Comme l’encre, après avoir formé un filet sombre à la surface du bureau, commence à sinuer dangereusement près du bord, Camille bondit de son fauteuil en pestant. Merde merde merde ! Margaux lève des yeux surpris dans sa direction. Elle ne veut pas tacher sa robe, Camille. Une belle robe portefeuille, bleu pâle, en tissu satiné, presque de la soie, avec des motifs végétaux, comme des lacis de brindilles dorées, et des manches évasées, façon kimono. Elle l’aime bien, Camille, cette robe. Elle l’aime trop pour la tacher. De l’encre en plus. Qui utilise encore un stylo-plume à pompe ? Margaux pourrait lui poser la question. Elle le pense sans doute, mais ne dit rien, se contente de l’observer, en silence. Depuis le temps qu’elles travaillent ensemble, elle commence à la connaître, Margaux. Elle a forcément senti qu’aujourd’hui, elle était nerveuse, Camille. Elle l’a bien vu, quand elle est entrée dans le bureau et qu’elle lui a dit : quelle élégance ! tu vas à un mariage ou quoi ? Malgré elle, des éclairs sont sortis des yeux de Camille. Le ton de Margaux n’était pas agressif, à peine moqueur, gentiment moqueur, taquin. Camille l’a fusillé, du regard. Le coup est parti tout seul. Sans qu’elle puisse le retenir, et après, quel embarras. Margaux a compris qu’elle était à fleur de peau. Camille a vu à sa moue qu’elle comprenait. Forcément, depuis le temps. Et aussi parce qu’elle était là, Margaux, hier, et avant-hier. Elle la connaît, l’histoire. Camille a tenté de se ressaisir, elle a balbutié deux ou trois mots, non mais je…, sans queue ni tête, des mots qui viennent de nulle part, qui déboulent au moment où on prend conscience du mauvais tour qu’on s’est joué à soi-même. Alors Margaux a changé de sujet, comme si de rien n’était. Pour ne pas ajouter de la gêne à l’embarras. Et Camille s’est dit qu’elle avait de la chance, quand même, d’avoir une collègue comme elle, qui comprend les choses, qui sait comment elle est. Comment elle n’est pas. Par exemple, maladroite, elle ne l’est pas, Camille. Elle n’a pas la réputation de l’être. Mais, ce matin, elle a la tête ailleurs. Et puis ces manches, qui s’accrochent dans tout ce qui traîne. Camille attrape un mouchoir en papier, en vitesse, et un autre, encore un, pour stopper l’encre avant qu’elle ne coule sur la moquette. Margaux propose son aide mais non, ça va, merci. Quelle maladroite. Qu’elle idée vraiment d’utiliser de l’encre en bouteille. Margaux sourit. Plus de peur que de mal. Elle a tout essuyé, Camille. Elle gardera le bout des doigts tout noir, jusqu’à ce soir, au moins. Heureusement, sa jolie robe est intacte. C’est le principal. En même temps, dit Margaux, ce n’est pas comme si tu allais à un mariage. Camille lui tire la langue et ça la fait rigoler, Margaux. J’ai l’impression qu’on s’amuse bien ici. C’est ce qu’il dit en poussant la porte. Peut-être a-t-il frappé, elles ne l’ont pas entendu. Leurs rires ont pu couvrir les coups. De toute façon, quelle importance ? Elle est vitrée, la porte, donc les visiteurs, elles les voient forcément arriver. Sauf que là, elles étaient trop occupées à pouffer pour voir ou entendre quoi que ce soit. Ça va, répond Margaux, en général l’ambiance est bonne. Et puis elle repique du nez sur son écran. Il se tourne vers Camille. Comme convenu, il vient chercher les écarts d’approvisionnement de la zone 13, s’ils sont prêts. Une seconde passe. Il précise : sur les six premiers mois de l’exercice. Mais si ce n’est pas prêt, pas de souci, il peut repasser plus tard. Ce n’est pas à la minute. Camille s’est rassise. Sans un mot. Elle attrape un dossier posé sous un autre dossier et lui tend. Il la remercie, ouvre la pochette et merci vraiment, dit-il en commençant à lire le premier feuillet, ça va me permettre de… Il ne finit pas sa phrase. Il pose quelques questions techniques, en relevant la tête, à chaque fois. Ils se regardent, face à face, les yeux dans les yeux. Camille répond, à toutes ses questions. Sans hésiter. Pourquoi hésiterait-elle ? Elle est professionnelle. Elle connaît son travail. Sur le bout des doigts. Elle est là pour ça, pour bosser, pas pour faire un défilé de mode ou quoi. Le taux de transformation sur telle commune ? 82,3%. La progression globale sur telle référence ? 14%. Le service qui pourra le renseigner sur telles rotations saisonnières ? L’ordonnancement, au troisième étage, le mieux c’est de voir ça avec Jules Gontran. Jules Gontran ? Oui, Jules Gontran. Margaux glousse en sourdine. Gontran c’est son patronyme, précise Camille. Ce n’est pas un prénom composé. Vous voulez qu’on l’appelle tout de suite. Non, il ne veut pas. Il n’en a pas besoin tout de suite. Il demande juste si ça ne la dérange pas de lui écrire, sur un post it, le nom et le numéro de poste. Parce qu’il n’a aucune mémoire, ajoute-t-il sur un ton faussement honteux ou navré, les noms il ne les retient jamais. Bien sûr, elle peut faire ça, Camille. Tout en écrivant les informations, avec son stylo-plume qu’elle tient fermement entre ses doigts tachés d’encre, elle se demande si son nom à elle, il s’en souvient. Si son visage, il s’en souvient. S’il se souvient qu’ils ont travaillé ensemble, par le passé. S’il se souvient l’avoir embauchée, puis l’avoir harcelée, puis l’avoir licenciée. Il s’en souvient ou pas ? Ou est-ce qu’il fait semblant de ne pas s’en souvenir ? Toute la soirée, la question lui a trotté dans la tête.
Ce connard fait exprès pour me faire chier a dit Camille quand Martin a téléphoné. Il a senti qu’elle était énervée, fâchée. Il a deviné qu’elle rabâchait tout ça depuis des heures. À cet instant, ce dont elle a besoin, ce n’est pas de s’entendre dire qu’elle se fait des idées, qu’elle s’imagine des choses, qu’elle noircit le tableau ou tire des plans sur la comète. Évidemment qu’elle s’en fait, forcément, des idées. Mais ce n’est pas que ça, elle ne s’invente pas des soucis imaginaires. Ce n’est pas elle, la cause. Elle participe, alimente, exagère si on veut, mais la cause, non, ce n’est pas elle. Elle n’est pas responsable de tout. Pas coupable en tout cas. Elle ne va pas retomber là-dedans. Martin l’a laissé parler, évacuer le stress accumulé, l’angoisse qui s’insinue, la colère qui revient de loin. Après, elle s’est calmée. Ils ont pu parler, ensemble. Et là seulement, il lui a dit d’essayer de ne pas trop se laisser prendre. Il a dit, c’est difficile, mais ce n’est pas comme avant. Ce n’est jamais comme avant. Ce ne sont pas les mêmes lieux, la même époque. Le passé, on ne l’oublie pas, on s’en sert. S’il y a une chose qu’elle a apprise, Camille, c’est bien ça. Il arrive toujours un moment où ça s’arrête, d’une façon ou d’une autre. Un moment où on passe à autre chose. Vraiment. Quand sa voix s’est apaisée, Martin a suggéré qu’elle prenne le temps, Camille, de voir ce qui allait se passer. Peut-être qu’il ne se passerait rien de particulier, d’ailleurs. Tous les deux, ils ont passé les scénarios possibles en revue. Et les impossibles, ou improbables, ou loufoques. La manipulation bien sûr, la cruauté également, mais aussi l’évitement, la gêne, la honte, la peur, l’amnésie, le refoulement. Tout ce qui leur venait à l’esprit. Si ça se trouve ce n’est même pas lui, a dit Martin. C’est son jumeau. L’autre est le jumeau maléfique et celui d’aujourd’hui, le jumeau bienveillant. Il est revenu pour réparer les crimes de son frère. Camille, ça l’a fait rire. Plus elle riait, plus Martin en rajoutait. Et puis, elle a dit Attends, entre deux fous-rires, imagine que le jumeau maléfique ce soit lui, que l’autre avant c’était le gentil. Ils ne pouvaient plus parler. Ni l’un ni l’autre. Quand elle reprenait son souffle, les couinements de Martin, immédiatement, la relançait. Et vice versa. Elle avait mal aux abdominaux. Pendant trois minutes au moins. Mais quand même, au réveil, elle ne se sentait pas si à l’aise que ça.
Camille lui tend le post it. Il la remercie à nouveau, referme le dossier, est sur le point de partir. Elle dit Si vous avez besoin d’autres informations… Elle laisse la suite en suspens. Il fait un signe de tête en se dirigeant vers la porte, s’apprête à poser la main sur la poignée, se ravise, se retourne. Ah oui, son ton est un peu traînant presqu’hésitant, façon “j’allais oublier“ ou “je ne savais pas trop comment aborder le sujet“, Ah oui sinon je me demandais si vous aviez un système de sous-divisions communales pour la zone 13.
Le sang lui monte aux tempes, à Camille. La première chose à laquelle elle pense c’est : ne pas rougir. Margaux, qui n’a rien perdu de la scène, réagit instantanément. En voyant la tête de Camille. La lueur dans ses yeux. En entendant la question, Camille a sursauté, imperceptiblement presque, et son regard a cherché celui de Margaux. Le noyé qui tend la main vers la bouée trop loin. Par réflexe. L’instinct de survie. Margaux l’a saisi tout de suite, le regard de Camille. Elle dit C’est quoi ça ? Il pivote vers elle, surpris par le son soudain de sa voix. Les subdivisions machin-chouette, c’est quoi ? Sous-divisions, corrige-t-il. Dans son dos, Camille en profite pour rougir. Le principe de sous-division communale, c’est elle qui l’a imaginé. Pas seulement imaginé. C’est elle qui en a établi le principe, étudié la faisabilité, déterminé les modalités d’application, rédigé le calendrier de déploiement, de suivi, de contrôle, d’ajustement. Quand ils travaillaient ensemble. Enfin, lorsqu’elle travaillait dans l’entreprise qu’il dirigeait. Une procédure tellement spécifique qu’il ne peut pas en parler autrement qu’en faisant allusion à cette époque-là. Pourquoi ? Camille ne sait pas. Tout de suite, elle ne sait pas. Ce qu’elle sait c’est que ça relance la machine. Ce qu’elle sait, c’est que le doute à présent, elle ne va pas le subir. Elle dit Non, nous n’en avons pas, le maillage commercial ne s’y prête pas. Il dit Okay, sans insister. Sans rien ajouter. Camille le regarde sortir avant de se tourner vers Margaux. Elle n’a pas besoin de lui dire merci, le sourire de Margaux dit déjà Je t’en prie.