Celle qui ne me quittera jamais, pendant les mois qui ont suivi le plan social, c’est cette sensation de gâchis. De gâchis complet, total. Absolu. Ça a commencé avant d’ailleurs. J’ai commencé à la ressentir avant. Et même dès le début, dès que les relations se sont tendues. Non, là, après le plan social, ce qui s’est greffé dessus et qui l’a comme alourdi, qui l’a rendu écrasante, c’est l’idée qu’il voulait ma peau. Les deux. Lui et l’autre, le responsable de production qu’il avait embauché pour me faire chier. Enfin, je suppose que ce n’était pas sa seule fonction, ni sa mission principale. Mais après l’échec du plan social, après le départ des collègues et le constat de mon impuissance, j’ai commencé à me dire ça. Qu’ils avaient fait tout ça pour me faire chier, moi. Pour me pousser à bout. Jusqu’à ce que je parte.
Ça, au moins, ils ont réussi.
Je voyais bien qu’il me cherchait des poux dans la tête, qu’il m’avait dans le collimateur. Alors l’autre là, je me doute bien qu’il ne l’avait pas engagé juste pour me tourmenter. Ce qui est sûr c’est qu’il était là pour faire le ménage. Le sale boulot qu’il n’était même pas capable de faire lui-même. Il n’était pas là pour moi. Je le savais bien. Il était là aussi pour moi. Et compte tenu de mon poste et de mon mandat de déléguée, c’est sur moi qu’il s’est acharné, en premier. Pas frontalement. Insidieusement. Les fiches de poste, c’était un peu l’assaut final.
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Les fiches de poste ? Je ne vous en ai pas parlé ? C’est une vieille histoire. Un jour, il y a quoi, deux ans au moins avant toute cette affaire, la médecine du travail devait faire une visite de l’entreprise parce qu’un collègue avait été malade, une sorte d’allergie à je ne sais quoi. Enfin bref, il n’y avait pas de défaillance de l’entreprise, pas de manquements aux règles de sécurité, mais c’était quand même une maladie professionnelle. Donc, enquête. Et donc, visite de la médecine du travail. Quand c’est comme ça, ils épluchent tout. C’est normal, c’est leur boulot. C’est bien qu’il y ait des contrôles. Pas seulement pour coincer les contrevenants. Aussi pour préciser la loi, ou pointer des écarts involontaires. Leur boulot c’est ça. Sanctionner et former, accompagner. C’est très bien. Mais bon, c’est sûr que quand ils se déplacent, ce n’est pas pour rien. La totale. Ils vérifient tout. Les bâtiments, les équipements, tout. Et les documents. Là-dessus, il n’y a pas trop de mystère. La liste des documents obligatoires, elle est connue. Et les fiches de poste, ça en fait partie. Or il se trouve que des fiches de poste, il n’y en avait pas. Dans ce genre d’entreprise, qui évolue en permanence, c’est classique. Il y a de la polyvalence et puis, au fur et à mesure que l’activité se développe, l’organisation est modifiée, les postes se spécialisent, certains sont scindés, d’autres disparaissent ou au contraire sont renforcés. Donc, il faudrait les mettre à jour à chaque fois, les fiches de poste, à chaque fois qu’il y a un changement. Mais on ne le fait pas. Nous, nous ne l’avions pas fait. Alors, dans la perspective de la visite de la médecine du travail, la direction me demande de les mettre à jour. Je fais remarquer que ce n’est pas mon travail, pas par esprit de contestation, juste pour prévenir que je ne peux pas garantir la parfaite conformité des documents. Sans compter que certains postes, ce n’est pas une grande entreprise mais quand même, certains postes dont je n’avais pas la responsabilité, je ne connaissais pas forcément en détails leurs attributions. Ceci dit, je rédige les fiches de poste, y compris la mienne, et envoie tout pour validation à la direction qui me dit que ça ira comme ça. La visite de la médecine du travail a lieu. Je ne suis même pas sûre qu’ils demandent à voir les fiches, et on n’en parle plus. Jusqu’à ce que ça commence à chauffer avec l’autre. Il est arrivé un moment où le conflit, sans être ouvert, était net. Un moment où ils avaient décidé de m’avoir à l’usure. Et, entre autres, ils ont voulu me contraindre à faire des choses que je ne voulais pas faire. Ou plutôt : plus faire. Je les faisais avant, dans un autre contexte. Sans doute, je n’aurais pas du, parce que, oui c’est vrai, d’une certaine manière ça masquait les problèmes, les manques. Enfin on les voyait, ça ne masquait pas, disons que ça retardait la recherche de solutions pérennes. Le travail était fait alors on avançait comme ça. De temps en temps je tirais un peu le signal d’alarme, sur le nombre d’heures supplémentaires ou les tâches qui étaient laissées en suspens, parce que forcément, je ne pouvais pas non plus être partout, donc il y avait certaines choses que je mettais de côté, des choses moins prioritaires, que j’aurais du faire mais qu’on décalait. Tout le monde le savait. Ça marchait comme ça. Mais voilà, à un moment, ça ne marchait plus justement. À un moment, j’ai dit que je n’avais pas les moyens de faire telle ou telle tâche, que ce n’était pas à moi de les faire. Ce qui était vrai. Alors le responsable de production, avec la responsable des ressources humaines, m’a dit un jour : voilà, c’est ça votre fiche de poste. Mais quasiment du jour au lendemain. Sans concertation, rien. Ça m’a un peu échaudée, sa façon de faire. D’autant que la fiche de poste en question c’était n’importe quoi. Il était évident qu’elle avait été rédigée par quelqu’un qui n’avait aucune idée de ce que je faisais, du travail que je faisais. Il y avait tout et n’importe quoi. Des choses qui n’était pas de mon ressort. Des choses que je ne savais pas faire. Des choses que je ne faisais plus depuis longtemps, que j’avais fait à une époque jusqu’à ce que nous décidions qu’il valait mieux que ce soit tel service qui les prenne en charge. Et puis une liste de malade, c’était quasiment impossible de faire tout ça. À part en faisant 50 heures par semaine. Enfin bref, c’était tellement n’importe quoi que je me suis dit qu’ils faisaient exprès. Pour me faire chier. J’ai refusé de signer. Je leur ai dit que j’allais prendre le temps de bien lire le document et que je leur ferai un retour. Et je leur ai dit aussi que j’étais très étonnée qu’il n’y ait pas eu d’échanges préalables. Ça, je l’ai bien précisé dans la note de service que je leur ai remise pour leur dire ce que je pensais de leur fiche de poste et pourquoi il ne m’était pas possible de la signer. J’ai bien précisé que j’étais tout à fait disposée à participer à la rédaction du document. Que j’étais surprise de ne pas avoir été sollicitée à ce sujet, mais prête à participée à la prochaine version. Parce que celle-là, il n’était pas question que je la signe. Et j’expliquais pourquoi, avec des arguments précis, des éléments chiffrés, des données objectives. Autant que ça puisse l’être dans ce genre de situation. Donc, je leur remets mes commentaires écrits, on échange, ça grogne un peu et trois semaines plus tard, rebelote, nouvelle fiche de poste. Un peu modifiée, surtout des reformulations. Certaines de mes remarques avaient manifestement été prises en compte mais ça restait inacceptable. Entre temps, il faut dire que la tension n’avait fait que croitre. L’idée qu’ils en avait après moi, qu’ils voulaient ma tête, devenait de plus en plus envahissante. J’étais, c’est vrai, sur la défensive. Mais bon, pas de mauvaise foi, je ne crois pas. Donc, je refuse à nouveau de signer et leur remets une nouvelle note de service dans laquelle je leur explique mes réticences, comme la première fois, en précisant que j’étais toujours prête à en discuter avec eux. Évidemment, eux pensaient que je bloquais pour le principe. Mais en même temps, si légalement je n’avais pas eu le droit de refuser de la signer, leur fiche de poste, ils me l’auraient dit. Ils auraient sans doute même sauté sur l’occasion pour me mettre un avertissement, me signifier une faute grave ou sévère ou je ne sais quoi. Ce qui n’a pas été le cas. Ils se contentaient de me dire, les deux, le responsable de prod et la DRH, que ce n’était pas bien, que mon attitude n’était pas convenable, que je faisais de l’obstruction, limite du sabotage, à les écouter. Ensuite il y a eu les vacances. Et le plan social. Et après ils ont remis ça. C’était peut-être une semaine après le licenciement des collègues, le responsable de prod me met sous le nez un document intitulé “vos nouvelles attributions“. Ce n’était plus une fiche de poste mais ça revenait au même. L’idée c’était qu’après le départ des trois collègues, le départ forcé, il fallait bien redistribuer leurs tâches. Et comme par hasard, mes “nouvelles attributions“ ressemblaient bizarrement à celles qui étaient spécifiées sur les fiches de poste que j’avais refusé de signer. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment pris conscience qu’ils ne me lâcheraient pas, qu’ils étaient prêts à tout gâcher, tout le travail qui avait été fait pendant des années, pour avoir ma peau. C’était carrément prétentieux, on est bien d’accord. Je m’accordais une importance démesurée. Me dire qu’il était prêt à couler sa boîte pour me faire céder. Même le plan social, à ce moment, je me suis dit qu’il l’avait mis en place pour me faire plier, pour pouvoir me dire : maintenant que Truc et Machin sont partis, tu vas bien être obligée de faire ce qu’on te demande, tu vas les signer ces fiches de poste. Et comme il savait que non, que je ne les signerai jamais, ce qu’il attendait, c’était que je démissionne. C’était délirant, je m’en rends compte aujourd’hui. Mais je crois que j’en étais là. J’en étais arrivé à penser ça. Pas à le penser. À le ressentir. Aujourd’hui je l’exprime comme ça, avec ces mots là, mais à l’époque je ne l’exprimais pas, je le ressentais au fond de moi, sans le nommer. C’est comme un ver, vous voyez, un ver parasite qui fait des galeries dans la charpente. Il grignote, grignote, ça fait un petit bruit sourd, lointain, on l’entend à peine mais c’est tout le temps-là, on se demande d’où ça vient, si on a bien entendu, et on s’habitue, on n’y prête plus attention. Jusqu’au jour où tout s’écroule.