Délivrance

« On dirait que nous avons une truie ici, plutôt qu’un sanglier.
Qu’est-ce qui se passe mon gars ? Je parie que tu peux couiner. Je parie que tu peux couiner comme un cochon. Allez, couine. Couine maintenant. Couine.
 »

Délivrance, c’est pour beaucoup et avant tout un film tourné par John Boorman en 1973. Plus particulièrement une scène dans laquelle un gros type se retrouve à quatre pattes et à poil en pleine forêt, contraint par un red neck bas du front d’imiter le cochon pendant qu’il abuse de lui.
Il se trouve qu’avant ça, Délivrance est un roman de James Dickey qui raconte l’équipée de quatre amis, Ed, le narrateur, Lewis, Drew et Bobby partis pour un bon week end au grand air et qui vont finalement passer ce qu’on pourrait appeler un assez mauvais quart d’heure puisqu’au grés de leur rencontre avec des autochtones plutôt sauvages et des éléments naturels franchement hostiles, l’un deviendra un meurtrier, l’autre sera gravement estropié, le troisième mourra tandis que le dernier se fera violer.
Tout commence lorsque le sportif, costaud et viril, Lewis, persuadé que le monde civilisé court à sa perte parce que l’homme a perdu le contact avec la nature, propose à trois amis de partir avec lui pour une ballade en canoë sur une rivière de Georgie. Ils acceptent sans grand enthousiasme, plus pour tromper l’ennui de leur existence de citadins blasés que par goût de l’aventure ou de l’effort physique. Ce court voyage leur donnera l’occasion de rencontrer des compatriotes qu’ils ont vraisemblablement peu l’habitude de croiser, dont l’apparence physique et l’allure négligée laissent supposer un niveau intellectuel peu élevé entretenu par un isolement géographique qui les contraint sans doute à une préjudiciable consanguinité. L’attitude des quatre hommes à l’égard de ce qu’il faut bien appeler des bouseux arriérés est immédiatement hautaine et méprisante, malgré un épisode des plus troublants pendant lequel Drew, l’artiste de la bande, qui se targue d’être un virtuose de la guitare, se lance dans un duo endiablé avec un gamin qui ne sait sans doute simplement pas ce qu’est une clé de sol mais s’avère être une sorte de génie autodidacte du banjo. Cette rencontre inattendue devrait mettre la puce à l’oreille des apprentis aventuriers et les amener à penser qu’il faut toujours se méfier des apparences et plus encore de ses propres a priori. La suite du voyage leur donnera l’occasion de s’en rendre compte d’une manière extrêmement brutale, la descente de la rivière devenant pour eux une véritable descente aux enfers au cœur d’une nature particulièrement inhospitalière mais surtout au plus profond de leur propre sauvagerie.
Délivrance peut se lire comme une réflexion sur la difficulté de l’homme à trouver sa place et à se réaliser dans la société, mais aussi sur l’illusion du paradis perdu, d’un ailleurs idéal et préservé. Ecrit au tout début des années 70, cette thématique prend un sens particulier à une époque où la société de consommation était fortement critiquée par certains qui préconisaient un retour à la nature. Il faut reconnaître que le mythe du bon sauvage en prend ici un sacré coup et la description qui est faite de la condition humaine est plutôt déprimante. D’autant que l’écriture de James Dickey, froide et précise, évite tout effet de dramatisation spectaculaire pour se borner à un exposé factuel des faits et gestes des protagonistes, les plus anodins comme les moins moralement justifiables. Ce n’est pas la nature qui rend ces hommes brutaux ni sauvages. Elle ne fait que révéler la brutalité, les peurs et la sauvagerie qu’ils ont sans doute toujours porté en eux, enfouis, contenus ou bridés par les conventions sociales et l’éducation. Ce dont ils sont délivrés, malheureusement pour eux, c’est finalement des chaînes qui entravaient le monstre en eux, ce monstre qu’ils voyaient si facilement chez les autres sans avoir conscience que ces autres étaient leurs semblables, leurs frères. Reste au lecteur à se demander ce que, dans les mêmes circonstances, il aurait fait. Personnellement, je me suis promis de ne jamais mettre les pieds dans un canoë.

Délivrance de James Dickey (éditions Gallmeister)

chronique rédigée en janvier 2017 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton