Félix & Typhaine

Un coup de poker… C’est ça qu’il doit tenter, à présent.
Parce que, ses cartouches, il les a toutes tirées. Les unes après les autres. Les compliments bien léchés, les traits d’humour aux petits oignons, les allusions tout en finesse. Rien n’a fait mouche. Imperturbable, la fille en face. Impassible. Immobile. Pas un mot, pas un sourire. Il aurait pu lâcher l’affaire, aller consulter ses SMS au wagon-bar ou contempler les vaches qui défilent le long des voies ferrées. Il aurait pu, si elle l’avait envoyé balader, franchement. Mais sa tête, elle ne l’a pas tournée, son regard, elle ne l’a pas détourné. Au contraire. Impassible mais immobile. Alors ?
Félix, c’est un tenace. Un têtu. Un obstiné. Tant qu’il n’a pas tout essayé, il y va. Et justement, un truc, il lui en reste un. De derrière les fagots. Une botte secrète. « Une arme fatale » avait dit Maurice, à l’époque, en lui refilant le tuyau. Et après, d’un ton grave, il avait ajouté : « à manier avec précaution ». Félix revoit encore son air sérieux, son œil lourd, son index pointé vers le plafond du troquet. Sur le coup, il a cru que Maurice voulait lui montrer quelque chose. Il a levé les yeux dans la direction indiquée. Qu’est qu’il était censé voir ? Les pâles poussiéreuse du ventilateur ? Les serpentins jaunâtres et pendouillant ? Les mouches empêtrées dans la glu ? Félix a froncé les sourcils, déconcerté, attendant une réponse qui ne viendrait jamais. Maurice a attrapé son ballon de blanc, sur le zinc, et l’a vidé, d’un trait, cul sec. Comme tous les soirs, à la même heure, ils étaient accoudés au comptoir. Maurice racontait ses exploits sexuels, sans retenue ni complexe, et Félix l’écoutait avec une attention quasi-respectueuse. Il faut dire que c’était un sacré bonhomme, Maurice. Enfin, ç’avait été un sacré bonhomme. À cette époque, il était rangé des voitures, mais ç’avait été un fameux coureur. À ce qu’il paraît. L’homme aux mille femmes. C’est le surnom que Pierrot lui donnait, dans le bistrot. Avec un sourire en coin. Des mille, Félix n’en a jamais vu une seule. Quand il avait fait sa connaissance, Maurice était marié à Solange. Il lui avait déjà passé la bague au doigt, comme il disait, et elle la corde au cou. Par contre, ses histoires, il les connaissait toutes. Presque. Pas mille, mais une dizaine, facilement. Maurice ne se lassait pas de les raconter encore et encore, avec tous les détails. Les plus précis étaient systématiquement suivis d’un de ses gros éclats de rire qui résonnaient jusqu’au fond de la salle, et même au-delà, jusqu’aux toilettes, de l’autre côté de la cour. « Celle-là, il faudrait que je te la présente » disait souvent Maurice, ou bien : « Tu verrais le morceau, mon vieux », en secouant sa main gauche près de son oreille pendant que, de la droite, il faisait signe au patron de lui remettre la petite sœur. Ça n’arrivait jamais. Qu’il lui en présente une ou que Félix voit le morceau, ça n’arrivait jamais. Des conseils, en revanche, il en avait, à foison. Pour ça, Maurice n’était pas avare. Une fois casé, il voulait que les copains puissent profiter de ses astuces, de ses techniques, de ses tactiques. C’est ainsi qu’il avait révélé à Félix le secret de son « arme fatale », une arme de séduction massive qui emporte tout sur son passage, à condition de la dégainer au bon moment. « Il faut que la nana soit bien ferrée, avait dit Maurice. Si elle t’entend d’une oreille distraite, ce n’est pas la peine. Il faut qu’elle t’écoute attentivement et là tu lui balances : “ton père, c’est un voleur“ » Il s’en souvient, Félix, comme si c’était hier. Maurice avait pris son temps, attrapé son ballon de blanc, sur le zinc, et l’avait vidé, d’un trait, cul sec, avant de continuer : « Un silence, ni trop long, ni trop court, et tu sors : “il a pris toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux“. » Maurice avait reculé d’un pas, le menton relevé, pour le toiser entre ses paupières plissées. Il voulait être sûr que Félix avait bien compris le concept, qu’il était digne de la confiance qu’il lui faisait. « Tu vois ou pas ? La nana, tu débines carrément son père. Elle en croit pas ses oreilles. Limite, elle va se foutre à chialer. Son papounet, quoi ! Ou t’en retourner une, si elle est un poil fougueuse. Enfin bref, à fleur de peau qu’elle a les nerfs, à vif, et paf ! Le compliment qui tue ! La douche écossaise, mon vieux. Tu la retournes comme une crêpe. Sa culotte, elle sait même plus où qu’elle est. » Le rire était parti direct, énorme, tonitruant. Et puis le téléphone avait sonné, le patron avait décroché le combiné, opiné du chef sans rien dire. En raccrochant, il s’était tourné vers Maurice pour lui annoncer que Solange voulait qu’il rentre à la maison maintenant, et il avait insisté sur maintenant, pour qu’il comprenne bien, Maurice, que c’était maintenant-maintenant et pas maintenant dans un quart d’heure. Maurice s’était arrêté de rire. Il avait dit « Oui bon bin hein », avant de vider son ballon de blanc, d’un trait, cul-sec. Il avait encore grogné un « hein » en prenant Félix à témoin et, finalement, il avait salué Pierrot au flipper, d’un geste vague de la main, avant de sortir. Félix s’en souvient. Parfaitement. Même s’il n’a jamais eu l’occasion de l’utiliser, la botte secrète de Maurice. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à ce moment précis, dans ce train, devant cette fille imperturbable. Impassible mais immobile. Parfaitement immobile. Immobiles, ses yeux vissés sur lui, sur sa bouche, tout le temps. Comme si elle buvait ses paroles. Comme si elle attendait la suite. Comme si elle l’espérait. Alors oui, là, maintenant, c’est le moment. Il le sent, Félix. C’est le bon moment. Tant qu’elle les boit, ses paroles.

Hideuses. Plus elle les regarde, ces lèvres, et plus elle les trouve hideuses. Typhaine ne sais pas ce qui la met le plus mal à l’aise. Leur finesse grotesque ou ce surgissement labial intempestif ? à moins que ce ne soit l’implantation périphérique de ce bouc roux. La cerise du mauvais goût sur un gâteau de laideur. Parce que le reste de l’individu n’est pas terrible non plus. Il y a une certaine cohérence, en même temps, une harmonie d’ensemble. Disgracieuse, certes, mais homogène.
Sa déplaisante apparence, Typhaine l’a remarquée dès qu’il est entré dans le wagon, et elle a aussitôt pressenti qu’elle n’aurait rien à envier à la grossièreté probable de son for intérieur. D’instinct. Pas à cause de sa pilosité faciale excessivement orangée, mais plutôt de l’œillade qu’il lui a lancée en hissant son attaché-case dans le porte bagage. Le genre de mouvement oculaire qu’une certaine retenue, plus sournoise que polie, tente de maintenir à un degré acceptable de discrétion mais qu’une incontrôlable concupiscence rend instantanément déplacé.
À peine assis à sa place, il a entrepris de lui faire la conversation. Est-ce qu’elle lui a demandé quoi que ce soit ? Non. Est-ce que quelque chose dans son comportement a pu lui laisser supposer qu’elle allait le faire ? Non plus. Un haussement de sourcil ? Un frémissement de fossette ? Rien de tout ça. Et pourtant, il s’est lancé, sans la moindre hésitation. Il a bien fallu, malgré sa répulsion spontanée, qu’elle se concentre sur la parcelle anatomique délimitée par son menton de hareng et son nez de cochon, pour comprendre ce qu’il disait. Sinon comprendre, décrypter, étant donné qu’elle n’entend rien, Typhaine. Rien de rien. Pas un son. Parfois, c’est bien pratique, quand elle veut se débarrasser d’un importun, d’une emmerdeuse ou d’un lourdaud. Elle tapote ses oreilles du bout des doigts, en écarquillant les yeux d’un air désolé et en agitant la tête. C’est radical. Elle doit juste vérifier, au préalable, la nature de ce qu’on a à lui dire. Au cas où.
Lui, le niveau général de son monologue, elle a soupçonné qu’il ne serait pas très élevé dès les premiers mots. Les suivants confirmèrent qu’il était encore deçà de ce qu’elle avait pu craindre. Des flatteries plus éculées qu’idiotes entrecoupées de plaisanteries aussi douteuses qu’usées jusqu’à la corde, bien vite noyautées de grivoiseries à peine déguisées. C’est maintenant qu’elle devrait se tapoter les oreilles. Mais détourner les yeux, malgré l’inanité des propos, elle en est étrangement incapable. Typhaine pense à mamie Paulette qui répétait à longueur de journée « mieux vaut entendre ça que d’être sourd ». Combien de fois, elle l’a entendue, cette expression, quand elle était gamine, et pas encore sourde ? Combien de fois, avant l’accident ?
Quand elle passait les vacances chez ses grands-parents, le plus clair de son temps était occupé à parcourir tous les chemins environnants, à bicyclette, en compagnie de Violette et Valentine, les jumelles de la ferme voisine. Leur parcours favori passait devant la grange des Pouillard où rôdait Rouky, croisement approximatif de cocker et de corniaud au pelage plus sale que fauve, dont la stupidité sans borne n’avait d’égale que la hargne qui semblait l’animer du matin au soir. Grisées par le goût du risque et mues, sans doute, par une certaine perversité, elles ne se lassaient pas de passer et repasser devant la niche du cabot pour le simple plaisir de le voir en surgir, tel un diable de sa boîte, puis courir après elles en aboyant furieusement jusqu’à ce que sa course enragée, brutalement interrompue par la tension de la chaine qui lui servait de laisse, s’achève en un salto grotesque. Le jeu, bien sûr, consistait à s’approcher toujours un peu plus de la zone de contact, pour prouver aux copines sa bravoure imbécile. Or, un jour vint que le collier, à force d’être en tous sens tiraillé, céda. Rouky bondit sur le premier vélo qui se présentait. Le malheur voulut que ce soit celui de Typhaine. Tandis qu’elle effectuait, par-dessus son guidon, un vol plané des plus spectaculaires qui se termina par un aplatissement en bonne et due forme de son crâne sur la chaussée rocailleuse, la poignée de frein incisait le flanc du clébard sur quelques centimètres. Tout autre que lui s’en serait trouvé, sinon diminué, au moins incommodé. Rouky poursuivit sa route comme si de rien n’était en direction du corps affaissé, redoublant de furieux grognements à demi couverts par les gémissements horrifiés des jumelles auxquels faisaient écho les injonctions désespérées du Père Pouillard qui, alerté par le brouhaha infernal, s’était lancé à la poursuite de son molosse afin de le ramener à un semblant de calme au moyen d’un solide bâton ramassé à la hâte. Indifférente aux ordres de son maître, la bête tenait l’allure et, à chacune de ses foulées, surgissait de sa plaie béante un lambeau gluant d’entrailles mêlées de sang. Avant de sombrer dans un profond coma, dont elle ne devait sortir que six mois plus tard, le cortex auditif, et plus précisément le gyrus de Heschl, irrémédiablement endommagé, elle eut le temps de sentir sur son visage tuméfié, non les crocs redoutés, mais la langue râpeuse du chien dont la bave épaisse glissait entre ses lèvres écorchées.
C’est pendant qu’elle observait les siennes, de lèvres, celles du rouquin, que le souvenir est sorti de nulle part, l’a harponnée par surprise. Les mots qu’elles articulent, elle ne les retient pas. Elle ne voit que l’abîme, entre les bourrelets roses, ouverts, fermés, et la langue qui pointe. Que la fente moite dont Typhaine ne parvient pas à détacher les yeux, en dépit du dégoût qu’elle en a. Et lui qui n’arrête pas de parler. Des histoires de voleur et d’étoiles auxquelles elle n’entend rien, happée par la crevasse humide, au milieu du poil rouge. La lézarde répugnante au centre d’un si laid visage. Qu’il est laid, ce type, pense-t-elle en boucle, immobile, fascinée, figée. Laid comme un pou. Il est laid, comme… un pou de cocker.