« Jeté sur ce globe sans force physique et sans idées innées, hors d’état d’obéir par lui-même aux lois constitutionnelles de son organisation, qui l’appellent au premier rang du système des êtres, l’homme ne peut trouver qu’au sein de la société la place éminente qui lui fut marquée dans la nature et serait, sans la civilisation, un des plus faibles et des moins intelligents des animaux : vérité sans doute bien rebattue, mais qu’on n’a point encore rigoureusement démontrée. »
Nos auditeurs les plus fidèles se souviennent peut-être de la chronique faite sur cette même antenne du roman de TC Boyle, L’enfant sauvage, et les plus cinéphiles connaissent sans doute le film homonyme réalisé par François Truffaut 40 ans plus tôt. Les deux œuvres racontent la même histoire. Celle d’un enfant d’une dizaine d’années découvert par des paysans aveyronnais en janvier 1800, au beau milieu de la forêt où il vivait manifestement à l’état sauvage après y avoir été abandonné alors qu’il n’avait pas quatre ans. Capturé et confié successivement à un célèbre aliéniste puis au directeur d’un institut pour sourds muets, qui se montreront tous deux incapables de l’éduquer et concluront à son irréversible crétinerie, le sauvage de l’Aveyron est placé sous la garde du docteur Itard et de sa gouvernante, madame Guérin, qui lui donneront un nom, Victor, et auprès desquels il acquerra les bases fondamentales d’une vie civilisée : marcher avec des chaussures, s’assoir à table pour manger, se coiffer, dire bonjour et merci, etc.
Au cours de ces années d’apprentissage, le docteur Itard a rédigé deux textes : De l’éducation d’un homme sauvage ou Des premiers développements physiques et moraux du jeune sauvage de l’Aveyron, en 1801, pour présenter les principes et l’avancée de ses démarches, et Rapport fait à son excellence le Ministre de l’Intérieur sur les nouveaux développements et l’état actuel du sauvage de l’Aveyron, en 1806, à l’attention des autorités de l’Etat afin d’obtenir des moyens financiers pour poursuivre ses travaux.
Ce sont ces deux textes qu’ont réunis les éditions Allia.
La fonction de l’auteur et la nature même des textes pourraient laisser supposer ou craindre une certaine austérité de style et une construction soumise à des contraintes essentiellement descriptives qui excluent a priori les fantaisies de ton.
Il n’en est rien. Bien qu’il n’ait pas sans doute de prétention littéraire, Jean Itard manie la langue avec une élégance qui, pourra sembler parfois empesée ou surannée, mais donne à ses textes un charme indéniable. Les tournures de phrases sont habiles, le vocabulaire choisi, le rythme stimulant. Les amateurs d’ellipse subtile et d’allusion adroite apprécieront des phrases comme : « Je fis joindre à l’administration des bains l’usage des frictions sèches le long de l’épine vertébrale et même des chatouillements dans la région lombaire. Ce dernier moyen n’était pas un des moins excitants ; je me vis même contraint de le proscrire, quand ses effets ne se bornèrent plus à produire des mouvements de joie mais parurent s’étendre encore aux organes de la génération et menacer d’une direction fâcheuse les premiers mouvements d’une puberté déjà trop précoce. »
L’intérêt premier, mais pas exclusif donc, du livre tient évidemment à son sujet : l’éternel débat sur l’importance des apports respectifs de l’inné et de l’acquis, et par suite sur les enjeux et limites de l’éducation.
La grande question que se posent ceux qui approchent Victor et prétendent l’éduquer est : « est-ce qu’il a été abandonné parce qu’il était idiot ou est-il devenu idiot parce qu’il a été abandonné ? » On voit bien que ceux qui échouent à faire sortir Victor de son isolement sont ceux qui voudraient le façonner, malgré lui, selon l’image qu’ils se font d’un être civilisé. Si Itard n’échappe pas tout à fait à ce travers, au moins est-il porté par de vraies convictions humanistes et, jusqu’à un certain point, progressistes. Convictions que l’on retrouvera bien des années plus tard dans des expériences éducatives telles que Summerhill. Ceux qui pensent détenir un savoir incontestable et prétendent l’imposer pour le bien d’autrui, ne peuvent qu’échouer car ils cherchent avant tout à se rassurer eux-mêmes. La réussite d’Itard, au moins partielle, tient au fait qu’il accepte de mettre ses hypothèses à l’épreuve de la pratique, au risque de se frotter au doute et de trouver des questions où il attend des réponses. Pour le dire autrement, il accepte l’idée qu’élever des enfants, c’est s’élever, avec eux.
Victor de l’Aveyron de Jean Itard (éditions Allia)

chronique rédigée en mars 2020 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton
