Est-ce parce qu’un livre est drôle qu’il faut en faire une chronique qui le serait également ?
Pas forcément.
D’abord parce que la comparaison entre les deux niveaux de drôlerie a de forte chance de tourner au désavantage du chroniqueur et risquerait ainsi de faire passer celui-ci non seulement pour un gros naze mais aussi à côté de son but, c’est-à-dire : donner envie à ceux qui l’écoute de lire le livre qu’il est en train de présenter. Ensuite et surtout parce que la notion de drôlerie est extrêmement subjective. J’ai vu personnellement des gens qui n’avaient pas l’apparence immédiate de débiles mentaux rester insensibles à la projection d’un film de Blake Edwards mais se tordre de rire devant le spectacle d’un pauvre bougre pris au piège du coussin péteur (le coussin péteur, classique des farces et attrapes, fut officiellement inventé, faut-il le rappeler ?, par un industriel canadien mais son origine remonterait à la plus haute antiquité puisqu’on attribue cette étonnante invention à l’empereur romain Héliogabale, ce qui a de quoi nous laisser aussi perplexe que songeur).
Publié à la fin du XIXème siècle, Trois hommes dans un bateau raconte l’aventure de Georges, Harris et Jerome, qui, accompagnés du chien Montmorency, ont décidé d’entreprendre un voyage en barque sur la Tamise. Si le roman se présente comme une histoire de l’Angleterre des bords du fleuve, son intérêt tient avant tout à la succession d’anecdotes désopilantes et de digressions comiques dont le récit est truffé. Car Three men in a boat (to say nothing of the dog), titre original du roman, est un livre cocasse, marrant, poilant, drolatique, tordant, et pour tout dire hilarant.
Hilarant pour qui apprécie cette forme d’humour typiquement anglais parfois appelée understatement.
Une écriture légère et élégante, un style tout en litote qui accompagne un ton plein d’ironie flegmatique : c’est ça l’understatement. On est plus du côté de Woodehouse ou de Lubitsch, que de Benny Hill et du coussin péteur (encore lui).
Il n’y a pas de gag dans Trois hommes dans un bateau, personne ne marche sur la tête d’un râteau pour recevoir le manche en pleine face, ni ne disparaît subitement dans une bouche d’égout. Il n’y a que des situations anodines, des incidents quotidiens, décrits avec minutie par un observateur des petits travers de l’espèce humaine qui, plutôt que de se moquer des autres, a pris le parti de rire de lui-même.
C’est pourquoi on n’éclate pas immédiatement de rire en lisant les aventures de ses trois hommes et de leur chien. On n’est pas dans le OUAAHAHAHAH !, plutôt dans le Huhuhu ! qui s’installe tranquillement, avant de devenir progressivement Héhéhé !, pour finir en Hahaha ! et de laisser sur les lèvres un sourire ravi qu’on a du mal à abandonner.
« Nous fîmes halte pour déjeuner sous les saules, près de Hampton Park. C’est un petit coin charmant, un agréable plateau verdoyant qui longe la rive, à l’ombre des arbres. Nous venions à peine d’entamer le troisième service – pain et confiture – lorsqu’un monsieur en manches de chemise et pipe au bec s’approcha de nous et nous demanda si nous savions que nous étions sur une propriété privée. Nous répondîmes que nous n’avions pas encore considéré cette question d’assez près pour en arriver, sur ce point, à une conclusion définitive, mais que, s’il nous donnait sa parole de gentleman que nous étions en effet sur une propriété privée, nous serions volontiers disposés à le croire. Il nous accorda l’assurance requise, et nous le remerciâmes ; mais comme il ne bougeait pas et ne semblait pas satisfait, nous lui demandâmes si nous pouvions faire encore quelque chose pour lui et Harris, qui est d’un caractère avenant, lui offrit une tartine de confiture. J’imagine que le bonhomme devait appartenir à quelque secte pour qui le pain et la confiture font l’objet d’un tabou, car il déclina l’offre avec la gracieuseté d’un bouledogue, comme s’il souffrait d’en subir la tentation, et ajouta qu’il avait le devoir de nous expulser. »
On attribue à Lao Tseu, célèbre penseur chinois contemporain de Confucius, qui aurait vécu en 530 avant notre ère, soit bien avant Héliogabale, la pensée philosophique suivante : « Donne un poisson à un homme, il mangera un jour. Apprends-lui à pêcher, il mangera tous les jours. » On pourrait la détourner en disant : Donne une blague Carambar à un homme il rira (peut-être) une fois. Donne-lui Trois hommes dans un bateau, il rira (sans doute) toute sa vie. Alors que vous soyez plutôt OUAHAHAH ! ou plutôt Héhéhé !, je ne peux que vous conseiller de lire le roman de Jerome K Jerome, et de vous munir d’un slip de rechange, au cas où.
Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome (Points)

chronique rédigée en février 2016 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton
