« Ce livre est un hommage aux musiciens, graphistes, dessinateurs, écrivains, journalistes, qui ont rendu ma vie, et celle de beaucoup d’autres un peu moins grise, un peu moins sage, mais pas forcément moins lucide pour autant. » Ce n’est pas moi qui le dis mais Hervé Bourhis lui-même en introduction de son livre, Le Petit livre Rock.
Pourquoi petit ?
A cause de son format d’abord. Bien inférieures à celui des albums de bédé classiques puisque les dimensions du Petit livre Rock sont celles d’un 45 tours.
Pour ceux de nos auditeurs qui n’étaient pas nés au moment de l’élection de Jacques Chirac (je parle de la première élection de Jacques Chirac) et qui, peut-être n’en ont jamais vu de leur vie, le 45 tours est un disque vinyle sur lequel était gravé deux morceaux (un par face, donc) qui doit son nom, non pas à son diamètre mais à la vitesse de rotation à laquelle il était utilisé, et dont la fabrication a cessé au milieu des années 90, quasiment au moment du suicide de Kurt Cobain, bien qu’il n’y ait sans doute aucun rapport de cause à effet.
Petit du fait de son contenu, ensuite. A raison de deux ou trois pages par années, Hervé Bourhis passe en revue l’histoire du rock’n’roll, de 1951 (année de lancement de l’émission Moondog rock’n’roll party d’Alan Freed, sur une station de radio de Cleveland dans l’Ohio) à 2007, année non pas de la disparition du rock’n’roll qui, comme chacun sait et à l’instar des héros du peuple, est immortel, mais plus simplement de la parution du livre.
Qu’on ne s’attende pas à un livre d’historien ni de chercheur pour autant. Si Le Petit livre Rock est un livre d’histoire, c’est bien de petite histoire qu’il s’agit, et même de petites histoires (au pluriel) : une succession d’anecdotes dont la plupart sont d’ailleurs bien connues, de reproduction de pochette de disque, d’affiche, de couverture de magazine, et de plein d’autres choses en rapport avec le rock’n’roll. Mais aussi et surtout de souvenirs personnels de l’auteur.
Des éléments autobiographiques (on trouve par exemple à la page de l’année 1974, une photo de l’auteur, bébé, à côté d’un dessin montrant Iggy Pop en train de se faire fouetter par son guitariste), mais aussi des remarques ou appréciations personnelles, des commentaires pour le moins subjectifs et des réflexions du style : « le chanteur de Eels ressemble à Laurent Ruquier » ou ; en 2007, ce jugement à la fois laconique et lapidaire : « Muse = flatulence », critique dont on ne peut que saluer la concision rédactionnelle même si on n’en partage pas la pertinence en terme d’analyse musicologique.
A la page de l’année 1992, on trouve ainsi une liste intitulée « Mes cinq disquaires favoris : Abbey road (Chartres), le type du marché de la place du Commerce qui ressemble à Zappa (Tours), Ventou (Tours nord), Vinylium (Tours), Jazz, rock & pop (Tours) – y a aussi Bouvier disques, mais c’est des cons ».
Moi, je trouve ça amusant parce que je suis : 1° – tourangeau depuis toujours ; 2° – d’un âge que je ne révèlerai pas ici (mais pour vous donner un indice j’avais déjà le droit de vote à l’époque où les 45 tours existaient encore) ; 3° – copain avec un type dont la femme a fait ses études avec Hervé Bourhis (donc je l’ai déjà rencontré). Mais il faut bien reconnaître qu’un lecteur qui ne correspondrait pas à ces critères (ça fait quand même un paquet de monde) pourrait légitimement être tenté de me dire : « En quoi c’est sensé m’intéresser la liste des disquaire favoris d’un type que je ne connais pas ? Et surtout, qu’est-ce que ça apporte à l’histoire du rock’n’roll ? »
Il se trouve précisément que l’intérêt du livre n’est pas dans sa dimension historique et universelle (à laquelle il ne prétend d’ailleurs pas) mais plutôt dans une sorte de puissance évocatrice qui trouve sa force dans l’anecdotique et l’intime. Les souvenirs de l’auteur, appellent et stimulent les propres souvenirs du lecteur, ce qui fait qu’en feuilletant le livre on se surprend à penser : « Ah ouais tiens je me souviens de Debbie Harry au Muppet Show » (c’était en 1981), ou bien « Quoi ? j’avais jamais remarqué qu’il y avait Adolf Hitler sur la pochette de Sergent Pepper des Beatles ! » (sorti en 1967) ou encore « C’est dingue, c’est si vieux que ça les Inrockuptibles ? » (le premier numéro date de 1986).
Il paraît qu’au moment de mourir, on voit sa vie défiler devant ses yeux (c’est un phénomène dont la réalité tient plus de la spéculation fantaisiste que de la vérité scientifique puisque, forcément, personne n’a jamais eu l’occasion de confirmer la chose, pour des raisons qui tiennent principalement au caractère quelque peu irréversible de la mort). Et bien, c’est la sensation qu’on peut avoir en lisant Le Petit livre Rock, sauf bien sûr que, si tout va bien, on est toujours vivant à la fin.
Le charme du livre tient à sa construction qu’on pourrait qualifier de fourre-tout, ou encore de « foisonnant flip book » comme l’écrit, dans la préface, Hugo Cassavetti, qui a un sens de la formule bien supérieur au mien, ce qui explique peut-être qu’il soit chef du service Musique à Télérama alors que je ne suis, moi, que chroniqueur occasionnel sur Radio Béton.
C’est donc le livre idéal à laisser traîner aux toilettes, non pour ses vertus laxatives ou la douceur de son papier, mais justement pour ce côté fourre-tout, accentué par le style graphique, avec des dessins en noir et blanc qui font penser à des croquis griffonnés sur le vif, au coin d’une table, et qui permet de piocher au hasard des pages des infos et des anecdotes qui sont autant de madeleines de Proust (avec un S).
Un mot pour finir sur Hervé Bourhis qui a, comme vous l’aurez compris, grandi et fait ses études à Tours (ce qui est forcément un gage de qualité) et vit désormais à Bordeaux. Il est également l’auteur de séries (Ingmar entre 2006 et 2010, Le Teckel depuis 2014) et d’une très épatante biographie de Boris Vian intitulée Piscine Molitor et aussi de plein d’autres choses toutes aussi formidables dont je vous conseille vivement la lecture.
Fort du succès du Petit Livre Rock, Hervé Bourhis a eu la bonne idée de développée la formule avec un Petit livre Beatles, un Petit livre Black music et plus récemment un Petit livre French pop
Mais aussi un Petit livre de la Vème République, ce qui n’a plus de rapport avec la musique même si… (et alors là, attention ! parce que pour conclure cette brillante chronique je vous ai concocté spécialement une excellente chute qui sent bon l’humour poujadiste tendance café du commerce), un Petit livre de la Vème République donc, ce qui n’a plus de rapport avec la musique, même si, les politiques, à force de nous jouer du pipeau, ils pourraient bien finir au violon (rires).
Le Petit livre Rock de Hervé Bourhis (Dargaud)

chronique rédigée pour le direct de l’émission Des poches sous les yeux à la Bourse aux disques organisée par Radio Béton en novembre 2019
