La gloire ni les larmes

Le hasard fait (parfois) bien les choses. Alors que la Cinémathèque de Tours présentait Le Franc-tireur, les cinémas Studio programmaient, au même moment, le film d’animation Josep. Malgré leurs différences de forme ou de fond, les deux films proposent des représentations de la résistance qui, en se mêlant et se complétant, appellent, tout à la fois, une réflexion sur l’histoire du cinéma et sur l’Histoire au cinéma.

Réalisé au début des années 70 par Jean-Max Causse et Roger Taverne, Le Franc-tireur suit, sur quelques jours de l’été 1944, le parcours de Michel Perrat (Philippe Léotard), fils de collaborateur, venu attendre la fin de la guerre dans la ferme isolée de sa grand-mère. Lorsque celle-ci est abattue par des soldats allemands, Michel parvient à fuir in extremis et rejoint, sur le plateau du Vercors, une poignée de maquisards qu’il verra tomber un à un sous les balles ennemies avant de prendre les armes à son tour. Tourné en décors naturels dans la Drôme, le film reprend les codes du western américain, Anthony Mann et John Ford en tête, avec une scène finale qui évoque étrangement celle de Duel au soleil (King Vidor – 1946) par la façon d’utiliser les méandres rocheux dans lesquels évolue le personnage traqué comme représentation du trouble qui l’envahit peu à peu.
Inspiré de la vie de l’artiste catalan Bartoli, Josep (Aurel – 2020) évoque le sort des républicains espagnols qui, fuyant l’Espagne franquiste au moment de la Retirada, furent emprisonnés dans le camp de Rivesaltes. Porté par une animation d’une belle originalité graphique, le film parvient, en s’inspirant des dessins réalisés par Bartoli pendant sa captivité, à mêler avec une grande habileté la vérité historique et l’onirisme artistique dans un récit profondément émouvant. Si Josep Bartoli, qui donne son titre au film, en est le personnage central, Serge, un jeune gendarme chargé de la surveillance du camp, y tient un rôle tout aussi important. C’est lui qui, grabataire, raconte à son petit-fils, ce triste épisode de l’histoire de France en même temps que la longue amitié qui le lia à celui qu’il aurait pu, comme ses collègues, mépriser et maltraiter. Lorsque d’autres donnaient libre court à leur haine raciste, Serge, composant comme il le pouvait avec ses craintes et sa mauvaise conscience, choisit de résister à l’injustifiable violence politique d’un Etat dont il s’était fait le bras armé.
Quel rapport entre ses deux films hormis le contexte historique de la seconde guerre mondiale ? La question de la résistance. Non pas la Résistance comme structure collective organisée, mais la résistance individuelle, la prise de conscience personnelle qui permet à chacun de dépasser les injonctions sociales pour sortir de son rôle d’assignation. On peut être collabo et fils de collabo et, un jour, prendre les armes contre l’envahisseur. On peut être représentant de la loi et porter l’uniforme et, un jour, refuser d’exécuter les ordres. Le Franc-tireur et Josep montrent tous deux la naissance d’un résistant. S’ils empruntent pour cela des chemins différents, ils se rejoignent et se complètent dans leur façon d’aborder la question de l’engagement individuel et de la résistance à la pression collective.

Entre autosuggestion et révisionnisme

La France comptait, entre 1940 et 1944, environ 39 millions d’habitants. Parmi eux, les historiens ont du mal à préciser la proportion qui participa effectivement à des actes de résistance mais, tous s’accordent à dire qu’elle était faible. Ce qui ne signifie évidemment pas que tous les autres collaboraient activement.
Au sortir de la guerre, la nécessaire cohésion nationale qu’imposait la reprise en main du pays n’encourageait pas à une critique nuancée des comportements individuels pendant l’occupation. Il fallait faire simple et clair en mettant d’un côté les bons, de l’autre les méchants. Certains individus qui s’étaient montrés par trop complaisants avec l’envahisseur nazi furent exécutés (leur nombre est, pareillement, difficile à établir mais il est vraisemblable qu’il fut supérieur à 10000, dont 9000 dans la cadre de ce qui est pudiquement appelé « épuration extra-judiciaire ») tandis que quelques énervés, qui faisaient parfois là leurs premiers pas dans la résistance, se laissèrent aller à tondre en place publique des femmes jugées insuffisamment patriotiques. A cette poignée de collabos plus ou moins notoires était opposée la masse des résistants plus ou moins actifs.
En réalité, les choses n’étaient pas aussi nettement tranchées et tandis que, dans le feu de l’action, nombre d’innocents furent promptement lynchés suite à des dénonciations calomnieuses, de vrais coupables échappèrent à la justice pour continuer, en toute impunité, leur petit bonhomme de chemin. Le plus célèbre d’entre eux, Maurice Papon, secrétaire général de la Préfecture de Gironde entre 1942 et 1943, poursuivit une fort belle carrière de haut fonctionnaire et de Ministre, avant que, rattrapé par son passé, il ne soit finalement condamné, quarante-quatre ans après la fin de la guerre, pour « complicité de crime contre l’Humanité ».
Quoi qu’il en soit, brisée, martyrisée, mais libérée, la France, la vraie, se devait d’avoir été résistante.
Le cinéma a participé à cette entreprise de reconstruction, basée sur une représentation faussée de la société française, entre autosuggestion et révisionnisme. Dans Le Père tranquille (René Clément – 1946), un paisible père de famille (Noël-Noël, également scénariste et dialoguiste du film), semble supporter l’occupation avec une passivité craintive alors qu’il s’avère être, dans le plus grand secret, le chef d’un réseau de résistants, et son fils (José Artur), qui n’a pas hésité, lui, à rejoindre le maquis, finit par découvrir avec stupeur le visage véritable d’un père qu’il prenait, à tort, pour un pleutre. De quoi réconcilier tout le monde avec sa conscience, bonne ou mauvaise.
Par la suite, les choses évolueront lentement, sinon dans le fond au moins dans le ton, et c’est par le biais de la comédie que le cinéma français commencera à désacraliser mollement la figure du résistant avec des films comme Babette s’en va en guerre, réalisé en 1959 par Christian-Jaque qui, après avoir tourné deux films pour la Continental-Films, société de production cinématographique française créée par Joseph Goebbels avec des capitaux allemands, finit la guerre dans les rangs des FFI.

Des hommes tels qu’ils sont

Il faut attendre la guerre d’Algérie, pendant laquelle certains résistants d’hier s’abandonnèrent à des actes dont l’ignominie n’avait rien à envier à celles des occupants combattus naguère, et mai 68 qui vit fleurir quantité de slogans violemment hostiles au pouvoir en place (au pouvoir tout court), le plus singulier restant sans doute « CRS=SS », pour que la figure du résistant au cinéma, et donc dans la société, dont il est un miroir permanent sinon fidèle, commence à changer.
Dans L’Armée des ombres (1969), Jean-Pierre Melville montre des résistants déterminés jusqu’au sacrifice de leur propre personne, mais tragiquement seuls, comme abandonnés à leur sort et contraints de reléguer leurs sentiments personnels au fond de leur âme. En dépit du courage exemplaire dont ils font preuve, la mission qu’ils se sont choisis les conduit bien souvent à des actes peu glorieux, exposés avec une sobriété glaçante (qu’on se souvienne de l’exécution du traitre, étranglé avec un torchon de cuisine dans une maison déserte). La volonté du réalisateur du Silence de la mer (1947) n’est évidemment pas de discréditer la Résistance, mais simplement de présenter des hommes tels qu’ils sont, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs doutes et leurs faiblesses. Des failles qui loin d’entacher la noblesse de leur dévouement ne font, au contraire, que renforcer leur mérite. Rappeler qu’ils n’étaient que des hommes n’est pas faire injure à la mémoire des résistants, pas plus que constater qu’ils n’étaient pas tous mus par les mêmes idéaux.
C’est, ni plus ni moins, ce que suggère Le Franc-tireur et ce qui fait accessoirement sa force. Les résistants n’y sont pas bons ou mauvais, mais bons et mauvais à la fois, dans des proportions aussi diverses et variées que leurs motivations. Il existe bien des raisons d’épouser une cause et de prendre les armes pour la défendre : par conviction (comme l’instituteur Léninas), par devoir (comme le lieutenant des Chasseurs Alpins), par opportunisme (comme l’assureur Marcellin qui cherche à échapper au STO), par obligation (comme Ahmed, enrôlé d’office par les colonisateurs de son pays d’origine), par amour (comme P’tit Louis qui a pris le maquis pour impressionner sa fiancée) ou encore par accident. C’est le cas de Michel Perrat dont la présence au sein du groupe relève avant tout du hasard, et qui ne cache ni son désintérêt pour la résistance, ni son intention de quitter le plus rapidement possible ses compagnons. Ce qui ne l’empêchera pas d’être rattrapé par sa conscience et de s’engager dans le combat.
Dans un registre totalement différent, La Grande vadrouille tenait, six ans plus tôt, le même type de propos en mettant en scène les aventures d’un chef d’orchestre et d’un peintre en bâtiment qui, par le plus grand des hasards, étaient amenés à venir en aide à des aviateurs anglais dont l’appareil avait été abattu au-dessus de Paris, tâche dont ils s’acquittaient sans bravoure ostentatoire ni révélation idéologique. Cependant, contrairement à celui de Jean-Max Causse, le film de Gérard Oury ne s’attira pas les foudres de la censure qui, pendant trente ans, empêcha la diffusion du Franc-tireur.

Une censure qui en rappelle une autre

A sa sortie, en 1972, la télévision qui en avait acheté les droits, ne le diffusa pourtant jamais. Il faudra attendre quatorze ans pour qu’il soit programmé au festival de Grenoble où il fit l’objet d’une virulente attaque de la part du Président des anciens du Vercors qui le décrivit dans la presse locale comme « une pantalonnade innommable », tandis que, dans le même temps, le maire de Villars de Lans en interdisait purement et simplement la projection dans sa commune.
Pourtant le réalisateur l’affirmait lui-même : « Le thème du film, c’était l’engagement. Ce n’était pas du tout une critique de la Résistance, ni même du gaullisme. » avant d’ajouter : « Il était de notoriété publique que De Gaulle avait abandonné le maquis du Vercors. » Ceci laisse supposer que les pouvoirs publics reprochaient au film non de ternir l’image des résistants, comme on a pu le penser, mais d’évoquer certains choix politiques de celui qui les représentait mieux que tout autre depuis son fameux appel du 18 juin. Soupçonné, à tort, d’avoir voulu soutenir une thèse largement répandue par ailleurs et dont la réalité semblait avérée, le film de Jean-Max Causse a ainsi été interdit sur la base d’un principe éminemment arbitraire : la véracité d’un fait historique ne suffit pas à en autoriser l’exposition, principe qui fonde la différence, sciemment entretenue entre information et propagande.
Cette censure détournée en rappelle une autre : en 1956, Alain Resnais réalise un film de montage sur la déportation et les camps de concentration dans lequel apparait une photo du camp de Pithiviers où furent enfermés, à partir de 1941, des juifs arrêtés par la police française et en attente de transfert vers Auschwitz. Dans le coin supérieur gauche du cliché, exposé très brièvement, se tient un gendarme perché au sommet d’un mirador. Il n’en faut pas plus pour que l’autorisation de diffusion du film soit suspendue à l’ajout d’une « fausse poutre » venant masquer le képi du fonctionnaire. Ce qui dérangeait les censeurs de l’époque ce n’était pas tant que les forces de l’ordre françaises, c’est-à-dire l’État lui-même, ait activement participé à l’extermination des juifs d’Europe mais qu’on osa le montrer.

Nous qui n’entendons pas

Josep n’a pas, quant à lui, subit la censure. Elle est pourtant, indirectement, bien présente dans le film, tant il est difficile, en voyant les gendarmes d’Aurel, de ne pas penser à celui de Resnais. Le temps passe. Le regard porté sur l’Histoire change. Personne n’aurait plus l’idée de reprocher à Aurel d’exposer des faits historiques. Le plus intéressant, du reste, dans le personnage de Serge ce n’est pas finalement son statut de représentant de l’État français mais la façon dont il parvient à composer avec le devoir que lui impose sa fonction et celui que lui dicte sa conscience. Il pourrait obéir aux ordres, par choix, par peur, par résignation. Il pourrait détourner les yeux, courber le dos ou s’en laver les mains. Comme Michel Perrat, il choisit de résister.
En cela, Josep ne se contente pas d’évoquer un passé révolu. Les hésitations et les interrogations de Serge ne sont pas propres à une époque, ni à un contexte. Elles posent à chacun la question de sa responsabilité individuelle.
Les réfugiés qui fuient la guerre ou la misère sont-ils, aujourd’hui, mieux accueillis que ne l’a été Josep ? Si le film d’Aurel relate des évènements anciens, l’appel à la vigilance qui le sous-tend n’en reste pas moins d’une violente actualité pour nous qui, selon les mots de Jean Cayrol dans Nuit et brouillard, « feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

article initialement paru dans le n°63 de Cinéfil, journal de l’Association Henri Langlois de Tours