Auguste & Louis Lumière

La légende veut que, lors de la toute première présentation publique de L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, le 25 janvier 1896 à Lyon, les spectateurs aient accueilli l’image de l’imposante locomotive, crachant force fumée dense par sa cheminée turgescente tout en fonçant sur eux à une allure qu’ils jugèrent dangereusement excessive, par un brusque mouvement de panique collective. Incapables qu’ils étaient de percevoir la virtualité de l’engin prêt à percer l’écran tendu et, par suite, de réaliser, trente-cinq ans avant Magritte, que celui-ci n’était pas plus une pipe qu’un train, les pauvres bougres et malheureuses bougresses se seraient laissés aller à des excentricités vocales aussi stridentes que nourries, accompagnées d’extravagances physiques tout autant farfelues allant de l’arrachage à pleine main de touffes capillaires, au furieux auto-martelage pectorale assorti d’un tourneboulage à plat dos volontiers hystérique, en passant par un soudain regagnage de la sortie à une allure dont l’ultra-vélocité était favorisée par le lancement, de droite et de gauche, d’une volée de coups de coudes visant à disperser tout obstacle indifféremment matériel ou humain – femme enceinte jusqu’aux dents, vieillard perclus d’arthrose et autre rachitique morveux, y compris. Pour séduisante qu’elle soit, ne serait-ce que du fait des potentialités de visualisation drôlissime qu’elle offre à l’imagination des plus impudents moqueurs, l’histoire s’avère fausse et il apparait que la réaction de l’assistance se serait, en vérité, bornée à un très léger mouvement de recul de la part de deux jeunes gens particulièrement poltrons assis au premier rang et au tonitruant « bon dieu de bon dieu ! » d’un certain Raymond Choucard, quincailler à Nogent-le-Rotrou, que sa femme Yvette avait trainé là – et encore, l’enquête des plus sérieux historiens du 7e art a-t-elle permis d’établir que la grossière interjection était consécutive à la chute d’une goutte de crème glacée parfum vanille-fraise dite « à l’italienne » acquise durant l’entracte, qui, ramollie sous l’effet de la chaleur intense régnant dans le barnum, avait glissé du cornet maintenu entre les petits doigts boudinés de l’honnête commerçant pour tomber sur le revers de son beau costume du dimanche (dont on se demande bien pourquoi il le portait un samedi).
En revanche, la projection de La sortie d’un train de la gare de La Ciotat, suite de la bande précédente et proposée en complément de séance, entraina bien, quant à elle, un véritable mouvement de foule.
Les plus éminents historiens du 7e art – dont plusieurs grossissent les rangs de ceux auxquels il est fait allusion quelques lignes plus haut – crurent d’abord que la peur de rater le train avait fait réagir les personnes présentes, les poussant à se presser spontanément contre l’écran dans l’intention de monter diligemment dans le convoi à destination des Sables d’Olonne (correspondance pour La Bourboule sur ce même quai voie B) afin de profiter au plus vite de congés payés qui n’existaient pas encore. La découverte récente dans les archives d’Auguste et Louis Lumière de vieux papelards moisis coincés au fond d’une caisse qui l’était tout autant révèle tout à la fois l’étendue de leur erreur de jugement et le fin mot de l’histoire en faisant surgir des poubelles du passé un flyer publicitaire sur lequel le titre exact et complet du très court film apparait en toutes lettres : La sortie d’un train de la gare de La Ciotat, prévue à 12h58 voie Z, est annoncée avec 15 minutes de retard. Ce n’est donc point l’impatience d’entamer leur intensif programme de farniente entrecoupé de séances de pétanque et de dégustation d’apéritif anisé au camping de la Grosse Dune, qui incita les spectateurs à pousser de tapageurs hurlements mais la rage ulcérée d’être pris en otage par des feignants de fonctionnaires, incapables de veiller au respect des horaires annoncés car trop occupés, sans doute, à préparer une énième grève qu’ils espèrent susceptible d’entrainer une augmentation insignifiante de leur salaire de misère. Il se dit que l’intervention personnel du ministre du Commerce, de l’industrie, des postes et télégraphes, Gustave Mesureur, encouragée par les conseils de son frère Oliver, qui se trouvait être le principal actionnaire de la Tchouctchoucnouga Inc., entreprise spécialisée dans la fabrication de wagons-bars, aurait amené les inventeurs du cinématographe à étouffer promptement l’affaire en faisant évacuer la salle par des représentants de la force publique dotée d’arguments aussi percutants que la semelle cloutée de leurs souliers, avant d’organiser la disparition pure et simple de leur catalogue du film incriminé. Ce qui prouve bien que, contrairement à ce que leur patronyme peut le laisser supposer, Auguste et Louis, tout génie qu’ils furent, n’étaient pas à proprement parlé des lumières mais bien, plutôt, de fieffés fayots.