Sorel Eros est un palindrome. Ses deux auteurs ne cherchent pas à en faire mystère puisque la chose est annoncée, sur la couverture même, juste sous le titre qui est lui-même évidemment, un palindrome.
« Qu’est-ce qu’un palindrome ? » me diras-tu peut être si tu n’es pas familier des méthodes d’écriture sous contrainte. « Imagine un long, très long serpent dont la queue serait munie d’une seconde tête » te répondrait, en guise d’explication Perry-Salkow et Schmitter. Un palindrome c’est ça, un texte en miroir dont la seconde moitié est l’exact et symétrique recomposition lexicale de la première.
Le titre, Sorel Eros, est un palindrome de neuf lettres. De gauche à droite tu lis « sorel eros », et de droite à gauche, « sorel eros » également. Autre exemple, qui sert de phrase introductive au bouquin : « Le rose de ma lèvre serpente sur ces appas écrus et ne préserve l’âme de Sorel » est un palindrome de 63 lettres. Quant à Sorel Eros, c’est un palindrome de 10 001 lettres, soit 4435 de plus que celui de Georges Perec qui, depuis 1969, détenait le record dans ce domaine.
Il faut sans doute avoir un esprit particulièrement agencé pour écrire un palindrome. Lorsque le gonze moyen ne voit dans Laval que le nom d’une bête ville du département de le Mayenne (53), Perry-Salkow et Schmitter repèrent immédiatement le palindrome. Rien ne permet pour le moment d’affirmer que ce sont des extraterrestres, mais tout porte à croire qu’ils sont quand même un peu mutants, une sorte de croisement entre Maître Capello et Allan Turing, des gars qui, non contents d’avoir du vocabulaire, sont secoués en permanence par l’irrépressible besoin de démonter les mots pour les remonter dans un ordre totalement différent. Ils n’en sont pas d’ailleurs à leur coup d’essai puisque chez le même éditeur ils avaient déjà publié, entre autres, sous le titre Mots d’amour secrets, un ensemble de textes à énigmes, usant de toutes sortes de contraintes, de l’acrostiche au rébus typographique en passant par le contrepet ou le boustrophédon. Quant à Jacques Perry-Salkow, il n’est pas loin d’être le spécialiste français de l’anagramme, cette méthode qui consiste à recombiner les lettres d’un mot pour lui donner un sens nouveau qui l’éclaire subitement d’une façon tout à fait saisissante (par exemple, une anagramme de « entreprise Monsanto » est « poison très rémanent »).
Maintenant que tu sais tout ça, et après t’être extasié sur la prouesse technique qui consiste à écrire un palindrome de 10 001 lettres, tu vas sans doute me dire : « Oui et alors ? » Et tu auras raison. La contrainte, aussi spectaculaire soit-elle, ne peut se suffire à elle-même, sinon le texte ne serait rien d’autre qu’un exploit, une performance, dont tu peux certes apprécier la puissance mais, est-ce que c’est ça que tu attends d’un livre, quel qu’il soit ? Non. La contrainte ne saurait être une fin en soi. Même si elle est inévitable. Un sonnet comme un polar, une liste de course comme une note de service, La recherche du temps perdu comme une blague de Toto, tous les textes sont soumis à des contraintes, plus ou moins lourdes, dont la principale, presqu’incontournable est qu’il faut composer avec les 26 lettres de l’alphabet, 30 si vous écrivez en russe ou 28 si vous écrivez en esperanto.
Georges Perec, encore lui, disait, et il savait de quoi il parlait, que la contrainte loin d’être un poids ou une entrave, libérait sa créativité en l’obligeant à trouver un passage entre l’idée et le mot. Dans le cas de Sorel Eros, la contrainte est choisie, assumée, maîtrisée. Elle donne aux mots leur singulière sonorité, aux phrases leur rythme étonnant, au texte son envoutante mélodie. Celui-ci porte en lui le mystère de son sens, un mystère qui nous dépasse, tout autant que les auteurs peut être, et ce que nous croyons en comprendre n’est que la partie visible d’un iceberg dont la masse immergée est prise dans les tentacules de notre inconscient, ce cachot poreux où nos désirs s’entassent et se tortillent en piétinant d’impatience. Se laisser porter par les mots de Sorel Eros, c’est courir le risque d’entrevoir ce mystère.
Une psychanalyse, c’est dix bonnes années de séances. Sorel Eros, c’est une petite demi-heure de lecture. Quant au rapport qualité/prix, je ne t’en parle même pas…
Sorel eros de Jacques Perry-Salkow & Frédéric Schmitter (éditions Rivages)

chronique rédigée en mai 2020 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton
