Durant l’automne 1797, des paysans de l’Aveyron partis chercher des champignons dans la forêt, tombent nez à nez avec ce qu’ils prennent d’abord pour un animal et qui s’avère être un enfant de dix ans, nu, sale et grognant. Cette découverte suscite une grande émotion dans la région puis dans le pays tout entier. Observé comme une bête sauvage, exhibé comme un monstre, ausculté comme un malade, le garçon passera entre les mains de plusieurs spécialistes qui se feront un devoir de lui inculquer les règles élémentaires de la vie en société, sans y parvenir jamais.
Avec un humour souvent acide lorsqu’il présente les adultes, auquel se mêle un ton plein d’empathie quand il évoque Victor, l’enfant sauvage, TC Boyle fait de celui-ci le héros malgré lui d’une fable sur l’éducation et les rapports humains.
Le premier malheur de Victor est d’avoir été abandonné par des adultes qui ne l’aimaient pas suffisamment pour lui permettre de vivre sa vie et qui décidèrent, comme dans les contes, d’aller le perdre dans la forêt. Son second malheur est sans doute d’avoir été retrouvé par d’autres adultes qui ne supportant pas l’idée qu’un humain puisse vivre comme un animal voulurent à tous prix lui redonner ce qu’ils pensaient être sa place dans la société des hommes. Pas plus Bonnaterre, professeur d’histoire naturelle à l’école centrale, décrit par Boyle comme un « homme sévère et imposant, dont le visage sous les boucles blanches et candides de sa perruque évoquait un gros jambon », que l’Abbé Sicard de l’institut pour sourds muets de Paris, ne parviendront, malgré leurs savoirs et leur expérience à éduquer l’enfant. Plutôt que de s’interroger sur le bien fondé de leurs méthodes et faute de pouvoir se défaire de leurs préjugés, ils finiront par conclure que l’entreprise est impossible parce que l’enfant sauvage est « un infirme congénital, un idiot, un crétin » qui ne peut rien « savoir de l’existence de Dieu ». Le docteur Itard, aux idées plus larges et aux idéaux plus humanistes, parviendra lui à de meilleurs résultats avant d’abandonner son élève lorsque celui-ci atteindra les limites de son apprentissage. Malgré leur différence de tempérament, de conviction et de sensibilité, les trois hommes échouent pour la même raison : ils oublient ou ignorent que l’éducation est un échange. L’enfant n’est pas une boîte dans laquelle il conviendrait d’empiler des couches de savoirs. L’éducation n’est pas une méthode qui permet de remplir convenablement cette boîte. Si Victor ne profite pas des leçons que lui prodiguent ses éducateurs, c’est tout simplement parce qu’il ne comprend pas ce qu’on attend de lui, ni où il est, et encore moins ce qu’il est sensé y faire.
Dans les années 70, François Truffaut fit de la même histoire une adaptation cinématographique qui se terminait par une scène troublante. Après des mois passés dans la maison du docteur Itard, Victor fuguait pour retourner dans la forêt. Mais, incapable de retrouver les gestes qui avaient constitués le quotidien de ses premières années d’existence, confronté à l’hostilité d’un environnement qu’il savait à présent mesurer, il finissait par retourner chez Itard qui l’accueillait avec soulagement, annonçant qu’ils allaient pouvoir se remettre au travail. Du même épisode Boyle ne retient que la désolation du garçon confronté à son déracinement. Incapable tout autant de retourner à l’état sauvage que de trouver sa place parmi ces « animaux, plus grands et plus forts que lui, [qui] s’étaient emparés de lui pour leur bon plaisir, pour faire de lui leur proie. »
Victor, l’enfant sauvage, finira sa vie chez madame Guérin, la gouvernante du docteur Itard, indifférent au monde qui l’entoure et qu’il ne comprend pas. « Les murs, le plafond, l’ombre des arbres au loin, et le ciel au dessus, et la terre en dessous, grouillante de vie – tout cela n’était rien. Plus rien. Il mourut à l’âge de quarante ans. » C’est sur ces mots que s’achèvent le roman de TC Boyle.
Dans la forêt, l’enfant sauvage aurait peut-être vécu moins longtemps. Qui peut savoir s’il aurait été plus malheureux ?
L’enfant sauvage de TC Boyle (le Livre de poche)

chronique rédigée en novembre 2015 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton
