Imaginez un immeuble dont la façade aurait été enlevée de façon à rendre visible les appartements, les escaliers, la loge du concierge, les caves, le hall d’entrée, la chaufferie. Les habitants apparaitraient alors, saisis à un moment précis de leur existence, chacun vacant à ses occupations, dans un espace rempli d’histoires et de souvenirs. C’est comme ça que Georges Perec a construit son roman, La Vie mode d’emploi, et la description minutieuse de ce qui se passe là, dans cet immeuble du 17eme arrondissement de Paris, un soir de juin 1975, est l’occasion d’évoquer, chapitre après chapitre, la vie de ses habitants, celle de leurs familles, de leurs proches, d’anciens locataires. Celles, en particulier, des trois personnages principaux, liés par un destin commun : Percival Bartlebooth, Gaspard Winckler et Serge Valène. Bartlebooth est un millionnaire qui a conçu le projet fou, pour occuper sa vie de riche oisif, de passer dix années à apprendre la technique de l’aquarelle avec le peintre Valène, puis vingt années à voyager à travers le monde pour peindre des marines qui sont ensuite envoyées à Winckler afin qu’il en fasse des puzzles, et vingt années enfin à reconstituer ceux-ci. La mort, entre autre, l’empêchera de mener à bien son projet. Le livre est rempli d’histoires enchevêtrées, développées en quelques lignes ou sur plusieurs chapitres. L’histoire de l’acrobate qui ne voulut plus descendre de son trapèze, l’histoire de l’ancien vétérinaire amoureux d’une marseillaise moustachue, l’histoire du bijoutier qui fut assassiné trois fois, l’histoire du hamster privé de son jeu favori, l’histoire de la femme qui fit apparaître 83 fois le diable. Bien d’autres encore. La Vie mode d’emploi est un roman d’aventures, écrit par un lecteur admiratif de Dumas et de Jules Verne. Mais écrit également par l’un des membres les plus assidus et les plus brillants de l’Ouvroir de Littérature Potentielle.
Créé en 1960 par le mathématicien François LeLionnais et l’écrivain Raymond Queneau, l’Ouvroir de Littérature Potentielle, le plus souvent désigné par son acronyme OuLiPo, est un groupe international d’écrivains qui, considérant que les contraintes formelles sont un puissant stimulant pour l’imagination, envisagent leur travail de création comme celui, selon la formule de Queneau, de « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ». Dans La Disparition, Georges Perec s’est ainsi imposé la contrainte d’écrire un roman de prés de 300 pages sans jamais utiliser la lettre E. De la même manière, La Vie mode d’emploi est construit selon un ensemble de contraintes multiples qui s’appliquent soit à la structure générale du roman – les chapitres se succèdent selon un ordre défini qui correspond au déplacement d’un cavalier sur un échiquier ; les cases de celui-ci étant constituées par les pièces des appartements et les espaces communs de l’immeuble – soit au contenu des chapitres. Chacun d’eux doit ainsi contenir une allusion à un évènement survenu le jour où il a été écrit mais aussi respecter les 42 contraintes dont Perec a établi la liste au préalable, et qui concerne des éléments narratifs aussi divers que la position, les citations, les couleurs, la nourriture, les animaux, les vêtements, la référence à un tableau, à un livre, etc. Par exemple, dans le chapitre 51, il fallait qu’un personnage soit debout, en train de peindre, que soit évoqué l’Afrique du Nord et l’Antiquité, qu’apparaissent des citations de Freud et de Kafka, que la couleur violette soit présente ainsi qu’une araignée, un briquet, un lustre, un imperméable, ou encore que la forme triangulaire soit intégrée d’une manière ou d’une autre. Cette façon d’aborder la création littéraire, que l’on associe d’habitude à des notions a priori plus intuitives comme l’inspiration ou l’imagination, peut sembler étouffante. Il n’en est rien. Les contraintes que s’imposent Perec, et que le lecteur, absorbé par le foisonnement d’histoires dans lequel il est emporté, ne remarque simplement pas, ne brident pas sa créativité mais bien au contraire la stimule en l’obligeant à résoudre la question de la progression dramatique comme il le ferait d’une énigme. Il construit alors son roman à la manière d’un gigantesque puzzle, cherchant à assembler les éléments pour reconstituer un tout qui, selon l’expression consacrée, dépasserait la somme de ses parties. Le puzzle est la figure dominante de La Vie mode d’emploi, aussi bien à travers l’histoire de Bartlebooth; que dans la construction du roman ou dans sa morale, résumée par Perec lui-même en préambule de la façon suivante : « On en déduira quelque chose qui est sans doute l’ultime vérité du puzzle : en dépit des apparences, ce n’est pas un jeu solitaire : chaque geste que fait le poseur de puzzle, le faiseur de puzzle l’a fait avant lui : chaque pièce qu’il prend et reprend, qu’il examine, qu’il caresse, chaque combinaison qu’il essaye et essaye encore, chaque tâtonnement, chaque intuition, chaque espoir, chaque découragement, ont été décidés, calculés, étudiés par l’autre. » L’autre, c’est celui avec lequel il faut partager le monde, celui qui influence et modifie notre existence parfois sans même qu’on ne l’ait jamais rencontré. C’est peut-être l’une des clés de La Vie mode d’emploi et peut être aussi un mode d’emploi pour la vie.
La vie mode d’emploi de Georges Perec (le Livre de poche)

chronique rédigée en mai 2018 pour l’émission Des poches sous les yeux diffusée quotidiennement sur les ondes de Radio Béton
