La prochaine fois, le feu

Il est un pays dans lequel certains individus sont, depuis des dizaines et des dizaines d’années, presque systématiquement discriminés socialement et très souvent agressés physiquement, non pas parce qu’ils présentent un danger ou une menace pour la société, ni à cause de leurs convictions religieuses ou politiques, ni même du fait de leur orientation sexuelle ou de la manière dont ils ont choisi d’organiser leur vie, mais uniquement parce qu’ils ont la peau noire. Ce pays, considéré couramment comme la première puissance économique, diplomatique et militaire du monde, c’est celui de James Baldwin. Ce sont les Etats-Unis d’Amérique.

Né en 1924 à Harlem, James Baldwin est un écrivain américain, auteur de romans, de poésies, de nouvelles, de pièces de théâtre et d’essais, dans lesquels il s’attache à décrire et à analyser les tensions qui naissent du fait des distinctions raciales, sexuelles ou de classes, au sein des sociétés occidentales en générale et aux Etats-Unis en particulier. Accessoirement, il est noir, c’est-à-dire, comme il l’écrit lui-même, « le descendant d’esclaves dans un pays de protestants blancs et c’est là ce que signifie être un noir américain, c’est cela qu’il est, un païen, volé, qui fut vendu comme un animal et traité comme un animal, qui fut, à une certaine époque, défini par la Constitution des Etats-Unis comme « trois cinquièmes » d’un homme ».

Ce qui est très clairement et très précisément exposé dans La prochaine fois, le feu, c’est la place particulière du noir américain, cette « entité unique [qui n’a] d’homologue nulle part et pas de prédécesseur. » Comme les amérindiens, spoliés, pourchassés, exterminés, par les colons européens, les noirs américains sont l’incarnation de la mauvaise conscience de l’Amérique blanche. Mais à la différence de l’amérindien qui doit se battre pour reconquérir un territoire qui lui a été confisqué, le noir américain, lui, doit lutter pour trouver sa place sur ce même territoire, où il a été jeté de force, ce territoire qui est devenu son pays mais sur lequel, paradoxalement, il lui est interdit de vivre comme un citoyen à part entière.

Le livre de James Baldwin, dont le ton est parfois menaçant, souvent brutal, toujours puissant, est moins cependant un appel à la révolte qu’une exhortation à la lutte, et avant tout à la lutte individuelle. Parce que le racisme systémique dont sont victimes les noirs américains est d’abord un problème individuel lié à une angoisse existentielle. « La vie est tragique, écrit Baldwin, simplement parce que la terre tourne et que le soleil se lève et se couche inexorablement et parce que le jour viendra pour chacun d’entre nous où le soleil descendra pour la dernière fois. Peut être l’origine de toutes les difficultés humaines se trouve-t-elle dans notre propension à sacrifier toute la beauté de nos vies, à nous emprisonner au milieu de totems, tabous, croix, sacrifices du sang, clochers, mosquées, races, armées drapeaux, nations, afin de dénier que la mort existe, ce qui est précisément notre unique certitude. » Cette angoisse profonde, universelle, fondamentale, divise le monde entre oppresseurs ignorants du malaise qui s’exprime dans la violence d’un comportement dont ils sont également victimes, et oppressés inconscients de la servitude volontaire dans laquelle ils s’enferment eux-mêmes, lorsque « ayant appris depuis longtemps à s’attendre au pire, [ils en viennent] très facilement à croire au pire. » Pour les uns comme pour les autres, quelle que soit du reste leur nationalité et la couleur de leur peau, le changement doit donc d’abord et essentiellement être personnel.

« Les blancs de notre pays auront bien assez à faire à s’accepter et à s’aimer eux-mêmes et les uns les autres, et lorsqu’ils auront accompli cela – et ce jour n’est pas proche et n’arrivera peut être jamais – le problème noir n’existera plus parce qu’il n’aura plus de raison d’être. »

De fait, ce jour n’est pas proche. Cinquante cinq ans après la parution de La prochaine fois, le feu, un noir américain court toujours un risque vingt fois plus élevé d’être abattu par un flic, deux fois plus grand de devoir vivre sous le seuil de pauvreté, de se retrouver au chômage ou de ne pas pouvoir faire d’études, qu’un de ses concitoyens à la peau blanche dont l’espérance de vie est, en moyenne, supérieure de trois ans à la sienne.

Cette inexplicable et inacceptable injustice ne doit pas nous conduire au désespoir ni à la résignation mais au contraire doit nous inciter à redoubler d’efforts et à penser, avec Baldwin, « que les hommes valent mieux que cela et […] qu’ils sont capables de progrès. »

La prochaine fois, le feu de James Baldwin (Folio)

chronique rédigée en octobre 2018 pour l’émission Des poches sous les yeux diffusée quotidiennement sur les ondes de Radio Béton