« Tu n’as rien vu aux Studio. Rien.
– J’ai tout vu. Tout.
– Non, tu n’as rien vu aux Studio.
– Ainsi, Hiroshima mon amour, je l’ai vu. J’en suis sûre. Hiroshima mon amour a été projeté aux Studio. Comment aurai-je pu éviter de le voir ? »
Juliette releva la tête, ouvrit la bouche, hésita. Les quatre personnes assises à ses côtés étaient plongées dans la lecture studieuse de feuillets dactylographiés. Elle décida de garder pour elle ses commentaires et revint à son propre texte.
« Tu n’as pas vu Hiroshima mon amour aux Studio. Tu n’as rien vu aux Studio. »
Elle apprécia la distance qu’il lui restait à parcourir : trois pages entières, sur le même ton. Une plainte glissa entre ses lèvres : « Non mais c’est n’importe quoi ! »
Surpris, Michel lui lança un coup d’œil par-dessus ses lunettes.
– Désolée, s’excusa Juliette, mais bon !
Puis, consciente que l’argument était insuffisant pour justifier son intervention, elle agita les feuilles qu’elle tenait à la main.
– Quelqu’un d’autre a lu ça ? … Studio mon amour, c’est le titre.
Tous avaient à présent levé les yeux et l’observaient, interloqués.
– Non ? Personne ? Seulement moi ?
Le ton sur lequel elle prononça ces derniers mots révélait l’ampleur de son désarroi face à ce qu’elle considérait manifestement comme une réelle injustice. Sa question restant sans réponse, elle chercha un instant les mots qui sauraient illustrer avec exactitude le fond de sa pensée.
– Et bien, c’est de la merde !
L’appréciation fut accueillie sans émotion particulière : Michel mâchait une branche de ses lunettes ; Delphine avait posé son menton sur ses mains croisées ; Catherine jouait machinalement avec son alliance ; Jacques s’était appuyé contre le dossier de sa chaise. Juliette prit leur silence pour un encouragement.
– Lorsque je me suis portée volontaire pour faire partie du jury, reprit-elle, je me doutais bien que je n’aurais pas à lire que des chefs-d’œuvre, mais là… enfin ça…
Joignant le geste à la parole, elle jeta les feuilles sur la table.
– J’ai lu près de deux cents textes pour l’instant. Beaucoup sont d’une grande originalité, quelques-uns vraiment émouvants, charmants, amusants. Deux ou trois m’ont complètement séduite. Mais alors, il y en a certains…
Sa phrase se termina par un éloquent soupir.
– Vous, je ne sais pas, mais moi, je viens quand même de tomber sur une série assez gratinée. D’abord, il y a eu la nouvelle entièrement écrite à partir de répliques célèbres.
Tout en parlant, Juliette avait trié les liasses de feuilles posées sur la table. Elle en dégagea une.
– Vous l’avez lu celle-là ?
Catherine hocha la tête avec compassion.
– Presqu’aussi terrible que la nouvelle uniquement composée avec des titres de films, commenta-t-elle.
– Je vous passe les textes qui mettent en scène les jurés du concours…, ironisa Juliette. En voilà une mise en abyme follement originale ! Et j’en viens à ma catégorie préférée : les pastiches. Dans le genre, je vous conseille particulièrement celui-ci : l’incendie de 1985 raconté à la manière de La Tour infernale. Du grand art ! Tout y est, le découpage, les dialogues. On croirait presqu’entendre Steve Mc Queen.
– La seule différence, précisa Delphine, c’est qu’au lieu d’être à San Francisco, on est rue des Ursulines.
Michel gloussa bruyamment.
– Il doit y en avoir une dizaine comme celle-là, conçues par des petits malins persuadés d’avoir trouvé l’idée du siècle et qui attendent sans doute prés de leur téléphone qu’on leur annonce qu’ils ont gagné le prix Goncourt. Alors, je suis désolée, mais Studio mon amour, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
– Et encore, renchérit Jacques, tu n’as pas lu celle-là : la nuit des Studio à la sauce Antoninio.
« Coupez ! »
Un homme s’approche de la table.
– On va la refaire, dit-il à des techniciens restés dans l’ombre.
Puis il se tourne vers ses comédiens.
– D’abord, ce n’est pas Antoninio, c’est Antonioni.
Il pousse vers Jacques le scénario et pointe du doigt sa réplique. L’acteur s’excuse, précisant qu’il a beaucoup de mal à retenir ce nom.
– En fait, je ne sais même pas qui c’est ton Antonio-truc.
– C’est un réalisateur italien des années 50.
– 2050 ?
– Non, 1950. Mais bon, je ne te demande pas de connaître l’histoire du cinéma. Essaie seulement de retenir ton texte.
Jacques, piteux, baisse les yeux.
– Ce n’est pas ça le plus important, continue le réalisateur. Ce qui m’embête c’est que vous n’êtes pas du tout dans l’esprit de la scène. Vous la jouez comme une grosse comédie, en insistant sur le côté moqueur des personnages.
Les acteurs le regardent avec perplexité.
– Lorsque les Studio m’ont demandé de réaliser un holofilm, pour fêter leur centenaire, explique Marcello, plutôt qu’une reconstitution historique, j’ai préféré tourner un épisode précis qui symboliserait l’esprit même des cinémas. Il faut savoir ce que c’était, les Studio, à une époque, à Tours. Le cinéma, les films, tout ça ce n’était pas comme aujourd’hui. En ce temps-là, on ne faisait pas des hologrammes. Les films étaient tournés avec de la pellicule, projetés sur des écrans. Vous voyez ?
– Pas trop, répond Jacques. C’est quoi de la pellicule ?
Ignorant la question, Marcello poursuit.
– Et puis, il y avait les spectateurs des Studio. Pas forcément des cinéphiles mais des passionnés, des fidèles. Mon père y passait ses journées. Il voyait tout, il voulait tout voir. Il disait que les films étaient plus harmonieux que la vie, qu’ils avançaient comme des trains. Il disait : comme des trains dans la nuit.
– C’est bien joli tout ça, l’interrompt Delphine, mais pourquoi tu ne tournes pas un film sur ton père plutôt. Sans vouloir te vexer, je ne vois pas trop le rapport entre les Studio, les trains de ton père et cette histoire de concours.
– J’y viens, répond Marcello. En 2013, les Studio vont avoir cinquante ans et décident, pour l’occasion, d’organiser un concours de nouvelles. Mon père voulut tout de suite y participer. Lui qui n’avait jamais écrit quoi que ce soit d’autre dans sa vie que des listes de courses, se creusa la tête pendant des jours et des nuits, jusqu’à en perdre le sommeil. Et un matin, d’un seul coup, c’était fait, il avait écrit sa nouvelle, d’un trait. Il racontait que c’était venu comme par magie et que c’était parce qu’il aimait vraiment les Studio qu’il avait fini par y arriver. Franchement, le texte en question, je l’ai lu plusieurs fois et ce n’était pas du Marcel Proust, loin s’en faut. Mais on sentait qu’il y avait du plaisir dans chaque mot. Alors bien sûr, je n’étais pas dans le jury, je n’étais même pas né à l’époque, mais je crois vraiment que tous les textes envoyés témoignaient de l’attachement de leurs auteurs aux Studio, montraient que ces gens faisaient le choix d’aller voir des films à cet endroit-là et pas dans les multiplexes, parce que c’était un lieu d’échange et de rencontre.
Jacques lève la main.
– Qu’est ce qu’il y a encore ? grogne Marcello. Tu ne sais pas ce que c’est qu’un multiplexe ?
– Ah si, quand même, répond l’acteur. Mais c’est qui Marcel Proust ?
– Bref, enchaîne Marcello, cette scène, il ne faut pas la jouer comme si les jurés se moquaient des écrivains amateurs. Il faut montrer que même les pires textes étaient touchants parce que les Studio, c’était vraiment un lieu particulier et ceux qui décidaient d’aller y voir un film, exprimaient par leur choix, même inconsciemment, une certaine idée qu’ils se faisaient du cinéma mais aussi une certaine idée qu’ils se faisaient de la vie. Et tant pis s’ils passaient pour des profs à la retraite abonnés à Télérama.
– C’est quoi Télérama ? demande Jacques.
Aucune réponse ne sortira de la bouche subitement figée de Marcello. Son visage, son corps tout entier, l’espace autour de lui se changeront en une poussière bleutée qui crépitera un peu avant de disparaître dans l’obscurité. Une voix synthétique annoncera : « Fin de la séquence. Vous pouvez retirer votre masque. » Les spectateurs s’exécuteront et quitteront les sortes de hamacs dans lesquels ils s’étaient allongés pour suivre la séance de memovies©. Ils sortiront de la salle, en silence. Sur le trottoir, pendant que Louise nouera son écharpe, Henry observera un écran plasma fixé sur la façade : « Les Studio ont 150 ans ! Le 9 mars 2113 pour la première fois au monde, séance publique de memovies©. »
Annoncé comme « la plus grande invention depuis la découverte de la lumière », le memovies©, mis au point au tout début du XXIIeme siècle, permet, grâce à un masque spécial relié à un boitier de programmation spatio-temporelle, de voyager dans le temps. Projeté des jours ou des siècles en arrière, n’importe qui peut ainsi devenir le témoin direct d’un évènement passé.
– C’est vraiment incroyable, non ? dira la jeune-femme.
D’un signe de tête, Henry acquiescera.
– Moi, j’ai trouvé ça fou. Tu as vraiment l’impression d’y être, tu ne trouves pas ? insistera Louise.
Il ne répondra rien. Elle soupirera.
– Évidemment, pour toi ce n’est pas pareil. C’est ton père qui a inventé ça.
Ils se mettront à marcher tranquillement.
Henry pensera à son père, ingénieur de formation, cinéaste par passion, spécialiste de la 3D, inventeur du cinéma hologramatique, sorte de savant fou qui lui avait expliqué un jour que le cinéma était maintenant condamné, que l’espace (la salle de projection mais aussi l’écran) lui était fermé, que la seule liaison possible avec les images passait par le temps. « Un trou dans le temps, disait-il, et peut-être y ferait-on passer des spectateurs… » Il se souviendra de l’atelier secret aménagé au sous-sol de la maison, des machines aux bruits métalliques et stridents, des informations incompréhensibles défilant sur des écrans scintillants, de l’odeur d’étain des fumées grises, des souris à demi-carbonisées enterrées au fond du jardin. Il se souviendra de son père qui, à force de travail et de persévérance, avait fini par inventer un outil capable de faire un trou dans le temps : le memovies©.
La voix de Louise tirera Henry de ses pensées.
– Moi, je suis allée à Chicago, en 2012, voir Barak Obama, quand il a été réélu. Tu vois qui c’est, Barak Obama ? Et toi, t’es allé où ?
– Pas très loin, répondra Henry, voir un truc de famille.
– Un truc de famille ?
– Oui, le tournage d’un film, réalisé par mon père.
Louise sera presque déçue. C’est qu’elle ignorera que l’homme qui marche à ses côtés n’en est pas, lui, à son premier voyage dans le temps.
Un soir de décembre 2093, il s’est introduit en cachette dans le laboratoire secret. Il a branché ce qui n’était encore qu’un prototype pour remonter 80 ans dans le passé, à la recherche de son grand-père, Louis, mort avant sa naissance et dont son père lui parlait continuellement. Il s’est retrouvé au milieu d’une pièce sombre. Une lampe de bureau éclairait un homme endormi sur sa table. Henry a reconnu ce grand-père qu’il avait si souvent vu en photo. Il a eu envie de le réveiller, de se présenter, mais comment expliquer à un jeune-homme qui n’a peut-être pas même l’idée d’avoir un jour des enfants que l’on est son petit-fils, que l’on naîtra dans 60 ans et que l’on a traversé le temps pour venir le rencontrer. Sur la table trainaient un tas de livres, des crayons, des carnets ; sur le sol, des feuilles froissées. Henry en a ramassé quelques-unes, les a dépliées et lues. Elles portaient toutes le même titre : « Nouvelle 50 ans des Studio » en dessous duquel étaient griffonnés des textes inachevés, des idées plus ou moins développées. Pris d’une inspiration soudaine, Henry a saisi le crayon que Louis, dans son sommeil, tenait encore entre ses doigts et a écrit en haut d’une feuille : « Tu n’as rien vu aux Studio. Rien. » Puis il est reparti, comme il était venu.
– A quoi penses-tu ? demandera Louise.
– A ma famille, au cinéma, au temps qui passe ; répondra Henry. Et toi ? Je sens que ça t’a vraiment emballé cette séance de memovies©.
– Emballée ? s’exclamera la jeune-femme. Plus qu’emballée, oui ! Là, je peux dire que j’aurai vraiment tout vu aux Studio.
Studio, mon amour a été rédigé en décembre 2012 à l’occasion du concours de nouvelles organisé dans le cadre de la célébration du cinquantième anniversaire des Studio, cinémas indépendants d’art et essai de Tours.
