Connaissez-vous Leonord Rosemond, un grainetier écossais, qui, le 4 septembre 1976, se présenta au commissariat de Glasgow, accusant Marcel Proust, l’écrivain, de plagiat et prétendant être le seul et unique auteur de A la recherche du temps perdu qu’il se mit, pour prouver sa bonne foi, à déclamer, en français, devant des policiers qui ne purent l’interrompre ? La récitation dura neuf jours et neuf nuits et des experts, appelés sur place, purent constater son exactitude, au mot près. Mais le plus étonnant est qu’on ne trouva aucun exemplaire de l’œuvre de Proust chez Leonord Rosemond qui, de l’aveu même de sa femme, n’ouvrait jamais un livre, ses seules lectures étant consacrées aux divers catalogues de graines et d’outils de jardinage dont il faisait commerce.
Non ? Vous n’en avez jamais entendu parler ?
Alors peut être connaissez-vous Norbert Artiguette ? Ce « rentier monégasque, qui inonda un bon nombre de maisons d’édition anglaise, américaine, japonaise, allemande, estonienne, espagnole, finlandaise, croate et thaïlandaise des exemplaires de son manuscrit Le fil du rasoir – constamment refusé – ce qui lui permettait tout de même dans les diners en ville d’affirmer – et il ne mentait pas complètement – qu’il avait des lecteurs dans prés d’une dizaine de pays. »
Pas davantage ?
Et Ambroise Loubratte ? Vous le connaissez Ambroise Loubratte ? C’est un original belge qui publia sous pseudonyme, entre 1917 et 1969, plus de soixante-dix romans pornographiques d’une crudité exceptionnelle et mourut, vierge, à l’âge de 84 ans.
Non plus ?
Bien sûr que vous ne les connaissez pas puisqu’ils n’existent pas. Ce sont trois des deux cents personnages inventés et présentés en quelques lignes par Philippe Claudel. Deux cents amateurs de littérature et autres écrivains en devenir qui n’ont jamais pu concrétiser complètement leurs vœux à cause de différentes contrariétés inattendues, de toutes sortes d’accidents de parcours indépendants de leur volonté ou d’empêchements divers et variés aussi improbables qu’imprévus.
A travers ces portraits, micro-histoires souvent très drôles, parfois touchantes, voire dramatiques, Philippe Claudel dresse la liste de tous les écueils dont le long et tortueux chemin de l’exercice littéraire est parsemé, autant d’obstacles que l’on pourrait classer selon trois grandes catégories.
La première, celle qui tient aux motivations personnelles de l’écrivain, regroupe tout ce qui touche au désir de création, à la recherche de l’inspiration ou du style, à la crainte de la page blanche.
La deuxième, d’ordre pratique et environnementale, réunit tous les éléments extérieurs qui peuvent venir accompagner, soutenir ou contrarier les ambitions d’un écrivain, que ce soit ses proches, ses modèles ou ses concurrents, mais aussi les éditeurs, les critiques, les censeurs.
La troisième, qui n’est pas la moins importante et constitue le dernier maillon de la chaîne, est celle des lecteurs, sans lesquels un écrivain n’est, il faut bien l’admettre, pas grand-chose.
Si tous les écrivains sont des lecteurs, ne serait-ce que de leur propre prose, tous les lecteurs ne sont pas, loin s’en faut, des écrivains.
Pourtant, ami lecteur, n’oublie pas que tout autant, ou presque, que celui dont le nom est imprimé sur la couverture, tu deviens, toi aussi, en partie, l’auteur du livre que tu tiens entre tes mains et parcours de tes yeux.
Le principal attrait du livre de Philippe Claudel est précisément là, dans sa propension à te faire prendre conscience, à toi, lecteur, de ton pouvoir insoupçonnable, et donc insoupçonné, de créateur. Tous ces portraits esquissés, tu vas pouvoir les investir à ton gré, te retrouvant dans tel trait de caractère ou transposant tes propres émotions dans telle situation.
L’objectif de Philippe Claudel n’est évidemment pas d’inciter ses lecteurs à devenir écrivains, communauté sur laquelle, bien qu’il lui appartienne (ou pour cela précisément), il pose un œil plutôt cynique, présentant le premier d’entre eux, celui qui inventa l’écriture, comme une sorte d’inconscient qui ne se doutait pas « alors que ses motivations étaient purement économiques et comptables – en gros, savoir à peu près combien il restait de sacs de grains dans les réserves du prince mésopotamien qui l’employait – quels malheurs, déceptions et délires allaient provoquer son invention dans les millénaires suivants. » Bien au contraire, il décrit « celui qui n’a pas encore écrit, qui ne sait pas qu’un jour il écrira » comme un innocent, « qui vit, heureux et léger, dans l’inconscience de cela, sans même profiter du fait qu’il n’est pas encore écrivain, sans même se rendre compte de la chance qu’il a de ne pas l’être. »
Peu importe en vérité que ce livre te donne ou non l’envie d’écrire, le principal c’est qu’il t’offrira l’occasion de prendre plaisir à lire ce qu’un autre a écrit pour toi, de partager ses mots avec tous les lecteurs qui t’ont précédé et avec tous ceux qui te succéderont. Et ça, il faut reconnaître que c’est plutôt mieux que de perdre son temps à envoyer des tweets à la con.
De quelques amoureux des livres que la littérature fascinait, qui aspiraient à devenir écrivains mais en furent empêchés par diverses raisons qui tenaient aux circonstances, au siècle de leur naissance, à leur caractère, faiblesse, orgueil, lâcheté, mollesse, bravoure, ou bien encore au hasard qui de la vie fait son jouet et entre les mains duquel nous ne sommes que de menues créatures, vulnérables et chagrines – titre à rallonge qu’il aurait été dommage de ne pas citer dans son intégralité – de Philippe Claudel est édité par le Livre de poche.

chronique rédigée en janvier 2018 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton
