Le cul bordé de nouilles, c’est l’expression qu’avait utilisé Hervé Bourdin à la boum de Karine Charpentier.
Au moment de s’assoir à sa place au milieu du wagon, Igor se souvient qu’il avait dit ça : « Bin mon vieux, t’as l’cul bordé d’nouilles ! »
C’était il y a quinze ans. Au moins. Vingt peut être. Mais il s’en souvient parfaitement.
Ils étaient arrivés à mobylette, pile à l’heure indiquée sur le carton d’invitation et trépignant d’impatience. Surtout Hervé qui vouait à Karine une admiration obsessionnelle. Qu’est-ce qu’il soûlait Igor avec ça. Et Karine ceci, et Karine cela, et tu sais que, et tu crois que. Qu’est-ce qu’il voulait qu’il croie, Igor, Hervé ? Comme s’il était bien placé pour croire quoi que ce soit. Il était comme Hervé, Igor. Ni moins bien, ni pire. Le même facies boutonneux, la même aboulique allure, les mêmes penchants monomaniaques. Hervé, c’était Karine ; Igor, Bénédicte. Tout pareil. À ceci près que Bénédicte Miton, elle, avait un petit copain. Enfin, petit… Une armoire à glace au visage anguleux dont le front bas était coiffé d’une épaisse brosse blonde.
La première fois qu’Igor l’avait vu, c’était au parc où il trainait en compagnie d’Hervé qui n’arrêtait de lui rebattre les oreilles avec Karine que pour l’interroger sur l’élue de son cœur, à lui. « Qui tu kiffes ? Qui tu kiffes ? » répétait-il de sa voix aigrelette, et, sans lui laisser le temps de répondre, il repartait sur les yeux de Karine, sur les genoux de Karine, sur les lobes de Karine, sur… Hervé s’interrompit soudain lorsqu’il prit conscience qu’Igor ne lui prêtait plus la moindre attention, la totalité de celle-ci étant concentrée sur un couple enlacé. Quelques secondes leur furent nécessaires pour parvenir à reconnaître dans l’enchevêtrement de bras, de jambes et de langues, Bénédicte Miton et son copain lancés dans une tentative de record du monde du plus long baiser baveux. Igor observait le couple avec une insistance qui faisait peur à voir. « Noooon, s’excita Hervé. Elle ? » Sortant de sa torpeur, Igor lui adressa un coup d’œil interrogatif assorti d’un « Quoi ? » laconique. « C’est elle que tu kiffes !? » enchaîna Hervé. Igor resta un moment inerte avant de saisir ce que son copain avait cru comprendre. Il bafouilla quelques syllabes qui pouvaient évoquer les débuts d’une dénégation puis bredouilla un « Ouais c’est ça, c’est elle », confirmant que la fille de ses rêves, puisqu’il semblait inéluctable qu’il dut en avoir une, c’était Bénédicte Miton.
Pendant qu’Igor rangeait sa mobylette Hervé l’observait d’un œil incrédule. « Le blouson, mec » finit-il par lâcher, moins persifleur que dubitatif. Le blouson en question, Igor avait supplié sa mère de le lui acheter. « Ce n’est pas ton genre » s’étonna-t-elle. Mais comme Igor soutint le contraire (en s’abstenant de préciser bien sûr que le copain de Bénédicte avait le même) et insista et pleurnicha, elle céda. « Bin quoi ? » dit Igor, feignant de ne pas comprendre. « Il ne suffit pas d’avoir le blouson pour avoir la nana » précisa Hervé sur un ton qui laissait supposer, à tort, qu’il en connaissait un rayon sur le sujet.
Ils poussèrent la porte du garage. Quatre empotés se tenaient près d’une table couverte de bouteilles de soda, de verres en cartons, d’assiettes de gâteaux secs, de bols de bonbons. Karine se trémoussait au milieu de la piste. Ses pieds glissaient en cadence sur une infiltration d’huile de vidange tandis que ses bras traçaient dans l’air des arabesques imprécises. Les flashs du stroboscope faisaient crépiter les paillettes de son bustier. Bénédicte approcha. Les éclairs intermittents donnaient à sa progression une allure syncopée. Une avancée par petits bonds. Figée à chaque éclat, mais plus proche, plus proche encore, jusqu’à coller ses lèvres sur celles d’Igor. Un baiser brusque. Et tout aussi brutalement, un mouvement de recul. Quand sa bouche lui signala qu’à la faveur de la pénombre intermittente ses yeux l’avaient trompée, que le type dans le blouson de son petit copain n’était pas son petit copain. Le cœur d’Igor s’arrêta. Les cris d’effroi, les crachats répétés, la friction forcenée des lèvres souillées, tout ça l’indifférait. Elle l’avait embrassé. C’est à cet instant qu’Hervé dit qu’il l’avait bordé de nouilles, le cul.
Qui aurait pu imaginer qu’il la reverrait, là, à dix places et vingt ans plus tard ? Presque inchangée. Les mêmes cheveux, un peu plus clairs, un peu moins longs. Les mêmes lèvres pincées. Jamais Igor n’a oublié ces lèvres, ni ce baiser. Ni ce qui s’en était suivi.
Informé dès son arrivée du fâcheux incident, le copain de Bénédicte l’avait chopé au colback pour lui aplatir le groin. Igor était resté impassible, souriant, ce qui avait redoublé la hargne du molosse. « Te fous pas de ma gueule » grognait-il. Igor souriait, indifférent au danger qui le menaçait, heureux de sentir la poigne de fer chiffonner son col, de sentir le souffle sur sa face, d’observer de si près les mâchoires gigantesques, après avoir senti sur ses lèvres ses lèvres à elle, celles sur lesquelles s’étaient si souvent posées ses lèvres à lui.
Combien de fois a-t-il imaginer ce moment où il la retrouverait, où il la remercierait pour ce baiser qui ne lui avait fait ni chaud ni froid ?
Rien. Il n’avait rien ressenti. Il avait juste pris conscience que cette fille ne l’attirait pas, que les filles ne l’attiraient pas, qu’il s’était construit une image de boutonneux obsédé pour se couler dans le moule, pour ne pas s’admettre qu’il n’était pas comme ces autres auxquels il tentait si obstinément de ressembler.
Elle ne se doute pas, Bénédicte Miton, du service qu’elle lui rendit ce jour-là, en l’embrassant. Comment pourrait-elle s’en douter ? Il doit lui dire. Il s’est toujours dit, Igor, que s’il la revoyait, il lui dirait. Et la voilà. Elle est là. Il peut lui dire. Va-t-il lui dire ? Ou continuer à la fixer bêtement comme ça ?
Pénélope n’a pas remarqué immédiatement que quelqu’un était en train de la fixer avec une obstination déplacée. Plongée dans la lecture de son roman, ce sont les cris soudain d’un enfant capricieux qui lui font lever les yeux. La perspective de prendre une place côté couloir alors que sa petite sœur occupe celle proche de la fenêtre semble emplir le gamin, dont le niveau de tolérance à la frustration est inversement proportionnel à celui du volume vocale auquel il se propose de l’exprimer, d’une rage démesurée que sa mère a le plus grand mal à contrôler. Pénélope est à deux doigts de se lever pour suggérer à la pauvre femme une intervention à base de torgnoles et de calottes, lorsque son regard, déviant du mini-morveux maxi-braillard, croise celui d’un inconnu dont la posture la laisse perplexe. Le buste légèrement incliné en avant, les genoux à demi-fléchis, il semble avoir été statufié par quelque force surnaturelle juste avant d’avoir eu le temps de poser son postérieur sur son siège. L’allure est un peu grotesque, l’expression du visage inquiétante. Angoissante. Presque terrifiante. Les lèvres sont abusivement béantes, les narines plus distendues que nécessaire, les sourcils haussés à l’excès, et, juste en dessous, les yeux si considérablement écarquillés qu’il n’est pas aberrant de craindre leur expulsion extra-orbitale imminente des globes oculaires. Rapidement, l’étonnement embarrassé cède la place à un malaise diffus tout aussi promptement remplacé par un agacement grandissant. Pénélope se demande s’il veut sa photo, ce type, si elle doit lui proposer, sur un ton qui le ramènerait à un peu plus de discrétion sinon de politesse. Qui regarde les gens comme ça, à part les rustres et les maniaques ? Qui ? Pénélope sent la colère lui échauffer les tempes. Les regards indiscrets, sournois, suggestifs, elle en a l’habitude. Être reluquée comme un éclair au chocolat par un gourmand concupiscent, comme un timbre rare par un philatéliste libidineux, comme une poule isolée par un renard affamé, comme une poupée gonflable par un obsédé esseulé, ça lui est déjà malheureusement arrivé. Pas tous les jours mais souvent. Trop souvent. Plus souvent qu’elle ne le peut supporter. Mais à ce point, avec une telle intensité, et surtout une telle insistance, quand même, c’est rare.
Autant qu’elle s’en souvienne, la dernière fois qu’elle s’était trouvée dans une telle situation, elle était encore étudiante. C’est pour dire que ça remonte. Étudiante aux Beaux-Arts.
Pour gagner un peu d’argent, elle servait de modèle à des apprentis dessinateurs. Pas des étudiants comme elle, des profils divers et variés que le désœuvrement d’une retraite pourtant tant attendue ou la conviction d’être doté de prédispositions artistiques aussi innées qu’inexploitées avaient incité à s’inscrire au cours du soir. Trois fois par semaine, donc, Pénélope posait pour eux. Un bras levé au-dessus de la tête, l’autre replié sur le ventre. Le menton haut et le sourire figé. Deux heures durant. Immobile. Et nue. Complètement nue. Les élèves ne considéraient pas avec une attention plus vive ni plus insidieuse son corps dévêtu qu’un panier de pommes ou un buste en stuc. Bien plus que la rondeur de son sein, le satiné de sa peau ou la cambrure de ses reins, le tombé des cheveux, l’angle d’ouverture de l’aisselle ou l’ombrage sub-claviculaire retenaient l’attention de ces observateurs appliqués qui tentaient de saisir les proportions comparées de ses membres à l’aide d’un crayon à papier tenu à bout de bras, le pouce en curseur, un œil fermé, l’autre écarquillé et le bout de la langue affleurant entre leurs dents serrées. Le contexte éloignait les penchants exhibitionnistes tout autant que les tentations voyeuristes. Théoriquement. Il aurait dû. Mais parfois, malgré la vigilance du professeur qui veillait à ce que son cours ne se transforme pas insidieusement en peep-show clandestin, un élève, dont les motivations artistiques avaient subi une translation descendante de sa scissure de Sylvius vers la courbure de son slip, parvenait à infiltrer les lieux. Pénélope les repérait rapidement ces déplaisants importuns. Leurs yeux globuleux se posaient rarement sur le papier à grains qui, étalé devant eux, recueillait plus de filets de bave que de traits de fusain. Elle faisait mine de les ignorer, tournant ostensiblement la tête dans la direction opposée pour ne pas avoir à soutenir leurs regards lascifs. Ils étaient rares et toujours isolés. Sauf ce jour de décembre où elle dû faire face à un trio de vicieux qui, en la circonstance présentait le pouvoir de nuisance d’une armée de satyres. Pénélope ne sut jamais, et ne chercha jamais à savoir, s’ils se connaissaient, ni s’ils s’étaient concertés pour choisir leurs places dans la salle. Toujours est-il qu’ils s’étaient répartis de telle sorte que, quelle que soit l’orientation qu’elle donnait à son regard, elle ne pouvait se soustraire à l’observation lubrique d’au moins l’un d’eux. Les deux heures furent longues alors, très longues, abominablement longues. Pénélope tenta d’y faire face en se plongeant dans d’intenses méditations sur la misère affective de ces hommes qui en étaient réduits à venir se rincer l’œil dans des cours de dessin, portés par l’espoir navrant de rapporter dans la solitude de leur appartement le souvenir de sa chair fraiche qui viendrait alimenter leurs fantasmes miteux lors de la manipulation précipitée d’un organe demi-mou leur tenant lieu sans doute d’unique compagnon. Tant et si bien qu’au fur et à mesure que passaient les minutes, le dégoût que lui inspirait ces médiocres mateurs se mua progressivement en désolation poisseuse, puis lorsqu’elle finit par comprendre que, sans s’en apercevoir eux-mêmes, ils la prenaient vraisemblablement pour une autre, en âcre pitié.
C’est ce même regard qu’elle retrouve aujourd’hui, dans ce wagon. Elle hésite, détourne les yeux reprend sa lecture et tente de n’y plus penser. Dans quelques minutes, sans doute, elle aura oublié.
À l’époque le malaise l’avait suivie plus longuement et jusque dans ses rêves. Au point qu’elle y avait puisé, le lendemain, la matière d’un tableau qu’elle réalisa dans ce style mi-expressionniste mi-surréaliste qu’elle affectionnait alors et qu’elle intitula tout naturellement Le nu bordé de couilles.