Zazie dans le métro, c’est typiquement le genre de bouquin qu’on a lu plus ou moins de force au collège, parce que c’était au programme, comme L’écume des jours de Boris Vian ou L’étranger d’Albert Camus.
L’histoire, on la connaît par cœur donc, c’est celle d’une gamine que sa mère confie à son oncle parisien le temps d’un week end qu’elle compte passer avec son amant. Le rêve de Zazie, c’est de prendre le métro, mais pas de bol, justement ce jour là, les employés de la RATP sont en grève. Alors, elle se promène un peu partout dans Paris, aux puces, à la tour Eiffel, à la Sainte Chapelle, sans jamais pouvoir prendre le métro.
Pourtant, même si on sait déjà tout ça, relire Zazie dans le métro de son propre chef, sans avoir de compte à rendre à son prof de français ni de fiche de lecture à rédiger pour lundi matin, est une expérience vraiment enthousiasmante parce qu’on est immédiatement emporté dans l’ambiance si particulière de l’écriture de Queneau. C’est comme si on reprenait tout à zéro, comme si on découvrait pour la première fois cet univers à la fois burlesque et poétique et savant et surréaliste.
Ce qui est étonnant avec Zazie dans le métro, ce qui séduit immédiatement, c’est la façon dont les mots sont non seulement choisis et assemblés, mais aussi et surtout décortiqués, retournés, bricolés, inventés.
Ce qui est étonnant, c’est qu’on voit bien que ça a été écrit par quelqu’un qui connait parfaitement les règles de la syntaxe et de la grammaire, quelqu’un qui maîtrise un registre de vocabulaire soutenu et est capable d’écrire des phrases comme : « Laissez-moi en cet instant si doux évoquer cette fusion de l’existence et du presque pourquoi qui s’opère dans les creusets du nantissement et des arrhes. Pourquoi pourquoi pourquoi, vous me demandez pourquoi ? Eh bien, n’entendez vous pas frissonner les gloxinias le long des épithalames ? » mais qui choisit, dans le même temps, d’user d’un langage très familier, d’aller chercher des expressions argotiques ou même carrément d’écrire en phonétique comme dans la toute première phrase du roman avec son célèbre « Doukipudonktan ». Gabriel, l’un des personnages principaux, s’interroge ainsi sur l’origine de l’odeur, jugée par lui exécrable, dégagée par ses voisins et Queneau exprime ses pensées profondes en assemblant ces 14 lettres : D O U K I P U D O N K T A N, doukipudonktan.
Passé chez les surréalistes à une époque où le pape Breton ne les obligeait pas encore à se prendre trop au sérieux, Queneau connait la valeur des mots, leur sens caché derrière leur sens littéral. Il est comme Francis Picabia qui savait dessiner à la perfection mais choisissait de faire des tableaux en assemblant des bouts de ficelles. Parce que le geste est plus important que la technique. Et parce qu’il est plus amusant d’inventer librement des formes biscornues que de reproduire fidèlement des modèles académiques.
Parodie de multiples formes romanesques, le roman de Queneau se présente comme un labyrinthe dans lequel on se laisse embarquer, en suivant Zazie dans son exploration de la capitale qui ressemble fortement à une découverte de ses propres émotions, intimes autant que nouvelles. Privée de métro, qu’on pourrait bien, sans trop forcer sur la symbolique, assimiler au ventre protecteur de la ville, c’est-à-dire de la mère, Zazie, en arpentant les rues, fait la rencontre de tout un tas de personnages plus ou moins recommandables avec lesquels elle entretient des relations loufoques et inattendues pour une fillette de son âge. Zazie, elle est un peu comme l’Alice de Lewis Caroll, mais son pays des merveilles s’étend de Saint-Germain-des-Prés au Champ-de-Mars, et à la place d’un lapin pressé, d’une chenille qui fume le narguilé ou d’une reine de cœur, elle côtoie un oncle qui, travaillant dans un cabaret transformiste, est soupçonné, à tord, d’être homosexuel ; un flic aux intentions douteuses et aux pratiques discutables, ou une veuve à la libido parfois débordante. On a toujours l’impression, en lisant Zazie dans le métro, que les personnages sont observés par les yeux de la fillette qui découvre à travers eux l’image de ses désirs naissants.
« Alors, tu t’es bien amusée ? » lui demande sa maman à la fin du livre en venant la récupérer sur le quai de la gare d’Austerlitz.
« Comme ça » répond Zazie.
-T’as vu le métro ?
– Non.
– Alors qu’est-ce que t’as fait ?
– J’ai vieilli.
Zazie dans le métro de Raymond Queneau (éditions Folio)

chronique rédigée en février 2018 pour l’émission
Des poches sous les yeux
diffusée quotidiennement sur les ondes de
Radio Béton
