chapitre 7

À la même place, elle le trouve, le mot, en rentrant, Camille. La même place que d’habitude. Le mot de Martin. En rentrant à la maison. Quand il est absent, il laisse toujours un mot. Sur la console, dans l’entrée, à côté du vide-poche. Pour qu’elle le trouve immédiatement. Un petit mot. Jamais d’information particulière. Pour ça, il l’appelle. Juste quelques mots sur un morceau de papier, parfois un post-it. Il est gentil, Martin. Attentif, attentionné. Patient.
Elle la mesure, Camille, la chance qu’elle a de l’avoir près d’elle. Elle sait combien il a été patient, présent, inquiet sans le trop montrer, agacé sans en rajouter. Quand elle allait si mal, que tous ses mots n’étaient qu’angoisse, incompréhension, dépit, colère, désespoir. Parfois tout cela à la fois. Le soir, elle rentrait avec à la maison, tous les week end et les vacances elle laissait traîner son malaise envahissant. Le boulot se glissait partout, ne laissait plus de place pour autre chose dans leur vie. Et Martin supportait la situation. Et elle aussi, il la supportait. Il la soutenait. Quelle chance elle a eu, alors, de l’avoir lui. D’avoir quelqu’un. Et que ce soit lui. Après, souvent, elle y a pensé, quand elle a été capable de penser à autre chose qu’à la douleur de l’échec. Elle s’est dit qu’elle avait au moins cette chance-là : n’être pas seule, être avec quelqu’un comme lui. Combien perdent plus que leur travail ? Combien se retrouvent à la rue ? Combien y laissent leur peau ? Alors oui, elle le sait Camille, la chance qu’elle a eue, qu’elle a. Elle sait qu’ils en sont sortis plus forts, après, bien après. Elle n’a jamais vraiment pris le temps de lui dire, à quel point elle a conscience des efforts qu’il a fait, à quel point elle a senti les liens qui les unissent, leur force, leur importance bien sûr, mais leur force aussi. Elle n’a jamais pris le temps, ni trouvé l’occasion peut-être, c’est ce qu’elle se trouve comme prétextes, comme excuses, mais elle sait que ce n’est pas une histoire de temps, d’occasion, ce n’est rien d’autre qu’une histoire de nature. Il la connaît, Martin, il devine, lit entre les lignes, la comprend à demi-mots. Elle se rassure comme ça, Camille. Elle se dit qu’il comprend, quand même. Elle le sent. Et quand il n’est pas là, Martin, quand il doit s’absenter pour son boulot, quand elle trouve son petit mot, près du vide-poche, en rentrant, elle le sent, plus encore.
Le message, elle le lit, tout de suite, dès qu’elle ouvre la porte. Ce sont souvent les mêmes phrases. Une ou deux. Suivies d’une formule affectueuse. Elle le lit, sourit. Ensuite, elle referme la porte, pose son sac, range ses clés, accroche son blouson, retire ses chaussures, tout ça sans lâcher le morceau de papier qu’elle relit en allant dans la cuisine se servir un jus de fruit.
Il appellera, Martin, plus tard. Il appelle toujours. Ce soir, il appellera. Pour savoir comment elle s’est passée, sa journée. Elle lui racontera, Camille. Tout. En détails.
Comme hier soir. Elle lui avait raconté, hier, son arrivée au bureau, son inquiétude de le croiser dans le hall, dans l’ascenseur, dans le couloir, son soulagement de ne pas l’y trouver et finalement son entrée inopinée dans le bureau alors que justement elle parlait de lui avec Margaux. Elle lui a dit, à Martin, ce qu’elle avait ressenti quand il lui a serré la main. Elle lui a dit qu’elle avait été surprise finalement qu’il ne la reconnaisse pas. Troublée, plus que surprise. Un peu de soulagement et un peu de déception, presque. Troublée. Et il lui était resté toute la journée dans la tête, ce trouble. Mais lui, elle ne l’avait pas revu. Elle lui a dit tout ça, à Martin, hier soir, Camille. Il a demandé si elle pensait qu’elle devrait travailler avec lui souvent. Elle n’a pas su répondre. Pour le moment, elle ne savait pas quelles étaient exactement ses missions, alors savoir en quoi ça la concernait, impliquait sa participation, non, elle n’était pas capable de le savoir. Il a hésité, Martin, avant de lui demander si ça allait. Il a hésité entre ça va ? et ça ira ? Elle l’a senti, Camille, son hésitation. Elle a juste dit on verra bien. Comme souvent. On verra bien. Le ton était rassurant mais le trouble n’était pas dissipé.
Il doit être impatient de connaître la suite, Martin. Quelle qu’elle soit. Quand il appellera, elle lui racontera.
Le matin, le trouble ne l’avait pas quitté. Et plus elle approchait du boulot, plus elle sentait qu’une pointe d’angoisse refaisait surface, par-dessus. Comme la veille. Moins forte. Moins qu’hier, plus que demain, comme on dit, a-t-elle pensé. Et elle s’est souvenue du médaillon en métal doré que lui avait offert Léonard Moutin, au collège, c’était quoi ? en quatrième ou en troisième, non pas en troisième, elle n’était plus dans sa classe en troisième, vu qu’il avait redoublé, enfin bon, un médaillon qui s’ouvrait pour qu’on puisse mettre sa photo dedans et celle de son amoureux ou de son amoureuse, une face était gravée d’un “+“, l’autre d’un “-“. C’est un poème, avait précisé Léonard Moutin, et il était allé jusqu’à lui réciter : car vois-tu chaque jour je t’aime d’avantage, aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain. C’était mignon, ça l’avait émue, Camille, parce qu’elle l’aimait beaucoup, Léonard. Mais du coup, plus qu’hier, moins que demain, c’est l’inverse. L’intensité de son angoisse, c’est l’inverse.
Quoi qu’il en soit, elle était encore là, l’angoisse. Elle la sentait, Camille. L’angoisse de lui faire face, encore. Inquiète de le croiser. Sur le parking, non. Dans le hall, non. Pas dans l’ascenseur. Pas dans le couloir. Pas dans le bureau. Margaux non plus ne l’avait pas vu. Elles en ont parlé, un peu, et puis elles se sont mises au travail. Elle a pensé à autre chose, Camille. À la pause-café, elle se sentait un peu inquiète. Quand elle est allée déjeuner, avec Margaux et Salomé, un peu moins. Et dans l’après-midi, plus du tout. C’est à ce moment-là, évidemment, qu’elle l’a croisé à nouveau. Pourquoi “évidemment“ ? à quelle évidence tenait cette coïncidence ? Fallait-il que son inquiétude s’estompe pour qu’il apparaisse à nouveau ? était-ce la condition nécessaire, ou suffisante ? Ou bien attendait-il, lui, ce moment-là, pour resurgir ? Attendait-il qu’elle ait baissé la garde, relâcher sa vigilance ? Est-ce que c’était ça l’évidence de la manœuvre ? Elle n’aurait pas juré, Camille, qu’il n’y avait pas un peu de ça. Quand elle se posait à elle-même ces questions, elle n’arrivait pas très loin de ce genre de conclusion. Tout en voyant que des intentions, mauvaises, elle lui en prêtait de manière sans doute abusive. Elle le connaît, c’est certain. Mais, il a pu changer. Elle l’a connu. Il a pu. Même si elle n’y croit pas trop, Camille.
Il est entré dans le bureau. Il a frappé puis ouvert la porte. Margaux l’a vu, la première. Elle a tourné la tête vers elle. Il a dit Bonjour, un salut général tout en se dirigeant directement vers son bureau. Il a dit J’aurais besoin, en l’appelant par son prénom, J’aurais besoin, Camille, des écarts d’approvisionnement de la zone 13 sur les six premiers mois de l’exercice. Elle l’a regardé droit dans les yeux, Camille. Son inquiétude avait totalement disparue. Elle s’en est rendu compte après coup. Elle ne sait pas si elle a totalement disparue à cet instant-là, parce qu’il était devant elle, ou si elle avait déjà disparue sans avoir le temps, du fait de la soudaineté de son irruption, de revenir faire un tour. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’était plus inquiète. Elle s’en est fait la réflexion, après coup, quand il est ressorti du bureau. Il a dit Vous pensez pouvoir me communiquer ça dans la matinée ?, elle a répondu, il l’a remercié, est sorti. Margaux la fixait. Elle l’a regardé s’éloigner, Camille, puis a tourné son regard vers Margaux. Elle a souri. Margaux aussi et elles se sont remises au travail, sans parler. Sans se parler. Margaux a recommencé à marmonner ses commentaires à mi-voix. Camille a compris qu’elle était rassurée. Et c’est à ce moment-là qu’elle s’en est rendue compte, qu’elle avait totalement disparue, son inquiétude. Mais pas son trouble. Son trouble, lui, était toujours là.
Ce qu’elle craignait le plus, pensait-elle, c’était de le revoir, d’être dans la même pièce que lui, respirer le même air. Depuis qu’elle l’avait aperçu dans le couloir avec Mouflette et Laviante, c’est ce qu’elle craignait le plus. Ce qu’elle pensait craindre le plus. Ce qu’elle pensait avoir le plus à craindre. Ensuite, elle l’a revu, elle s’est trouvée dans la même pièce que lui, a respiré le même air que lui, lui a même serré la main, parlé, et elle est toujours là. Son corps ne s’est pas liquéfié d’un coup, elle n’a pas explosé en mille morceaux.
Son inquiétude est passée. Ne reste que ce trouble qui la suit jusque chez elle.
Elle va recommencer à le voir, régulièrement, devoir travailler avec lui, dans d’autres conditions, il n’est plus son supérieur hiérarchique, les rapports ne sont plus les mêmes, mais, lui, a-t-il changé ? Elle l’a connu. Les mauvais côtés de sa personnalité, elle les a connus. A-t-il pu changer ? Change-t-on ? Elle-même, a-t-elle changé ? Sans doute. Peut-être. Tellement changé qu’il ne l’a même pas reconnue. C’est ça ce qui la trouble, Camille.
S’il l’avait reconnue, il l’aurait dit, pas devant Marie, pas devant Margaux, admettons, pas ouvertement mais une allusion un petit mot. Rien. Comme s’il ne l’avait réellement pas reconnu. Est-ce possible ? Elle a changé de nom après son mariage, elle a une frange et des lunettes. Elle a coupé ses longs cheveux teints. Leur couleur est naturelle désormais. Le brun a remplacé l’acajou, les mèches qui lui tombaient sur les épaules ont laissé place à un carré court. Mais est-elle à ce point méconnaissable ? Ou alors, pense-t-elle, il fait semblant de ne pas la reconnaître. Pas parce qu’il est gêné, ce n’est pas son genre. Pourquoi alors ? se demande Camille, en buvant à petites gorgées son jus de pomme et en attendant l’appel de Martin. Pourquoi, sinon par cruauté ?