Le roi des fées

Voilà un livre qualifié dans sa préface même d’obscène et de pornographique.
Autant dire que l’on s’y aventure sur la pointe des pieds, de crainte d’être confronté aux limites de sa propre pudeur, mais excité aussi comme un enfant qui feuillette le dictionnaire dans l’espoir d’y découvrir le mot ″cul″ et qui, déçu presqu’autant qu’étonné, constate qu’il s’y trouve effectivement, entre ″cuivré″ et ″culasse″.
Dans ce même dictionnaire, on apprendrait que la pornographie est « une représentation complaisante de sujets ou de détails à caractère sexuel qui blessent ouvertement la morale et le bon goût ». Y a-t-il notions plus subjectives que la morale et le bon goût ?
Il sera peut-être utile, avant de débuter la lecture du Roi des fées, de se souvenir, avec André Breton que « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ».
Il sera forcément utile en lisant Le roi des fées de se demander ce qu’on espère y trouver.
Le livre se présente en trois parties.
La première propose de suivre, d’un paragraphe à l’autre, deux récits qui se répondent, en écho. L’un apparaît comme la description de vignettes médiévales peuplées de châteaux, de chevaux, de cuirasses, de chevaliers guerroyant ou traversant des paysages oniriques et champêtres. L’autre, contemporain, présente les épisodes d’un jeu de séduction entre un homme et une femme qui s’observent et se frôlent, s’embrassent dans des coins sombres, s’enlacent dans les sous bois, au creux des canapés ou dans des draps froissés. Les deux époques s’entremêlent. L’ambiance générale est à une sensualité plus ou moins feutrée où se rencontrent des expressions comme « le cœur bousculé dans une vague de sang » ou encore « elle se rendait à ses caresses ». On est loin pour le moment de l’obscénité annoncée.
Les choses se corsent dans la seconde partie, intitulée « Tout commence ». Succession de fantasmes, de récits d’initiation sexuelle et de ce qui ressemble fort à des souvenirs, le langage y est cru, direct, souvent brutal et les descriptions précises, sans détour, violemment imagées. Le texte prend un tour inattendu lorsque se succèdent plus d’une dizaine de pages sans un seul signe de ponctuation, emportant le lecteur dans un flot continu, dense, ininterrompu, de mots qui décrivent des situations pour le moins évocatrices dans lesquelles soumission et sadisme tiennent une part importante. On est comme emportée dans le courant d’une pensée qui vagabonde sans retenue.
La dernière partie, composée d’une dizaine de courts chapitres intitulés « le lever », « le bain », « la collation » ou encore « la sieste », nous renvoie au début du texte, racontant la journée d’un chevalier, peut être le roi du titre, entouré de fées avec lesquelles il partage une intimité physique dont la description précise mais apaisée rompt avec les débordements de langage des pages précédentes, avant de s’achever sur un ton presque mélancolique.
Écrit en 1974, le roman de Marc Cholodenko porte, dans le fond comme dans la forme, la marque d’une époque que l’on associe volontiers à la libération sexuelle. Mai 68 est passé, on aimerait jouir sans entrave et Oshima tourne L’Empire des sens. La censure de monsieur Royer n’a pas encore tout à fait repris la main.
J’ignore quelles furent les intentions de l’auteur. Bien que le livre n’affiche aucunes prétentions historiques, on peut y lire un témoignage de cette époque que certains appelleront ″la parenthèse enchantée″. On peut y lire aussi la fin d’une illusion : débarrassé des frustrations, accédant librement ou croyant accéder à tous les possibles (le texte de Cholodenko malmène délibérément les conventions littéraires, aussi bien au niveau du vocabulaire que de la syntaxe), en est-on pour autant plus heureux ?
Le roi des fées est peut-être un livre sur la toute puissance du plaisir. Ou peut être un livre sur son absolue vanité. C’est en tous cas le livre d’un homme qui, comme « l’enfant qui démonte un réveil pour savoir ce qu’est le temps », semble vouloir épuiser ses fantasmes pour savoir ce qu’est son désir.
Lire Le roi des fées, c’est courir le risque d’avoir à se poser la même question, celui de se trouver dans la position de Bob Dylan, cité en exergue du livre, lorsqu’il chante :
Et je suis assis là à attendre
De découvrir quel est le prix
A payer pour éviter de
Faire deux fois les mêmes erreurs.

Le roi des fées de Marc Cholodenko (10/18)

chronique rédigée en août 2015 pour l’émission Des poches sous les yeux diffusée quotidiennement sur les ondes de Radio Béton