Le temps qui passe sans moi. Des semaines entières. Sans moi. C’est comme ça. Je fais mon travail. Comme avant. Mais le nouveau responsable de production, lui, ne me demande jamais rien. Jamais. Je ne sais pas ce qu’il fait. Ni ce qu’il attend de moi. Alors quand il a déboulé avec ses fiches de poste, je n’ai pas compris. On ne vous dit rien pendant des semaines et d’un seul coup, paf !, on vous met une fiche de poste délirante sous le nez. En prétendant que c’est pour répondre à votre demande, en plus. Le comble. Moi, ce que je demandais, c’est qu’ils m’expliquent comment, à présent, nous allions fonctionner. Pas qu’ils me disent comment faire mon travail. Depuis des années, je le faisais. Plutôt bien, d’ailleurs, si j’en crois ce que disaient mes collègues et mes supéri… Enfin, les personnes à qui je rendais compte.
Supérieurs, je n’aime pas le terme. Le côté domination/soumission, donjon et martinet…
Bref… Vous voyez quoi.
Quand il est arrivé, le responsable de production, forcément, ce que je lui ai demandé, en premier, c’est comment il comptait fonctionner. Pour être franche, il y avait un peu de malice derrière ma demande, compte-tenu des rapports que j’avais depuis trois mois avec la direction. Et aussi le fait qu’à partir d’un moment, à chaque fois que je demandais quelque chose à… l’autre là… à la direction, on me répondait : ce sera à voir avec le responsable de production. Quelle que soit la demande, à la fin, la réponse était la même : il faudra voir avec le responsable de production. Bon, très bien. Donc je continue à faire mon travail et j’attends le responsable de production. Qui va me dire quoi ? Il va arriver, ne connaîtra rien à rien, et c’est lui qui règlera tous les problèmes ? Évidemment, je l’attendais au tournant. Par principe, j’étais prête à lui accorder le bénéfice du doute, à lui laisser sa chance. Surtout que, quand il serait là, je n’aurais plus à échanger avec la direction. Mais bon, je voyais le coup venir. D’autant que ce n’était pas un responsable de production dont nous avions besoin. Responsable de production, c’était mon boulot, pratiquement. Qu’est-ce qu’il allait faire ? Me remplacer ? Organiser les choses différemment ? Pourquoi pas. Puisqu’on nous disait que nous ne savions pas travailler… Alors que ça marchait très bien, depuis des lustres… Mais bon, admettons. Admettons que la direction ait envie de prendre un nouveau cap, comme on dit. Après tout c’est bien son droit. Il suffit de le dire. Mais là, rien. La direction ne disait rien d’autre que : ce sera à voir avec le responsable de production. Donc, okay, pas de problème, vas-y, je verrai avec lui. Je me doutais qu’il aurait besoin d’un temps d’adaptation. Parce qu’il venait d’un secteur d’activité totalement différent. Mais vraiment aucun rapport. Comme si vous demandiez à un vendeur de bidet de fabriquer, je ne sais pas, des robes de mariées. Ce n’était pas ça, mais presque. Il y a sans doute des compétences transférables, c’est sûr, mais certaines choses ne s’inventent pas. Donc voilà, je m’attendais à ce qu’il commence par se renseigner sur les procédures, les méthodes de travail, les habitudes si on veut. Après, s’il voulait changer des choses, pourquoi pas. Je ne prétends pas que tout était parfait. Mais avant de changer quoi que ce soit, il faut quand même savoir d’où on part, il me semble. Sauf que, là, non. Ce type arrive, alors il se présente, d’accord, mais pendant trois jours, personne ne l’a vu. Quasiment. Toute la journée, enfermé dans le bureau, avec la direction. Et au bout de trois jours, quand il en sort, c’est pour dire qu’il va y avoir du changement, qu’il voit exactement ce qui ne va pas et qu’il va améliorer tout ça. Pas à moi. Il ne me dit pas ça à moi. Ça c’est ce que mes collègues des ateliers m’ont raconté. Quand il a fini par sortir du bureau, après s’être bien fait bourrer le crâne, parce que c’est ce qui s’est passé en vrai, il a fait le tour des services pour fixer des rendez-vous avec les uns et les autres, et puis, après, il est allé dans les ateliers. Moi, je m’attendais à ce qu’il vienne me voir en premier lieu, vu mon poste et mon ancienneté. Ça me paraissait logique. Quand on reprend, mettons, un club de foot, il me semble que la logique est de s’entretenir d’abord avec l’entraineur plutôt qu’avec le gardien de but ou la personne qui repasse les maillots, non ? Ce n’est pas méprisant, ce que je dis. Chaque poste est important, et même indispensable, sinon quoi ? ça veut dire qu’il y a des gens qui sont payés à ne rien faire. Enfin, moi, la logique, je la voyais comme ça. Mais bon, peut-être que j’ai été un peu vexée aussi. C’est possible. Ce qui est certain, c’est que j’étais sur la défensive. Après les mois que j’avais vécu, j’étais franchement sur la défensive. Et donc, je veux bien admettre que sa façon de faire m’a vexée. C’était sûrement le but d’ailleurs.
Donc, il va dans les ateliers et affirme à qui veut l’entendre que ça, ça ne va pas, que ce n’est pas comme ça qu’il faut faire, qu’il a déjà vu des situations du même genre, qu’il sait faire, et ceci, et cela. Vous voyez le genre. Les collègues, forcément, dépités. Parce que, eux, ils la connaissent l’histoire. Certains sont en poste depuis des années. Pas tous, mais certains ont vu comment les choses avaient évoluées, l’organisation, les machines, et les équipes aussi. Surtout. Ils savent par où nous sommes passés, ce que nous avons mis en place, ensemble. Et ce que j’ai fait, moi. Alors quand un type sorti de nulle part vient leur dire que ça n’est pas comme ça qu’il faut faire, ils sont dépités. Au moins. Et moi autant qu’eux, quand ils viennent me raconter ça. D’autant que le responsable de production, à moi, il ne dit rien de tout ça. Il ne me dit rien du tout. Il ne me demande rien. Deux semaines après son arrivée, nous nous voyons dans son bureau. Il reçoit chaque employé, les uns après les autres comme je le disais, pour “prendre contact“, et donc moi aussi. Pendant l’entretien, qui tient plus du monologue en fait, je lui explique ce que je fais, d’où je viens, mon parcours dans l’entreprise, ma façon de travailler, et aussi mes attentes, mes interrogations. Je ne lui cache pas ce que je pense de la situation, du climat social. Mon but, vraiment, ce n’est pas de débiner la direction. J’espère que, maintenant qu’il est là, ça va s’arranger. Je me doute bien qu’il ne va pas faire des miracles, surtout après avoir vu son entrée en matière, et puis j’imagine assez clairement l’instabilité de sa position, j’imagine ce que la direction attend de lui, ou lui a demandé, mais quand même, je me dis que ça ne peut pas être pire. Tout ça je lui dis, avec diplomatie mais avec franchise. Il me semble. Lui m’écoute. Et à la fin, tout ce qu’il trouve à me dire c’est que nous n’avons pas de process. Soi-disant, personne n’est capable de lui dire quelles procédures ont été mises en place. Vous vous doutez bien que ça me fait bondir. D’abord parce qu’on ne double pas le chiffre d’affaire d’une entreprise si on n’a pas de process, on n’augmente pas le taux de productivité global de 70% si on n’a pas de process, on ne réduit pas le nombre d’heures supplémentaires non planifiées de 80% si on n’a pas de process. Enfin bon, je lui sers une flopée de chiffres comme ça. Pas farfelus, hein, des indicateurs vérifiables, documentés. Et lui persiste à me dire que personne n’est capable de lui expliquer quelles procédures sont mises en place, et que, s’il y en a, il ne demande qu’à les voir. Alors, le lendemain, je lui apporte un dossier épais comme ça avec toutes les procédures existantes, photocopiées. Je ne prétends pas qu’elles sont parfaites. Mais voilà, elles existent. C’est là dans ce dossier. Il le prend, le pose sur son bureau et après, rien. Pas d’échange. Rien. À plusieurs reprises, je reviens à la charge, pour lui demander comment il compte s’organiser, comment il souhaite que nous nous organisions. Rien. Pas de réponse. Pour être honnête, rapidement, je lui posais la question en sachant qu’il n’aurait pas de réponse, qu’il ne pouvait pas en avoir. C’était juste pour l’obliger à admettre qu’il faisait fausse route. Et pour le piquer. J’avais vraiment envie de le pousser dans ses retranchements. Jusqu’à ce qu’il admette que oui, des procédures, il y en avait. Ce qu’il n’a jamais fait. Et c’est même pire que ça parce que, des mois plus tard, quand nous en avons reparler, quand il a commencé à me harceler avec la DRH pour les fiches de postes, je lui en ai reparlé du dossier avec les procédures et il m’a dit qu’il ne l’avait même pas ouvert. Aussi laconique que ça : Ah oui, je ne les ai pas lu. Sur un ton moitié surpris moitié blasé, vous voyez : Ces petites choses sans importance ? Non je n’ai pas perdu mon temps à les lire. Et je crois que le même jour, dans la même discussion, il m’a dit aussi qu’il ne savait pas ce que je faisais. J’avais dû lui faire une remarque sur l’impossibilité d’effectuer la totalité des tâches qui figuraient sur sa fiche de poste à la con, enfin je… pardon…
[…]
Non, grave, non. Mais je n’aime pas ça. En général, je préfère garder le contrôle. Au moins de mes mots. Enfin, je lui fais remarquer que je ne peux matériellement pas faire tout ça, tout ce qui est noté sur le document qu’il veut me faire signer, et qu’il doit bien s’en rendre compte par lui-même. Et lui me dit : Je ne sais pas ce que vous faites. Là pour le coup, il était présent, à son poste depuis presque un an, et il me dit qu’il ne sait pas ce que je fais. À ce niveau-là c’est soit de la provocation, soit de la bêtise. Et, dans son cas, je pense que c’était un peu des deux. Tout ça pour dire que la manœuvre je crois elle était là : il a tenté de me mettre au placard, sur la touche, et après m’avoir copieusement ignorée, ou négligée, pendant des mois, ils ont voulu m’avoir à l’usure. Parce que leur première stratégie n’a pas fonctionné mais aussi parce que le syndicat leur a remis l’histoire de la prime dans les pattes. Et ça, la direction ne l’a pas supporté.