Le doigt dans l’œil, ça fait super mal. Émile s’en rend amèrement compte en appuyant la paume de sa main sur sa paupière fermée, dans l’espoir illusoire que la pression atténuera, comme par magie, la douleur. Mais non, tiens. Que dalle. Ça fait juste super mal. Sans même parler de la blessure qu’il vient d’infliger à son amour propre. Parce que le doigt qu’il s’est mis dans l’œil, c’est l’un des siens. Il discutait avec Ursula, le ton s’est progressivement tendu, puis durci, puis envenimé. Jusqu’à ce qu’Émile soit vraiment agacé. Vraiment. Agacé au point de gesticuler de manière inconsidérée. Ce genre de petits mouvements des mains que l’on fait pour matérialiser une saute d’humeur, donner une visibilité concrète à sa contrariété, une éloquente incarnation à son mécontentement. Quand il est énervé, comme ça, Émile le sait pourtant qu’il maîtrise moins bien ses gestes. Plus d’une fois ça lui a joué des tours. Parce qu’en plus de le couvrir de ridicule, un verre accidentellement cassé ou un vase malencontreusement renversé, ça dessert toujours ses propos. Ça le coupe dans son élan, forcément, et puis ça l’embarrasse méchamment. Honteux, se sent-il. Péteux. Surtout que son interlocutrice manque rarement l’occasion qui lui est ainsi offerte de reprendre la main ou d’enfoncer le clou à grand renfort de « Ah bin bravo » et autres « Bien vu l’aveugle », assénés sur un ton méprisant et railleur. Comment rebondir après ça ? Il peut bien essayer de retourner la situation, de laisser entendre que c’est Ursula, la responsable, que s’il est aussi énervé, dans le fond, c’est sa faute. Il peut, mais ça ne fonctionne pas. La ficelle est usée. Sans compter que s’agiter, comme il le fait, dans l’espace réduit où il se trouve à l’instant, c’est doublement imprudent. Entre la fenêtre, le dossier du siège devant lui et l’épaule de sa compagne de voyage, situés respectivement à dix centimètres de son biceps gauche, trente de son plexus solaire et cinq de son coude droit, il n’a pas beaucoup de marge de manœuvre pour ruer dans les brancards. Et pas plus d’intérêt à le faire. Car la colère, c’est bien connu, est toujours mauvaise conseillère. Émile le sait, ça aussi. Il s’est suffisamment chamaillé avec Ursula pour le savoir. Des disputes qui ont invariablement le même motif, ou, devrait-il dire, le même prétexte : sa mère. Sa mère à lui. Depuis six ans qu’ils partagent leurs vies en même temps qu’un appartement, Émile n’a jamais eu à regretter sa relation avec Ursula. Bien au contraire. Ils s’entendent à merveille et s’écoutent avec attention. Mais il est un sujet pourtant qui, inéluctablement, lorsqu’il est abordé, crée une tension subite dérivant tout aussi fatalement vers une empoignade dont la virulence n’a d’égale que la brièveté : sa mère. Il suffit qu’Émile prononce son prénom pour qu’instantanément Ursula, il le sent bien, se crispe. Le plus souvent, il évite donc de s’y aventurer, mais c’est sa mère quand même, il ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. Surtout à l’approche des fêtes de fin d’année. Elle serait fourrée chez eux tous les quatre matins, Émile pourrait comprendre qu’Ursula en soit indisposée. Est-ce le cas ? Non. Loin de là. S’ils la reçoivent trois fois par an, c’est le maximum. Et pour Noël, c’est difficile d’y couper, non ? Elle peut faire cet effort, Ursula. Alors oui, d’accord, certainement, elle ne dit pas “non“. Pas ouvertement. Mais il le sent, Émile, qu’elle manque singulièrement d’entrain, qu’elle traine les pieds, qu’elle louvoie, qu’elle rechigne. Il le sent que, sans oser le lui avouer, elle ne porte pas sa mère dans son cœur. Disons les choses telles qu’elles sont. Elle la trouve sans doute un peu trop comme ci ou pas assez comme ça. Émile n’en sait trop rien mais il imagine qu’il doit y avoir ce type de jugements dans l’esprit d’Ursula. Et également, et peut-être surtout, que celle-ci est un peu jalouse des rapports tendres et complices qu’il a avec sa mère. Un peu beaucoup. Ursula n’en dit rien, ne l’a jamais ne serait-ce qu’insinuer, mais il n’est pas aveugle, Émile. Il connaît trop bien Ursula. Il ne faut pas la lui faire. Et qu’elle n’aille pas croire, Ursula, qu’il lui en tient rigueur. Compte-tenu de la situation familiale de sa compagne, il peut évidemment le comprendre, ce ressentiment qu’elle n’exprime pas franchement. Tout autant que le fait que les deux femmes ne soient pas les meilleures amies du monde. Ce n’est pas ce qu’il attend non plus. Il accepte que ce ne soit pas le cas et affirme qu’Ursula ne peut, du reste, en être tenue pour unique responsable. Émile est bien conscient que sa mère n’a pas que des qualités. Qu’elle peut être casse pieds. Et aussi, mais ça, il ne le dira pas à Ursula, qu’elle n’a pas une très bonne opinion de cette intrigante qui prétend lui dérober son fils. Elle ne le lui a jamais ouvertement avoué, sa mère, mais Émile s’en doute. Toutefois, il n’accepte pas sans s’en agacer les réticences larvées d’Ursula. En particulier cette année, alors que la mort de Kiki est encore si proche. Pauvre Kiki. Un caniche nain auquel sa mère était tant attachée. Le voir se faire aplatir au milieu de la chaussée par le camion des éboueurs avait glacée la mère d’Émile d’effroi avant de la laisser inconsolable. Ursula peut le respecter, ce chagrin, à défaut de le partager. Et comprendre que, moins encore que les années précédentes, il n’est tolérable d’envisager de laisser la pauvre endeuillée passer Noël en solitaire. Elle n’aura pas l’audace de lui dire le contraire, Ursula ? Si ? Elle n’en dit rien, mais l’aura-t-elle ? C’est fou, ça ! Il n’en revient pas, Émile. Il n’en revient pas qu’Ursula, par ailleurs si sensible, si attentionnée, si bienveillante, puisse ne pas le comprendre. Il n’en revient pas, mais alors pas du tout. Et c’est cela qui a fait monter en lui une colère aussi débordante que gesticulante.
Rien n’agace plus Ursula que voir Émile s’agiter à ce point. Peu de ses comportements l’agace, en vérité, et c’est sans doute pour ça que celui-ci l’irrite si fortement. D’abord, elle le trouve toujours ridicule quand, emporté par une colère dont il ne maîtrise manifestement ni les tenants ni les aboutissants, il se met à secouer la tête et les mains dans tous les sens. La réaction est bien trop vive pour qu’elle ne serve de paravent à quantités de non-dits, de refoulés et de frustrations. Ursula ne tient pas forcément à ce qu’Émile les affronte, ni même les reconnaisse, mais si elle pouvait se dispenser de devenir la cible de leur exutoire manifestation, elle ne trouverait rien à y redire. Surtout qu’une retorse, mais somme toute assez classique, manœuvre de retournement plus ou moins inconsciente la fait invariablement passée, dans les propos d’Émile, de la position de contrainte récipiendaire à celle de responsable directe de sa hargne. C’est tout de même un peu fort. Plus fort que ce qu’Ursula peut admettre et supporter. Mais ce qui lui pèse le plus, dans l’affaire, c’est le malentendu sur lequel se fonde cette injustice flagrante. Un malentendu que, faute de savoir l’identifier clairement, ils ne sont jamais parvenus à énoncer avec la simplicité et la précision qui permettraient, sinon de le lever, au moins d’en limiter les effets secondaires. Ursula sait qu’Émile lui prête des intentions inamicales, voire hostiles, vis-à-vis de sa mère. Il l’a suffisamment insinué et le lui a souvent reproché de manière autrement plus explicite. Ursula a eu beau protester et s’offusquer, elle n’est jamais parvenue à faire changer l’avis de son compagnon à ce sujet. Si elle devait être parfaitement franche avec elle-même, elle reconnaitrait qu’elle ne voue pas à la mère d’Émile une admiration sans borne et qu’elle saurait, à l’occasion, lui trouver quelques déplaisants traits de caractère, peut-être même une poignée d’horripilants défauts. Par exemple, l’attachement véritablement grotesque qu’elle manifestait à l’égard de son ridicule petit clébard, à grand renfort de déclarations d’amour aussi passionnées que pathétiques. Ce n’est pas qu’Ursula n’aime pas les chiens, non. Mais voilà, un chien c’est un chien et ce n’est jamais un service à lui rendre que le traiter autrement que comme un chien. Ni un service à se rendre à soi-même, parce qu’Ursula n’est pas loin de penser que l’affection qu’on peut manifester vis-à-vis d’un animal témoigne, en définitive, moins d’une haute sensibilité que d’une forme d’égocentrisme déplacé construit sur des principes aberrants de domination et de soumission. Hormis cela, elle n’a pas, à l’endroit de la mère d’Émile, de griefs avérés. Elle ne dirait pas qu’elle lui est indifférente non plus. Au contraire, il lui est même arrivé de partager avec elle de bons moments, chaleureux, presque complices. Comme cette fois où, l’instinct maternel légèrement dissout dans le verre de porto de trop, sa belle-mère lui avoua qu’elle était bien contente que son fils ait trouvé une fiancée car elle commençait à désespérer de le voir un jour quitter le domicile parental. Parce qu’il était bien gentil, Émile, ce n’était pas la question — et la pompette crut bon de préciser avec une ostensible insistance qu’elle l’aimait beaucoup — mais arrivé à un certain âge, quand même, il est temps de prendre son envol, d’autant qu’elle n’avait pas besoin de l’avoir dans les pattes à longueur de temps, la compagnie de Kiki lui suffisait amplement. La confidence aurait pu indigner Ursula. Elle la fit sourire. Et quelques années plus tard, alors qu’elle vient d’assister au quasi-auto-éborgnement d’Émile dans ce wagon brinqueballant, en lui revenant de fil en aiguille à l’esprit, le souvenir de l’échange qu’elle avait eu avec la mère de l’estropié la fait encore sourire. Et ce malgré l’évocation de ce con de chien qui n’avait pas à l’époque était réduit d’une dimension. C’est peut-être ça qui la contrarie, Ursula. Le fait que la mère d’Émile soit si attristée par le trépas de son clebs qu’elle ne puisse envisager de passer Noël seule. C’est du moins ainsi qu’Émile présente les choses. Il est vrai que Noël est une fête familiale à l’occasion de laquelle on aime être entouré de ses proches, oublier au moins provisoirement les rancœurs et les rancunes pour se retrouver ensemble autour d’une oie farcie. Comme au bon vieux temps. Sauf que la condition première pour se retrouver ensemble, comme au bon vieux temps, avant même l’envie qu’on en a, c’est d’être a minima vivant. Or il se trouve que ses parents, à elle, ne le sont pas, vivants. Ou plus exactement, ne le sont plus, depuis que le bateau sur lequel ils avaient embarqués après l’avoir confié à la garde d’une employée de l’hôtel qui leur avait assuré que la teinte résolument foncée du ciel n’était en rien inquiétante et annonçait un grain sans gravité apte, tout au contraire, à pimenter leur sortie en mer. Quand les cadavres des deux noyés furent repéchés, il était parait-il difficile de discerner sur leurs faces rendues blafardes par une immersion prolongée, les signes de la satisfaction que leur avait procuré leur croisière écourtée au milieu de la tempête. Ursula ne demanderait pas mieux, elle aussi, qu’oublier provisoirement ses éventuelles rancœurs ou rancunes pour rejoindre ses parents autour d’une dinde farcie, mais elle n’en a plus depuis longtemps la possibilité, et Noël lui fait sentir encore plus vivement ce manque qui lui ronge le cœur en un deuil sans fin. Alors sa belle-mère, avec la perte de son corniaud, elle peut aller se rhabiller. Et il faudrait, en plus de tout ça, qu’Ursula farcisse une oie pour soulager sa peine ? C’est ça qu’il veut, Émile ? C’est ça qu’il attend d’elle ? Non mais n’importe quoi. Si ça continue, s’il insiste, c’est des restes de Kiki qu’elle va la farcir, l’oie, comme ça ce sera complet, elle pourra le faire, son deuil, la belle-doche, tout en fêtant Noël avec son fiston borgne. Si c’est ça qu’il veut, Émile, pour sa maman, il va l’avoir, le deuil dans l’oie.