Solitaire solidaire

C’était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, il n’y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On n’entendait que les petits cris faibles d’une nuée d’oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L’enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d’or dans les cheveux et qui empourprait d’une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.
– Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l’enfance qui se compose d’ignorance et d’innocence, ma pièce ?
– Comment t’appelles-tu ? dit Jean Valjean.
– Petit-Gervais, monsieur.
– Casse-toi sale morveux, dit Jean Valjean.
– Monsieur, reprit l’enfant, rendez-moi ma…
– Non, arrêtez ! Ça ne va pas.
Jean Valjean et Petit Gervais se tournèrent ensemble vers l’homme qui venait de les interrompre et s’approchait à grands pas.
– C’est n’importe quoi ! dit Victor Hugo.
Et, comme Valjean le regardait d’un air perplexe, il précisa à son intention.
– D’où ça vient, « Casse-toi sale morveux » ?
– C’est sorti tout seul. Mais ça sonne bien, c’est punchy.
Punchy ?! s’étrangla Hugo. Mais qui vous a demandé d’être…

– A mon avis, tu fais fausse route !
– Bon sang, tu m’as fait une de ces peurs ! dis-je en sursautant.
Je déteste que ma femme lise par-dessus mon épaule quand j’écris. Surtout si c’est pour faire des réflexions désobligeantes. C’est vexant. Particulièrement lorsqu’elle a raison. Ce qui est souvent le cas.
– Elle est carrément tirée par les cheveux ton histoire de Victor Hugo.
À cet instant, c’est plutôt elle que je voudrais tirer par les cheveux. Mais, avant que j’aie pu mettre ce projet à exécution, elle va s’assoir près de la fenêtre et ouvre un magazine.
– Tirée par les cheveux…, je t’en foutrais, bougonné-je en me remettant au travail.

Punchy ?! s’étrangla Hugo. Mais qui vous a demandé d’être punchy ?
Sans attendre la réponse de Valjean, il ajouta sur le même ton : « Qu’est-ce que ça veut dire d’abord, punchy ? »
Punchy, ça signifie : énergique, percutant…
Personne ne savait d’où surgissait cet homme qui venait de répondre à la place de Jean Valjean.
Il était un de ces gens dont le peuple dit : Voilà un fameux gaillard ! Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d’un roux…
– Qu’est-ce que c’est que ça encore ? grogna Hugo, observant le bonhomme qui restait là sans rien dire.
À la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d’une position équivoque. Comme un juge sévère, son…
– Adèle ! cria Hugo en posant sa plume. Combien de fois vous ai-je demandé de ne pas lire dans la pièce où j’écris ?
Son épouse leva les yeux de son livre.
– Combien de fois ? insista Hugo.
– Que vous arrive-t-il mon ami ?
– Je vous entends lire.
– Mais, je n’ai rien dit.
– Vous savez bien que j’entends… « des choses ».
– Ah non, protesta Adèle. Vous n’allez pas recommencer comme à Jersey, avec vos esprits et vos pouvoirs surnaturels.
– Croyez-le ou non : j’entends des voix. En l’occurrence, la vôtre, lorsque vous lisez. Et ça me gêne.
Adèle sourit.
– Ce qui vous gêne, en vérité, c’est que vous bloquez. Je suis sûre que vous êtes en train de batailler avec l’un de vos personnages.
Piqué au vif par la clairvoyance de sa femme, Hugo lui lança un terrible regard.

– Non, c’est mauvais, pensé-je en chiffonnant la feuille qui va rouler sur le tapis.
Je jette un coup d’œil en direction de ma femme. Plongée dans sa lecture, elle fait mine d’ignorer ma présence. Je me gratte la tête, observe le plafond puis me penche sur une nouvelle feuille blanche.

Son épouse leva les yeux de son livre.
– Combien de fois ? insista Hugo.
Adèle connaissait suffisamment son mari pour deviner dans quel état d’esprit il se trouvait alors.
– Je vous laisse à vos travaux et emporte Balzac au salon, dit-elle. Il est de bien meilleure humeur que vous.
Hugo n’avait pas fini d’ouvrir la bouche pour répliquer que la porte se refermait déjà.
– Où en étions-nous ? dit-il simplement, en reprenant sa plume.
– A punchy, risqua Jean Valjean qui n’avait pas bougé d’un pouce.
– Oui, voilà. Et bien punchy, ça ne correspond pas à la situation. Vous essayez de voler un gosse, d’accord ce n’est pas très glorieux. Mais il n’y a pas besoin, en plus, d’être punchy. Ce qu’il faudrait plutôt, c’est… que vous donniez l’impression de ne l’avoir pas fait exprès. Comme si la pièce avait glissé sous votre chaussure sans que vous vous en aperceviez. Il faudrait que vous soyez un peu comme…
Hugo s’interrompit et scruta la porte derrière laquelle avait disparue Adèle.
– Un peu comme quoi ? demanda Valjean.
D’un geste vif, Hugo lui fit signe de se taire.
– Moins fort bon sang ! Vous voulez que toute la maison nous entende ?
Valjean, déconcerté, resta bouche bée.
– Un peu comme Vautrin, murmura Hugo.
– C’est qui Vautrin ?
– Le type de tout à l’heure.
– Un de vos amis ?
– Un de vos confrères plutôt. Voilà comment nous allons la jouer : vous sortez du bagne de Toulon. Les honnêtes gens vous fuient comme un pestiféré. Vous aimeriez vous racheter une conduite mais le poids du passé vous écrase. Et puis… vous volez, par exemple, une vieille… ou mieux, un curé ! Un curé qui non seulement ne vous dénonce pas mais, au contraire, vous refile deux chandeliers en argent. C’est bon ça non ?
Évidemment, Valjean n’avait pas d’avis sur la question.
– Peu importe, trancha Hugo. Reprenons à « Comment t’appelles-tu ? » Et, à la place de « Casse-toi sale morveux », trouvez-moi une réplique un peu moins punchy.
– Comment t’appelles-tu ? dit Jean Valjean.
– Petit-Gervais, monsieur.
– Va-t’en, dit Jean Valjean.
– Monsieur, reprit l’enfant, rendez-moi ma pièce.
Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.
L’enfant recomme…

– Non mais franchement, tu pédales dans la semoule !
– Quoi ?! explosé-je.
Ma femme a ramassé la feuille sur le tapis et se propose manifestement d’en critiquer le contenu sans user de diplomatie.
– Et bien ça, là, les esprits. Il lit dans les pensées de sa femme, c’est ça ? On dirait que tu essaies de surligner la situation. Comme si tu avais peur que le lecteur ne comprenne pas par lui-même.
– Bon sang, c’est un brouillon ! Et puis, tu n’as qu’à écrire ta propre histoire. Tu verras si c’est facile.
La lassitude me gagne. Je décide d’aller prendre l’air pour me changer les idées. Devant la maison, Louise Michel, la révolutionnaire anarchiste, s’approche de moi en agitant un livre au-dessus de sa tête.
– L’avez-vous lu ? hurle-t-elle.
Je regarde l’épais volume qu’elle me glisse de force entre les mains. Sur la couverture à demi effacée, seules les lettres L….AGED’HI.ER sont encore lisibles. La Vierge rouge m’explique qu’il s’agit du journal de Juliette Dodu. La première femme à avoir été décorée de la Légion d’honneur y relate son voyage au centre de la Terre, durant lequel elle tenta sans succès de trouver la bibliothèque de Babel. Je feuillette le livre dans la lumière d’un réverbère : les huit premières pages retracent l’histoire de ces vaines recherches, les trois cent douze autres sont couvertes de graffitis obscènes. – Et, à ce moment-là, le réveil a sonné ; diras-tu pour conclure ton récit.
Assis en face de toi, tournant machinalement sa cuillère dans une tasse de café vide, ton ami restera muet, quelques secondes, avant de réagir.
– C’est incroyable ! dira-t-il finalement.
– Incroyable, je ne sais pas. Bizarre sans doute, comme le sont souvent les rêves. Mais incroyable…
Sans prêter attention à ta remarque, il sortira de la poche de son imperméable un journal littéraire froissé qu’il dépliera avec empressement.
– Regarde ça ! ordonnera-t-il en te le mettant sous le nez.
– Quoi ? demanderas-tu, ne sachant pas exactement ce que tu es sensé lire. « Queneau, l’héritage oulipien » ?
– Non, là !
Il pointera du doigt, au milieu de la page, un texte intitulé : « Solitaire solidaire », dont les premières lignes te laisseront forcément sans voix.