« Mon grand-père était très sévère sur la façon de se tenir à table. Il faisait des yeux exorbités si nous agitions nos couverts en parlant. »
« Mon grand-père, qui était fier de parler allemand, disait ‘’Scheiẞe’’. »
« Mon grand-père a de longues mains et une manière particulière de les croiser. Il les arrondit en les posant l’une sur l’autre. »
Le livre de Valérie Mréjen est composé de près de 400 souvenirs comme ceux-là, qui tiennent en deux lignes ou cinq, rarement plus de dix, et concernent son grand-père mais aussi sa mère, son père, ses frères et sœurs, ses oncles et ses tantes, des voisins, quelques fois de simples connaissances de ses parents.
Le plus souvent ce sont des anecdotes parfaitement anodines, presque insignifiantes, des récits d’évènements sans importance, des descriptions d’objets familiers ou de situations quelconques, au milieu desquelles surgit soudain l’ombre d’un drame, le souvenir d’une blessure, la persistance d’une émotion lointaine.
Parfois, c’est un peu cruel ou choquant.
Mais parfois, c’est drôle comme une blague de Toto : « Ils avaient un professeur complètement sourd. L’un des élèves levait la main et demandait : ″ Monsieur, je peux aller aux toilettes ? ″ Quelques secondes plus tard, un deuxième posait la question : ″ Monsieur, je peux aller baiser ta femme ? ″ Le prof disait : ″ Non ! Il y a déjà quelqu’un ″. »
Parfois aussi, c’est un peu gênant comme une dispute dont on serait le témoin involontaire : « Mon grand-père n’a jamais voulu dire ce qu’il avait fait pendant la guerre. Il prétendait plus ou moins avoir résisté. Je pense que ma mère le soupçonnait d’avoir eu une attitude assez trouble. »
La plupart du temps ce sont des souvenirs personnels de l’auteur, mais il y en a aussi qui lui ont été racontés ou qu’elle a reconstitué, et qu’elle rapporte d’un ton calme et posé, sans nostalgie particulière ni surcharge émotionnelle apparente, dans un style simple, presque neutre, qui utilise indifféremment le présent et l’imparfait.
C’est le mélange de tous ces éléments qui donne au livre un rythme singulier et au texte l’allure d’un grand puzzle dont les pièces seraient étalées au milieu d’une table. Un souvenir en appelle un autre, par association d’idées ou rapprochement de mots. Par exemple, « Il aime bien aspirer la soupe brûlante en grimaçant. » est immédiatement suivi de : « Quand il est en froid avec son ami Huguette, il dit qu’elle lui fait la soupe à la grimace. »
Ailleurs ce sont des souvenirs distants de plusieurs pages qui se font échos, se complètent ou semblent rebondir. Après avoir écrit « Ma mère trouvait que les oreilles percées et le vernis à paillettes faisaient fille de concierge. », Valérie Mréjen, douze pages plus loin, avoue : « Pour embêter ma mère, je suis rentrée un soir avec les oreilles percées. » puis, juste après : « Une autre fois, je suis revenue avec une coupe atroce. Elle m’a dit ″ c’est dommage, toi qui avais de si beaux cheveux ″. Si elle me l’avait dit avant, je ne serais pas allé chez le coiffeur. » En trois phrases en apparence plutôt banales, c’est le rapport entre la mère et la fille qui est décrit, la volonté de se rebeller contre l’autorité parentale mais aussi la recherche de reconnaissance, tout le poids des non-dits, des espoirs et des malentendus.
Ce qui est fascinant et touchant, dans le livre de Valérie Mréjen, c’est la façon dont, petit morceau par petit morceau, elle recompose l’histoire d’une vie, la sienne en l’occurrence mais ce pourrait être la tienne ou une autre, à travers celle d’une famille ; en dispersant les souvenirs pour mieux démontrer leur inévitable enchevêtrement ; associant ceux des uns à ceux des autres pour se les approprier et les transmettre à son tour. Ce qui est fascinant et touchant, c’est qu’avec tous ces petits bouts de souvenirs, elle fait apparaître, lorsque le puzzle est terminé et que chacun a trouvé sa place, à quel point le tout est supérieur à la somme des parties.
Mon grand-père de Valérie Mrejen (éditions Allia)

chronique rédigée en janvier 2018 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton
