Jesus Elvis Junkie Blues

« De GG Allin à Lux Interior, Nick Cave et Stu Spasm, incarnation du voodoo blues déviant dans le garage-punk rock’n’roll underground ».

Le sous titre du livre de Merle Leonce Bone pourrait laisser penser qu’on a entre les mains la thèse d’un doctorant en musicologie spécialiste du swamp rock et c’est peut être pour dissiper cet éventuel malentendu que l’éditeur, le Camion blanc, spécialiste de la littérature rock (mais pas que), a cru bon de faire apparaître juste en dessous la précision : roman.

Précision importante puisque, dés les premières pages et tout au long des 24 chapitres (plus un épilogue), on découvre une succession de noms de chanteurs ou de groupes ainsi que des titres de morceaux, qui semblent avoir été collectés par une sorte d’encyclopédiste obsessionnel pour ne pas dire monomaniaque. Plus que d’une collecte d’ailleurs, il faudrait parler d’une accumulation, d’un entassement, d’un amoncellement de noms étalés parfois sur plusieurs pages (certains chapitres ne sont même ni plus ni moins que des playlists) tant la masse de références risque de désorienter sinon d’user le lecteur le plus endurci.

Si on croise des vedettes, comme Nick Cave, Lydia Lunch ou les Cramps, on rencontre aussi des inconnus aux noms parfois improbables : Shit Scum, Porno Dracula, Elvis Hitler ou encore Vaginal Cremation Davis & Robespierre Band. La tentation est grande alors d’aller chercher sur internet des renseignements sur ces formations du monde entier (le recensement ne se limite pas aux Etats-Unis mais couvre la quasi-totalité du globe, de Paris à Leipzig et d’Islande en Australie en passant par l’Espagne) ou simplement pour vérifier la réalité de leur existence. Il est probable que si l’on retirait la totalité des noms et titres réunis dans ce véritable guide du routard du garage-rock underground, qui compte quand même plus de 400 pages, on réduirait de moitié l’épaisseur de l’ouvrage, mais ce serait aussi absurde que de supprimer tous les noms de poissons dans 20000 lieux sous les mers ou tous les jurons du Capitaine Haddock dans une aventure de Tintin.

Mais revenons au roman puisque Jesus Elvis Junkie Blues en est un. Roman dont le héros, si on peut dire, est un certain GG Allin.

Connaissez vous GG Allin ? Moi non. Jusqu’à ce que le livre de Merle Leonce Bone et un détour par Wikipedia me permettent de combler cette lacune.

GG Allin, né Jesus Christ Allin (véridique !) en 1956 et mort 37 ans plus tard des suites d’une excessive absorption d’héroïne, est un chanteur de punk hardcore américain dont la discographie s’apparentait, selon un journaliste, à, je cite : « une semi-remorque d’obsessions puériles, de concupiscence démente et d’humour au niveau du slip ».

Il semblerait que la réputation, et par suite la notoriété, de GG Allin aient été forgées, moins par ses talents de chanteur ou de mélodiste que par ses performances scéniques durant lesquelles il n’hésitait pas à brailler à poil, à tabasser ou à se faire tabasser par son public, à se marteler la face jusqu’au sang à coup de microphone ou encore à déféquer sur scène avant de se barbouiller avec sa propre merde. Autant d’excentricités transgressives pouvant paraître déplacées sinon répugnantes pour le commun des mortels mais relevant semble-t-il d’une véritable prise de position idéologique voire politique pour GG Allin qui prétendait redonner ainsi au rock’n’roll sa vocation originelle de rébellion et d’anti-conformisme.

Si le cœur vous en dit et surtout si vous l’avez bien accroché, vous trouverez sur internet nombre de vidéos qui vous permettront de vous faire une idée plus précise de la chose. Sinon vous pouvez lire le roman de Merle Leonce Bone qui est, ceci dit, moins une biographie de GG Allin qu’une sorte d’exploration d’un certain esprit rock et dont le style assez particulier risque lui aussi de vous laisser, au choix, perplexe, ébloui ou pantois, selon votre humeur du moment et la quantité de substances psychotropes que vous aurez absorbées au préalable.

Personnellement, je suis sorti éreinter de la lecture de Jesus Elvis Junkie Blues. C’est épuisant, souvent déroutant, parfois agaçant, et pas vraiment le genre de livre que l’on ouvre en se disant : « je vais passer un sacré bon moment de détente », sauf bien sûr si une reprise de Pornography des Cure par Screaming Jay Hawkins est précisément l’idée que vous vous faites d’un sacré bon moment de détente.

Il y a un rythme singulier dans ce livre, qui tient à un assemblage de mots dont le sens échappe plus d’une fois à l’entendement (au mien en tous cas), mais dont la musicalité n’est pas sans évoquer, plus ou moins lointainement, les échappées délirantes de Pour en finir avec le jugement de dieu, les hallucinations baroques de Lautréamont ou les dérapages syntaxiques de La machine molle. Exemple : « Que Allin même pourrissant nous expectore d’une voix de latex à oscillatoire malléable, dans un registre surfant félin de la menace à la séduction, de l’irruption grotesque d’Entertainment dingue et inquiétant à la fêlure sexy flirtant, branque, avec la rupture psychotique sur les bords. »

A priori, c’est le genre de bouquin qu’on a envie de conseiller plus spontanément à ceux qui n’aiment rien tant que pogoter au milieu d’une horde de bikers défoncés au bourbon plutôt qu’à ceux qui kiffent l’élégance feutrée d’un roman de Jane Austen savouré au coin du feu en sirotant une tasse de earl grey tiède.

Mais comme à Radio Béton, précisément, des a priori, on se contrefout, j’ai juste envie de vous conseiller d’aller y voir par vous-même.

Jesus Elvis Junkie Blues de Merle Leonce Bone (éditions Le camion blanc)

chronique rédigée pour le direct de l’émission Des poches sous les yeux à la Bourse aux disques organisée par Radio Béton en novembre 2018