Un été 42

Pendant l’été 1942, la seconde guerre mondiale bat son plein. Depuis quelques mois, les Etats-Unis se sont lancés dans l’aventure, après l’attaque de Pearl Harbor. Hermie, Oscie et Bernie, les trois adolescents du roman d’Herman Raucher, s’ils sont trop jeunes pour partir au front, mènent eux aussi une guerre quotidienne, non pas contre les fourbes kamikazes ni contre les méchants nazis, mais contre leurs hormones qui ne leur laissent pas un moment de répit. Agés de 15 ou 16 ans, en vacances sur une île de la Nouvelle Angleterre, ils passent le plus clair de leur temps à se demander comment ils pourraient bien coucher avec une fille et surtout quand ils pourront mener à bien ce projet qui tourne bientôt à l’obsession lorsqu’ils découvrent dans un manuel médical une planche éducative détaillant en 12 étapes l’acte sexuel entre deux individus humains et de sexes opposés. Les journées des trois garçons ne sont plus alors qu’une lancinante et obsédante quête de la partenaire qui voudrait bien se laisser reluquer, béquotter, tripoter et plus si affinités ; toute personne du sexe féminin devenant instantanément un objet de fantasmes délirant. Jusqu’à ce que Hermie rencontre Dorothy. Dorothy a 23 ans, de grands yeux verts et des cheveux ondulés qui lui tombent sur les épaules ; elle est mariée à un soldat qui vient d’être envoyé combattre dans le Pacifique, et Hermie tombe amoureux d’elle dés l’instant où il la croise.
Le roman d’Herman Raucher, vraisemblablement autobiographique, dépeint avec une précision et une justesse diaboliques les affres de l’adolescence. Les épisodes de la vie quotidienne d’Hermie, ses rapports avec ses parents ou sa sœur ainée, ses échanges parfois houleux avec ses copains, ses interrogations angoissées, ses craintes imprécises, ses espoirs bouillonnants ; tout cela est raconté sur un ton perpétuellement à mi-chemin entre l’ironie mordante et la compassion moqueuse, porté par un style tout en métaphores et en litotes hilarantes. Mais surtout, Herman Raucher décrit avec une exactitude minutieuse les mécanismes mentaux qui conduisent un adolescent surexcité à faire passer tout ce qui l’entoure par le prisme de ses pulsions érotiques, et les frustrations que cela peut entraîner tant l’écart est grand entre ce qu’il rêve d’accomplir et ce qu’il est réellement capable de réaliser. Lorsqu’Hermie entre dans un fast food, il suffit que la serveuse lui demande ce qu’il veut pour que sa machine à fantasmes se mette immédiatement en marche : « Oui, ma belle. Je veux autre chose. Je te veux toi. Direct là-dessus, merci d’avoir nettoyé. Je veux que tu te couches et que tu écartes les cuisses sans faire d’histoires. Et quand j’aurai fini, ma belle, je remettrai mon chapeau, je te lancerai une pièce et je sortirai pour baiser à tout-va dans les rues de Port Royal, laissant derrière moi une ribambelle de filles couchées sur des bancs, leurs jupes retroussées au dessus de leurs têtes, suppliant d’une voix étouffée d’en avoir encore. » Prétentions qui prêtent à rire quand on sait que le même Hermie, quelques pages plus tôt, a passé toute une séance de cinéma à peloter frénétiquement le bras d’une jeune-fille assise dans le noir à ses côtés en étant persuadé qu’il lui touchait la poitrine.
Pour Hermie et ses copains, l’envie de passer à l’acte est aussi grande que la méconnaissance qu’ils ont de celui-ci et que la crainte que cela fait naître en eux. Ils s’imaginent en super-héros du sexe et de la séduction mais s’endorment sous les photos de stars de cinémas glamour qu’ils ne rencontreront jamais ailleurs que dans leurs rêves ou dans les films.
Pourtant, Hermie atteindra son but : non pas séduire Dorothy mais coucher avec elle, dans des circonstances qu’il aurait sans doute préféré toutes autres. Dans ses dernières pages, Un été 42 change de ton lorsque la folie guerrière des hommes, en filigrane durant tout le récit, transforme la vie d’Hermie en exhaussant son vœu le plus cher d’une manière qu’il n’avait forcément pas prévue et qui donne à cette expérience fondatrice le goût amer d’une blessure qui toujours restera ouverte.
Le roman d’apprentissage drôle et féroce prend alors les teintes plus sombres du drame pour nous rappeler que le destin de chaque homme n’est jamais que celui de l’humanité toute entière, et réciproquement.

Un été 42 de Herman Raucher (éditions folio)

chronique rédigée en septembre 2016 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton