de décompression. Pour qui vous vous êtes prise, franchement ? Pour qui ? Vous avez vraiment cru que vous étiez, je ne sais pas qui, Picasso, ou Van Gogh ou… Enfin, je n’ai jamais voulu être Picasso, ni Van Gogh, surtout à l’époque, j’avais… à l’époque je ne les connaissais même pas, mais enfin, vous voyez quoi ? ça m’a fait pareil, le même genre de sentiment. Pour qui je me prends ? Croire que j’allais pouvoir y échapper, à la rupture. Enfin, croire… Non. Pas croire. Ce n’est pas croire. Je n’y ai pas cru. Ni cru ni pas cru. Je n’y pensais pas. J’essayais simplement de garder la tête hors de l’eau. De tenir. Encore un peu. Après coup, je me suis rendu compte que, d’une certaine manière, je m’étais comportée comme si je pensais que j’allais pouvoir y échapper. C’est un peu confus, mais vous… Enfin…
Pour qui je me prends ? Pour qui je me prends ? En fait, la même question, je me la suis posée au moment du plan social. C’était un peu avant. Avant la rupture. Deux ou trois mois avant. D’ailleurs, je pense que ça a été le coup de trop, le coup de grâce. On ne l’a pas vu venir. La situation n’avait fait que dégringoler, forcément, vu la façon dont il menait l’affaire. En trois mois, nous avons quasiment divisé le nombre de commandes par deux. Presque. Forcément, tout le suivi de clientèle, la prospection, l’accompagnement, lui, il ne savait pas faire. Ce n’était pas son boulot, du reste. Il a juste voulu serrer la vis, quand il a vu que je ne cèderais pas, que je ferais mon travail, comme je l’avais toujours fait, mais les efforts que j’avais pu faire en plus, plus question. En force, il a voulu passer. Nous faire baisser la tête. La mienne, celle des autres. Alors, il fallait qu’il prenne les rennes, qu’il nous dise comment nous devions faire. Mais il ne savait pas. Ni lui, ni le responsable de prod qu’il a embauché. Donc, oui, forcément, le nombre de commandes a diminué. Le chiffre d’affaire a plongé. Et au mois de juillet, on y a eu droit, au plan social. Qu’il a annoncé pile quand j’étais en vacances. Comme par hasard. Un collègue m’a prévenu. Il m’a appelé pour me prévenir. Moi, je n’étais pas touchée. Je veux dire, mon poste n’était pas visé, mon mandat me protégeait. Mais touchée, oui, je l’étais, évidemment. Parce qu’il y avait trois postes qui allaient être supprimés. Trois collègues qui allaient perdre leur travail. Quand je suis rentrée de vacances, avec les autres délégués, je me suis mise sur le dossier. Rapidement, nous avons compris qu’il n’y avait rien à faire. Que nous ne pourrions pas les empêcher, les licenciements. Tout le monde nous a dit la même chose, le syndicat, l’inspection du travail, tous. C’était malheureux mais, légalement, il n’y avait rien à faire. Cette impuissance, c’était lourd. Plus que lourd. J’avais été élue pour défendre mes collègues et je ne pouvais pas le faire. Je…
[…]
Non, oui. Oui. Je sais bien. Même en le sachant, ça me désolait. Nous avons essayé de faire quelque chose. Nous avons fait des propositions, donné un avis défavorable. Dans ce genre de procédure, il y a des réunions obligatoires. Un calendrier à respecter avec des consultations des délégués du personnel qui doivent donner leur avis. Le nôtre, notre avis, il était défavorable, bien sûr. Nous avons expliqué pourquoi, ce qui selon nous faisait que nous en étions là. Le but n’était pas de pointer la médiocrité de la direction, enfin pas frontalement, plutôt de défendre le travail des collègues. Leur travail, ils l’avaient fait. Tous, nous l’avions fait. Et voilà, ce sont eux qui partaient. C’était… Enfin. Sur nos propositions, nous avons eu zéro retour. Rien. Pas un mot. La consultation, c’était uniquement pour respecter les obligations légales, mais la volonté de concertation, elle n’était pas là. Pas du tout. Ce qu’il voulait, c’était nous casser. Me casser. J’ai pris ça pour moi. Enfin contre moi. J’ai pensé qu’il m’en voulait. Personnellement. Comme il ne pouvait pas me virer, il s’en prenait aux collègues. J’avais été élue pour les défendre et non seulement je n’en étais pas capable mais, en plus, ils allaient être virés, à ma place. À cause de moi, presque. Je sais ce que vous allez me dire. Je sais. Je sais que ce n’est pas à cause moi. Mais voilà, c’est ce que j’ai pu ressentir. Pas sur le moment. Maintenant. Maintenant je me dis, quand je me rappelle de l’état dans lequel j’étais, je me dis que peut être c’est ce que j’ai pensé alors. Inconsciemment. J’étais mal. J’aurais dû être là pour mes collègues, pour les défendre, pour les soutenir, mais j’étais mal. Je ramenais tout à moi au lieu de… Il y a un collègue qui m’a dit, un collègue qui faisait partie de ceux qui allaient être licenciés, il m’a dit : Fais attention à toi. Il trouvait que j’étais fatiguée, que j’avais l’air fatigué. Il allait être viré et il me dit, à moi qui aurais dû le défendre, de faire attention, de me préserver. C’était le monde à l’envers. Il avait raison. Mais quand même, c’était n’importe quoi. J’en étais là. C’était l’impasse. J’étais incapable de défendre mes collègues, incapable de faire mon travail correctement, incapable de faire entendre ma voix. Et j’insistais, j’insistais. Pour qui je me prenais ? J’étais surtout incapable d’admettre que je ne pouvais rien faire, que j’étais incapable de… que j’étais voilà, ça, justement : une incapable. Je vous assure qu’il n’y en a pas un qui me l’a dit, parmi les collègues, pas une seule fois on m’a dit que j’en étais une, d’incapable. Jamais. J’en ai fait des réunions, à l’inspection du travail, au syndicat. Des réunions avec la direction, et avec l’autre là, le responsable qu’il m’avait foutu dans les pattes, j’en ai fait. Et puis il y a eu les entretiens avant les licenciements. C’était chaud. C’était tendu. Les collègues n’avaient pas grand-chose à perdre alors, ils ont dit ce qu’ils avaient sur le cœur, ouvertement. Et ils avaient raison. Et je les ai soutenus, comme j’ai pu. Mais à quoi ça a servi, tout ça ? à rien. Puisqu’ils l’ont quand même perdu, au final, leur boulot. Je n’ai pas pu leur éviter ça. Non plus. Et bien même là, même quand ils ont su qu’ils n’allaient pas y couper, pas un reproche, pas une remarque. Rien. Au contraire, il y en a un, je vous dis, qui m’a conseillé de prendre soin de moi. C’est ce que me disait Martin, aussi, tout le temps. Quand je rentrais à la maison, je voyais bien qu’il était inquiet. J’essayais de ne pas trop lui en parler mais… Surtout que je répétais toujours la même chose, la même rengaine. Ça prenait, mais, toute la place à la maison. Il était bien gentil mon mari, à m’écouter me plaindre et m’énerver tout le temps, tout le temps sur les mêmes trucs, répéter encore et encore les mêmes trucs, en boucle. Et pourquoi il fait ça ? Et pourquoi il ne fait pas ça ? Tout le temps, tous les soirs, et les week end. Tout le temps à entendre parler de l’autre, et de son chien de garde. Jusqu’à ce qu’il me dise : stop !, Martin. Franchement, je n’attendais que ça. J’attendais que quelqu’un me dise d’arrêter. Me donne l’autorisation. La décision, elle ne pouvait pas venir de moi. Parce que… Quel échec. J’étais prête à aller jusqu’au bout. Comme je vous le racontais la dernière fois. Je ne sais pas si je l’aurais fait. Mais j’étais prête à ça. J’y ai pensé. C’est Martin qui m’a dit d’arrêter. Enfin, d’arrêter d’aller au travail. De prendre du recul. Du repos.