chapitre 5

Avant l’enfer, un bon petit déjeuner. Sa blague, elle la trouve amusante, Camille. Martin moins. Pour donner le change, il glousse mollement. Mais dans ses yeux, l’inquiétude, elle la voit. Elle devine que, la suite, il la craint. Après ce qu’il a enduré, et même si, à présent, ça remonte, c’est normal. Compréhensible. Revivre ça, on peut comprendre qu’il n’en ait pas envie. Mieux que quiconque, Camille le comprend. Il ne peut pas en avoir envie. Forcément pas. Et moins encore, qu’à nouveau, elle souffre. Vu l’état dans lequel, la veille, elle est rentrée, des raisons de s’inquiéter, il en a. À présent, elle est moins tendue. Elle essaie de le rassurer, avant de partir. Qu’il ne se ronge pas les sangs. Il demande : ça va aller ? Si elle le laisse faire, il va surement lui conseiller de rester à la maison, ne serait-ce qu’aujourd’hui. Prendre son temps. Le temps de quoi ? Elle ne sait même pas s’il sera là, l’autre. Si elle va le revoir. Et quand bien même. Rester, ce serait reculer pour mieux sauter, le danger, la peur ne l’évite pas, etc. Passée la nuit, elle est moins nerveuse. Pas détendue détendue. Moins tendue. Elle ne veut pas se débiner, se recroqueviller. Pas s’écraser. Céder la place à la panique, comme hier, plus question. Elle ne veut pas. Ni pour elle, ni pour Martin. Rester à la maison, non, il n’aura pas à lui conseiller. Il la verra décidée à partir, apaisée sinon sereine. Et lui le sera aussi. Avec elle. À ce soir. Un baiser. Bonne journée.
En chemin, elle y pense, évidemment, Camille. Comment pourrait-elle n’y pas penser ? Elle a mis la musique. Elle chantonne. C’est vrai l’hiver dure trop longtemps. La même chanson qu’hier. Et avant-hier. Elle l’aime bien. Vingt ans plus tôt, elle l’aimait bien, quand elle l’a entendu, la première fois. Et aujourd’hui encore, elle l’aime bien. Pas seulement par nostalgie. Elle regarde à droite, chantonne, à gauche, pense à ce qu’elle a à faire aujourd’hui, aux dossiers en cours, aux indicateurs mensuels. Aux inévitables questions de Margaux. Et à l’autre. Encore et encore, elle se demande ce qu’il faisait là. Après tout ce temps. C’est sûr qu’il n’est pas venu lui dire bonjour. Ni lui demander pardon. Savoir s’il reviendra, si elle risque de tomber sur lui, c’est à ça qu’elle pense, surtout, en chantonnant. Et en garant sa voiture sur le parking, elle se dit qu’elle verra bien. Qu’est-ce qu’elle pourrait faire d’autre à présent, à part “voir bien“ ?
Dans le hall, personne. Sinon Salomé qui la salue. Ce n’est pas personne, Salomé. Elle l’apprécie beaucoup, Camille. Enjouée, avenante, gracieuse. Toujours un mot gentil. Tous les matins, la croiser, c’est un plaisir. Il est difficile de faire autrement, d’ailleurs, puisqu’elle est à l’accueil, Salomé, et qu’il n’y a pas d’autre entrée pour le personnel. Il faut vraiment qu’elle soit préoccupée, Camille, pour penser : personne. Qu’elle soit sur ses gardes, pour ne pas voir Salomé derrière son comptoir. Qui la salue, lui demande si elle va bien. Parce que Margaux lui a dit, qu’elle n’était pas en forme, hier. Elle est prévenante, Salomé. Pas curieuse, empathique. Elle ne demande pas ce qui l’a barbouillée, Camille, simplement si elle va mieux. Oui, c’est gentil de sa part, ça va, ça va bien. On se voit à la pause-café, un sourire partagé et Camille poursuit sa route. Vers l’ascenseur. Espérer qu’il ne sera pas dedans. Là, pour le coup, personne. En même temps, qu’est-ce qu’il y ferait, dans l’ascenseur ? Qui attend quoi dans un ascenseur fermé ? Bien sûr, il pourrait descendre des étages. Pile à ce moment. Mais, elle était au rez-de-chaussée, la cabine, quand Camille a pressé le bouton d’appel. Qu’est-ce qu’il ferait dedans ? C’est ridicule. Elle en ricanerait presque. Ce qu’il faudrait, c’est qu’elle se détende. Qu’elle essaie en tout cas. Avant que les portes ne s’ouvrent sur le couloir du quatrième. Le couloir au milieu duquel il se tenait. Franchement, quelle est la probabilité qu’il y soit encore ? Faut te détendre, ma vieille, se dit Camille. Les portes coulissent. Et dans le couloir, personne.
Dans le bureau, Margaux. Debout, à côté du porte-manteau. Elle accroche son ciré jaune poussin avec des rayures blanches et bleues dans la capuche. Quand Camille pousse la porte vitrée, Margaux se retourne, sourit, s’avance. Le câlin pointe. Elle se retient, préfère s’assoir, s’enquiert de sa santé. Camille la rassure, en pendant son blouson à côté du ciré. Ça va mieux. Elle dit qu’elle ne sait pas ce qui… Sa phrase, elle ne la finit pas. Margaux a beau être suspendue à ses lèvres, elle ne la finit pas. Elle hésite. Il faudra bien qu’elle lui dise, à Margaux. Elle n’a pas de raison de lui cacher. Et puis, avoir une alliée, ou l’idée qu’elle s’en fait, ça la soulagera. Maintenant, plus tard, qu’est-ce que ça change ? Maintenant, elle sent, Camille, que ça la libèrera. Donc, elle lui dit, à Margaux. Elle lui dit que, non, ce n’était pas alimentaire, ni la fatigue, ni la chaleur. Elle pourrait lui dire d’entrée, ce que c’était, direct, plutôt que d’énumérer ce que ce n’était pas. Elle la connaît, un peu, Margaux. Elle aurait dû se douter qu’elle allait mouliner, extrapoler, s’engouffrer dans la brèche. C’est son truc. Avec elle, tout de suite, faut que ça sorte. Qu’ils fusent, les mots. Une idée, un mot. Sans filtre. Non, dit Margaux en laissant traîner le “on“. Nooon. Et juste après, sans temps mort, elle lui demande si elle est enceinte, c’est ça. L’intonation interrogative n’est pas très marquée. Presqu’une affirmation. Comme si elle avait découvert le pot aux roses. Enchantée, Margaux. De sa clairvoyance ou de la nouvelle ? Elle ne sait pas, Camille. Il est si éclatant, l’enthousiasme de Margaux, qu’elle est presqu’embêtée de la décevoir. De là à lui laisser croire qu’elle a raison, quand même. En plus, ce qu’elle a à lui dire, inattendu, ça l’est tout autant. Elle se lance, pour ne pas la garder trop longtemps sur le grill. Elle lui demande si elle se souvient de son ancien patron. Pour la forme. Elle ne doute pas un seul instant que Margaux pourrait ne pas s’en souvenir. Elle dit : ah oui, l’autre con. Parfaitement, elle s’en souvient. Camille lui en a parlé, quelques fois. Sans rentrer dans les détails. En lui en donnant suffisamment pour qu’elle comprenne de quoi il retournait. Elle a compris sans peine, Margaux. Les interjections ont fusé, les exclamations indignées. Et les gros mots. Les noms d’oiseaux. Elles en ont parlé souvent, au début. Margaux était horrifiée, choquée. Puis moins. De tous les sobriquets n’est resté que “l’autre con“. C’est ça, continue Camille, l’autre con. Elle ajoute : Et bien le type hier, avec Mouflette et Laviante… Elle n’a pas le temps de finir. Rebelote. Nooon. Margaux ouvre des billes énormes. Nooon l’autre con !? Pas possible. Elle s’agite sur son siège. Elle va enchaîner, à coup sûr, s’effarer de l’ironie du sort, pester contre les coups bas du hasard. Elle prend son souffle, s’apprête à s’élancer, se ravise. Ah oui alors, elle dit. Elle est soudain moins vive, Margaux, elle prend sûrement sur elle. Ah oui alors. Elle comprend qu’elle se soit sentie mal, Camille. Elle dit ça d’un ton désolé. Navré. Avec une pointe d’appréhension. Camille la rassure. Sur le coup, évidemment, ça l’a saisie. Elle ne sait pas ce qu’il faisait là, et… et… Dans le fond, elle espère que Margaux aura une information à ce sujet, à lui donner. Alors elle laisse un peu trainer la fin de sa phrase, au cas où. Mais non, la balle, elle ne la saisit pas au bon, Margaux. Elle reste muette, fixe Camille qui écarte un peu plus ses paupières, pas trop, juste un petit encouragement. Comme si elle disait : non, vraiment ? pas d’info ? j’insiste pas ? Le regard de Margaux se décale sur la droite, ses lèvres s’amollissent, ses sourcils se froncent. Quand on parle du loup, murmure-t-elle.
La porte s’ouvre. Le temps que Camille se retourne la voix de Marie Callot résonne. Bonjour mesdames. Timbre haut. Ton posé. Élocution de responsable d’entreprise, assurance naturelle, formation d’école de commerce. Je vous présente… Il est là, à côté d’elle. Les présentations qu’elle fait, Marie, Camille ne les entend pas. Elle le fixe quand lui sourit poliment à Margaux, lui tend la main. Margaux la serre en jetant, à Camille, un coup d’œil en coin. Son tour va venir. Et Camille, annonce Marie, responsable Ordonnancement. Elle précise les fonctions, les responsabilités, les prérogatives associées. Il pivote, lui fait face. Camille sent son corps se raidir, sa nuque se bloquer, ses poumons se tasser. Sa main, pareil, il lui tend. Marie poursuit, énonce les données qu’elle lui fournira, ce sur quoi elle pourra l’accompagner, si besoin. Elle ne peut pas ne pas lui serrer la main, Camille. Il faudrait qu’elle ait les bras chargés, les doigts sales, les membres amputés. De tout ça, elle n’a rien. Y échapper, elle ne peut pas. Elle va la sentir, sa paume. Sa peau contre la sienne. Après tout ce temps. Va-t-elle supporter ? Que craint-elle ? Que son effroi s’épanche ? Que sa rage se déverse ? Fondre en larmes. Éclater en sanglots. Éclater simplement, littéralement. S’éparpiller en milliers de morceaux minuscules maculant les mailles molles de la moche moquette. Il tend ses doigts. Camille les siens. Les yeux dans les yeux. Un petit mouvement de tête. Il ne scille pas. Il n’a pas l’air surpris de la trouver là. Pas non plus de sa mine déconcertée, presque un peu piteuse. Elle n’est pas si troublée. Moins qu’elle ne l’aurait pensé. Pas si terrible. Elle en est la première surprise, Camille, que ça ne soit que ça. Il dit : on se verra souvent alors. L’air d’en être réjoui. Par politesse peut-être. La formule toute faite pour montrer son affabilité, sa courtoisie. Quels sont vos défauts ? Je ne peux pas m’empêcher d’être courtois. L’aménité du diable. Elle n’est pas dupe, Camille. Elle le connaît. Elle ne sait pas à quoi il joue avec son air de ne pas la reconnaître, d’être ravi d’avoir l’occasion de travailler avec elle. Mais dupe, elle ne l’est pas.