W ou le souvenir d’enfance

Il y a deux histoires dans le livre de Georges Perec.

La première, c’est celle d’une île perdue à l’autre bout du monde, sur laquelle la vie des habitants est toute entière organisée autour de compétitions sportives. Cette île, elle s’appelle W.

L’autre histoire, c’est tout simplement celle de Georges Perec lui-même, qui à partir de photos annotées, de témoignages de proches, de textes divers, de bribes de souvenirs, tente de reconstituer les premières années de sa vie.

Composé de 37 chapitres qui font alterner l’une et l’autre histoire, W ou le souvenir d’enfance est découpé en deux parties, séparées brusquement à la page 89 par des points de suspension, et introduite chacune par une citation de Raymond Queneau : « cette brume insensée où s’agitent des ombres / comment pourrais-je l’éclaircir ? » pour la première, « cette brume insensée où s’agitent des ombres / est-ce donc là mon avenir ? » pour la seconde.

Bien plus qu’un simple hommage, ces deux vers apparaissent comme la description même du projet porté par le texte de Perec : décrire le mécanisme qui fait que toute notre vie est orientée, conditionnée, déterminée par nos premières expériences du monde, dont nous ne gardons pourtant qu’un souvenir imprécis et déformé, mais aussi comment nos souvenirs nous protègent et nous construisent à la fois.

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » affirme Perec au début du chapitre 2 « Jusqu’à ma douzième année à peu prés, mon histoire tient en quelques lignes : j’ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j’ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son marie m’adoptèrent. Cette absence d’histoire m’a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire, de mon histoire vécue, de mon histoire réelle. »

Cette histoire donc, c’est celle d’un enfant juif dont le père est tué sur le front au début de la guerre et dont la mère meurt en déportation peu de temps après. C’est celle d’un enfant qui grandit sans parents et doit, pour échapper lui-même à la mort, faire disparaître ses origines. C’est celle d’un enfant qui, entre onze et quinze ans, invente une cité régie par l’idéal olympique dont il dessine les habitants, « sportifs aux corps rigides, aux faciès inhumains » ; dont il décrit avec minutie les incessants combats ; dont il énumère avec obstination les palmarès sans fin.

C’est à partir de ces dessins, représentation de ce qu’il qualifie lui-même de « fantasme enfantin », que Perec écrira, bien des années plus tard, la partie fictionnelle de W ou le souvenir d’enfance, associée ensuite à une tentative d’autobiographie.

La grande force du livre tient à la façon dont Perec entremêle cette fiction, pur produit de son imaginaire, et le récit personnel et intime, véritable enquête sur ses propres origines. Dans les deux cas, il s’agit de recomposer une histoire à partir de fragments, de bribes, d’hypothèses et de doutes. Dans les deux cas, il s’agit de transformer les images en mots, d’utiliser l’écriture pour tenter d’organiser ce que l’on veut savoir, ce que l’on croit comprendre et ce que l’on préfère ignorer.

Car bien sûr les deux récits n’en forment qu’un en définitive. La réalité ne dépasse pas la fiction car les deux sont totalement et intimement liées par la force des mots et la puissance de l’écriture. L’histoire de W, cette île qui abrite des sportifs qui s’épuisent dans des compétitions permanentes dont la description dévoile progressivement l’absurdité destructrice d’un système oppressif, n’est rien d’autre que l’histoire enfouie de l’enfant Georges Perec, celle qu’il a refoulée derrière des souvenirs écrans et qui ressort sans cesse dans les mots qu’il choisit et dans la façon dont il les associe.

« J’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. »

A la fois roman d’aventure, enquête policière, témoignage psychanalytique et journal intime, W ou le souvenir d’enfance propose en même temps une idée sur la vie et une idée sur la littérature, c’est-à-dire un miroir dans lequel se reflète forcément notre propre histoire.

W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec (éditions Gallimard, collection L’imaginaire)

chronique rédigée en décembre 2017 pour l’émission Des poches sous les yeux diffusée quotidiennement sur les ondes de Radio Béton