Lucy in the sky

« J’avais des os qui me tendaient la peau là où les gens ignoraient en général qu’ils avaient des os. Baissant les bras, je rentrai les épaules, plaquai les bras le long du corps et me remontai les seins. Je retins ma respiration pour me gonfler la poitrine. Très vite je dus libérer un long soupir amer. Mon Dieu, les seins. J’étais encore presque un garçon. J’agitai mes hanches de gauche à droite, étudiant la zone couverte de poils clairsemés en imaginant l’équipement d’un garçon se balançant au même endroit. Je me penchai en avant, le front contre le verre froid et dur, et je chuchotai : « Au moins c’est une chose dont tu n’as pas à te soucier. » Tous ces attributs embarrassants qui pendouillaient. Je m’imaginai Kenny chez lui (…) ruisselant après sa douche, penché contre le miroir de sa mère, contemplant ses organes, pensant aux miens, se demandant ce qu’on ressent lorsqu’on n’a rien qui dépasse. »

Elle n’a pas de chance Lucy Diamonds. Elle profitait de sa petite vie bien peinarde, dans un coin paumé du Montana, avec son père, un bucheron souvent absent mais tellement marrant et surtout tellement costaud, et sa mère, tellement pétillante et coquette et tellement cool en même temps. Et un beau jour, qu’est-ce qui lui arrive ? Bing ! une paire de seins qui pousse sous son t-shirt, et paf ! une méchante touffe de poils qui envahit sa culotte et repaf ! des désirs qui lui montent dans le creux de ses reins.

Pourtant elle aurait bien aimé sans doute continuer à passer le plus clair de son temps sur le terrain de jeu du quartier avec Kenny, son ami d’enfance. Elle aurait bien aimé que ça continue comme ça, encore un peu, le plus longtemps possible, pour toujours peut être, mais son corps en a décidé tout autrement. Il change de forme, se creuse à certains endroits, se courbe à d’autres, se bombe ailleurs, s’étire un peu dans tous les sens et devient l’objet d’une attention nouvelle aussi bien pour elle que pour Kenny ou pour les garçons du collège.

Ce n’est pas qu’elle n’a pas de chance, en fait. C’est juste qu’elle a quinze ans et des hormones qui s’affolent.

Le roman de Pete Fromm ne se réduit évidemment pas à un traité de physiologie et ce portrait d’une adolescente qui part à la découverte du monde merveilleux de la sexualité, évite tous les clichés du récit d’apprentissage grâce à son écriture naturaliste et énergique, souvent drôle, parfois brutale, jamais complaisante.

Racontées à la première personne par un auteur qui, bien qu’ayant 30 ans de plus que la jeune-fille qu’il fait parler, sait trouver le ton juste pour décrire les hésitations d’un esprit en pleine mutation, les aventures de Lucy sont attachantes parce qu’elles ne versent jamais dans la lourdeur du mélo sentimental pas plus que dans la fadeur de la mièvrerie fleur bleue. Dotée d’un esprit vif et d’un franc parlé qu’elle met souvent au service d’une ironie mordante, Lucy n’est ni soumise ni passive et son malaise vient moins d’une incapacité à agir que d’une difficulté à passer du cocon protecteur de l’enfance, devenu trop étroit, au terrain vague de l’adolescence, un peu trop vaste. Pete Fromm décrit avec une grande justesse cette façon dont Lucy, en faisant deux pas en avant et un pas en arrière, traverse ce territoire plein de promesses et de dangers. Tout ça n’est qu’une histoire d’espace, en fait. Tout est affaire de décor, de monde qui change. Pas seulement le monde intérieur de Lucy dans lequel se mélange la peur de l’inconnu et l’envie de la découverte. Mais aussi le monde extérieur, autour d’elle.

Le problème de Lucy, ce n’est pas tellement que ses seins poussent, c’est plutôt qu’ils occupent un peu plus cet espace qu’elle doit continuer à partager avec les autres, ce monde dont elle bouleverse l’équilibre, sans même le vouloir, simplement en le parcourant. Son problème, c’est qu’avec son nouveau corps et ses désirs changeants, elle doit y trouver une place qui n’est elle-même nouvelle que parce que sur le chemin chaotique qui la mène vers l’autonomie, Lucy est contrainte peu à peu de modifier ses repères.

Si l’adolescence ne lui apparait pas forcément comme la période la plus cool de l’existence, c’est précisément parce que Lucy voudrait que rien ne change mais que tout soit différent, et sait bien, dans le fond, que ce n’est pas possible. Il lui reste à admettre que ce n’est pas non plus souhaitable.

Lucy in the sky de Pete Fromm (éditions Gallmeister)

chronique rédigée en mai 2017 pour l’émission Des poches sous les yeux diffusée quotidiennement sur les ondes de Radio Béton