Il y a un problème de base avec ce qu’on appelle les « classiques de la littérature », un problème dont les effets se développent en deux temps.
Premier temps : avant la lecture.
Qui ne s’est pas trouvé, lors d’une soirée, coincé par un type un peu lourd qui affirme péremptoirement : « Comme l’écrivait Machin Chouette dans Ploum ploum tralala … » (il faut évidemment remplacé Machin Chouette par le nom d’un auteur hyper connu et Ploum ploum tralala par le titre d’un de ses bouquins les plus célèbres) sur un ton tellement hautain et suffisant que, toi qui ne connais pas Machin Chouette, tu n’oses pas avouer que tu n’as jamais lu Ploum ploum tralala. Tu n’oses pas parce que tu n’as pas envie de passer pour un gros naze et de courir le risque de voir tous les convives se tourner vers toi avec des yeux encore plus écarquillés que si tu venais d’être secoué par une méchante quinte de toux après avoir annoncé que tu rentrais tout juste d’un petit voyage dans le centre de la Chine. Alors tu fais semblant de l’avoir lu, tu souris niaisement et tu sers les fesses en espérant que ton interlocuteur ne te posera pas une question hyper précise sur le personnage tellement pittoresque qui apparaît à la fin du chapitre 12, question à laquelle forcément tu ne sauras pas répondre et là, pour le coup, tu passeras pour un encore plus gros naze.
Deuxième temps : au moment de commencer la lecture.
A force de ne pas assumer ce que tu as fini par considérer comme de l’inculture crasse, tu te décides à lire Ploum ploum tralala. Sauf que, tu en as tellement entendu parler, d’une manière ou d’une autre, qu’il t’est bien difficile, sinon impossible, au moment de tourner la couverture, d’avoir l’esprit totalement serein.
Dans mon cas, par exemple, j’avais entendu parler d’Alice au pays des merveilles très longtemps avant d’en avoir lu ne serait-ce qu’un seul mot.
A cause du dessin animé de Walt Disney bien sûr qui passait inévitablement à la télévision au moment de Noël.
Mais surtout à cause d’un autre film réalisé par un certain Christian Chevreuse en 1977, et dont le titre, Ça glisse au pays des merveilles, indique assez clairement, sans qu’il soit besoin d’en connaître le synopsis, qu’il ne s’adresse pas du tout au même type de public. N’ayant pas, alors l’âge requis pour entrer librement dans l’une de ces salles de cinéma spécialisées dans la diffusion de films mettant en scène des acteurs aux dialogues aussi réduits que leurs tenues vestimentaires, (à Tours, le cinéma en question s’appelait l’ABC mais avec les copains nous l’avions évidemment rebaptisé : « Abaissez vos culottes » et je dois dire que plus de quarante ans après – Ah ah ah, j’en ris encore) je n’ai jamais rien vu d’autre de ce film que son titre pour le moins évocateur.
Bref. Tout ça pour dire qu’au moment de commencer la lecture d’Alice au pays des merveilles, j’avais déjà en tête ce qu’on appelle un certain background.
« Et alors ? » penses-tu sans doute, toi qui écoutes cette chronique en te demandant où je veux en venir.
Alors il se trouve que, précisément, Alice au pays des merveilles, roman écrit en 1865 par le révérend Charles Lutwidge Dodgson, plus connu sous le pseudonyme de Lewis Caroll, sur la base d’une histoire qu’il avait inventée pour agrémenter une promenade en barque en compagnie de trois fillettes dont l’une, quelle coïncidence ! se prénommait Alice, il se trouve donc que le sujet principal de ce roman est le poids des conventions, et comment on doit se les coltiner, et comment elles nous pourrissent bien la vie.
L’histoire est assez connue : Alice qui rêvasse au pied d’un arbre voit passer un lapin pressé. Comme elle n’a rien de mieux à faire, elle décide le suivre et se retrouve dans un monde souterrain où tous ses repères, temporels, spatiaux, linguistiques, culturels se trouvent singulièrement bouleversés. Sous une forme particulièrement absurde que les écrivains anglais manient avec un talent inimitable, les aventures d’Alice sont le prétexte d’une critique en règle de la société Victorienne et, plus généralement, des contraintes sociales qui entravent en permanence des individus dans leur recherche d’une place qui leur semble juste (à savoir : celle qui leur permet de satisfaire leurs propres désirs en évitant tout à la fois de marcher sur les pieds de leur voisin et de laisser celui-ci leur écraser les orteils). Il suffit de voir comment Alice grandit puis rapetisse puis grandit à nouveau et ainsi de suite en grignotant des gâteaux magiques et a le plus grand mal à trouver la taille qui convient à l’environnement dans lequel elle évolue.
Dans un monde parfait, Alice n’aurait pas besoin de bouffer des space cake pour tenter de calmer les angoisses existentielles qui taraudent tout adolescent prépubère. Dans un monde parfait, je pourrais bien avouer la tête haute et sans rougir que non je n’ai jamais lu Ploum ploum tralala de Machin Chouette. Dans un monde parfait, etc etc.
Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (éditions Folio)

chronique rédigée en février 2018 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton
