a priori

De tous les groupuscules protestataires qui se constituèrent dans la fièvre insurrectionnelle de mai 68, le Collectif Solid/taire n’est pas resté, loin s’en faut, le plus célèbre.
Réunissant, à l’apogée de son éphémère existence, une petite vingtaine d’adeptes divers et variés, convaincus, dès les premiers signes d’agitation, que la révolte estudiantine annonçait « non pas l’amorce d’un élan émancipateur mais, bien au contraire, la fin d’un idéal romantique », le collectif affirmait à qui voulait l’entendre que la révolution ne pouvait « se limiter au rabâchage de vieilles doctrines socialisantes usées jusqu’à la corde avant même d’avoir pu faire la démonstration de leur inefficacité », mais devait « surgir d’une pratique militante basée sur le développement forcené du libre-arbitre et le respect inconditionnel de l’individualité ». Contrairement à certains de ses petits camarades qui, selon lui, n’avaient « pour maigre programme et unique objectif que de mettre à bas le pouvoir en place à seule fin de le remplacer par un autre », le Collectif Solid/taire prétendait, par l’organisation d’actions directes, « créer les conditions d’une prise de conscience individuelle généralisée en détruisant tout ce qui maintient les hommes dans l’aveuglement de leur condition d’esclaves consentants », dogme que l’un de ses tracts les plus fameux résumait en ces termes : « Quel besoin de libérer des hommes qui ignorent être déjà libres ? Qu’ils comprennent simplement la force de cette liberté : ils l’accepteront sans crainte et la pratiqueront sans limite. »
Portés par cette logique implacable, ses membres décidèrent un jour de saboter les émetteurs de la télévision nationale, « instrument absolu de l’abêtissement des masses, manié délibérément par les tenants de l’ordre oppressif, économique, moral ou politique ». Il suffisait, pour s’en convaincre, de regarder, ne serait-ce qu’une fois, une publicité, « véritable concentré de l’idéal normatif du système en place : le consumérisme imposé comme seule perspective de bonheur terrestre, l’exaltation des pires clichés sexistes, l’assujettissement à des stéréotypes physiques et psychologiques aberrants, tout est organisé dans la propagande publicitaire pour empêcher les individus de s’accepter tels qu’ils sont en les maintenant dans un état de frustration permanente et de soumission totale. »*

Une réunion se tint en un lieu secret pour définir les modalités de cette ambitieuse opération.
– Nous ne pouvons pas bousiller toutes les antennes râteaux, affirma Jeanne. Ça prendrait des mois, voire des années.
– Sans compter que, grimper sur les toits, continua Lucien, c’est vachement dangereux.
– Surtout si tu as le vertige, précisa Mireille.
– Ce qui serait pas mal, dit Robert, ce serait de faire péter l’émetteur de la Tour Eiffel. Et paf !
Il déplia brusquement les doigts de son poing levé, qu’il avait jusque-là tenus fermement serrés.
– Paf ? s’étonna Solange.
– Exactement : paf ! insista Robert. Des milliers de postes de télévisions qui s’éteignent d’un seul coup.
– C’est pas con, jugea Luc.
Une rapide consultation à mains levées confirma qu’à l’unanimité, les participants estimaient que ce n’était pas con.
– A mon avis, à cinq, c’est jouable. On se fait passer pour un groupe de touristes étrangers. On grimpe discrètement jusqu’en haut et c’est tout bon. Qui en est ?
– Moi, dit Vincent.
– Moi aussi, dit François.
– Pareil, dit Paul.
– Pas moi, dit Mireille, j’ai le vertige.
– C’est bon pour moi, dit Delphine.
– T’es sûre ? demanda Robert.
La question surprit Delphine.
– Bin oui, pourquoi ?
– Il y a quand même 1710 marches à monter.
– Et ?
– Et ça représente un sacré effort.
Delphine, de fait, arborait ordinairement une silhouette qui ne laissait pas supposer une musculature particulièrement développée mais rien n’aurait dû permettre, pour autant, de douter a priori de son aptitude à soutenir un effort physique prolongé.
– Et ? insista-t-elle.
– Et je me demande s’il ne serait pas préférable de choisir des personnes un peu moins… fluettes.
Le visage de Delphine se décomposa en une expression qui mêlait vexation et mécontentement.
– C’est un peu misogyne comme réflexion.
– Pas du tout, s’indigna Robert. C’est juste qu’il faudra tenir le rythme.
Une vive discussion s’engagea entre Delphine et Robert. Le ton monta, des clans se formèrent et bientôt ceux qui tentaient de calmer les esprits se trouvèrent en minorité, leurs voix se perdant au milieu des insultes et des menaces qui se firent de moins en moins allusives, jusqu’à ce que Delphine, décidant de joindre le geste à la parole, assène une vigoureuse paire de gifles à Robert.
– Je ne resterai pas un instant de plus au milieu d’une bande de machos, s’exclama Delphine en quittant la pièce, suivie de près par une poignée de camarades semblablement indignés.
Lorsque le calme fut revenu, Robert hésita un court moment avant de reprendre la parole. Il se massa lentement les joues tout en cherchant le mot le plus adapté à la relance d’un débat qui n’avait été qu’esquisser avant la survenue du regrettable incident. Un « bref » laconique le tenta d’abord, puis un « bon » sobre, dont la sonorité lui semblait plus à même d’encourager une participation nourrie.
– Bien, dit-il finalement. Du coup, qui en est ?
– Moi, dit Vincent.
– Moi aussi, dit François.
– Pareil, dit Paul.
– Pas moi, dit Mireille, j’ai le vertige.
– C’est bon pour moi, dit Marcel.
– T’es sûr ? demanda imprudemment Robert.
La question surprit Marcel.
– Bin oui, pourquoi ?
– Si on veut se faire passer pour des touristes, il faut au minimum avoir l’apparence de touristes.
– Et ?
– Et je n’ai pas vu beaucoup de touristes habillés en clodo sur le Champ de Mars.
Marcel, de fait, présentait rarement une apparence vestimentaire qui révélait un souci d’élégance particulièrement développé mais rien n’aurait dû permettre, pour autant, de douter a priori de sa capacité à s’habiller proprement.
– Et ? insista-t-il.
– Et je me demande s’il ne serait pas préférable de choisir des personnes un peu moins… décontractées.
Le visage de Marcel se décomposa en une expression qui mêlait confusion et agacement.
– C’est méprisant comme remarque.
– Pas du tout, s’indigna Robert. C’est juste qu’il faudra…
Une vive discussion s’engagea entre Marcel et Robert. Le ton monta, des clans se formèrent et bientôt ceux qui tentaient de calmer les esprits se trouvèrent en minorité, leurs voix se perdant au milieu des insultes et des menaces qui se firent de moins en moins allusives, jusqu’à ce que Marcel, décidant de joindre le geste à la parole, administre un solide coup de boule à Robert.
– Je ne resterai pas un instant de plus au milieu d’une bande de sociaux-traitres, s’exclama Marcel en quittant la pièce, suivie de près par une poignée de camarades également révoltés.
Lorsque le calme fut revenu, Robert hésita un bon moment avant de reprendre la parole, tamponnant son nez dégoulinant avec son mouchoir à carreaux tout en cherchant le mot le plus adapté à la poursuite d’un débat qui avait été malencontreusement interrompu par la survenue du très regrettable incident.
– Donc, dit-il finalement en gardant la tête soigneusement penchée en arrière. Qui en est ?
– Moi, dit Vincent.
– Moi aussi, dit François.
– Pareil, dit Paul.
– Pas moi, dit Mireille, j’ai le vertige.
– C’est bon pour moi, dit Youssef.
– T’es sûr ? demanda Robert à qui, manifestement, rien ne servait de leçon.
La question surprit Youssef.
– Bin oui, pourquoi ?
– On a dit : des touristes étrangers.
– Et ?
– Et je pensais plutôt à des américains ou des anglais. Au pire, des allemands.
Youssef, de fait, affichait, bien malgré lui, une couleur de peau qui rendait peu probable une ascendance scandinave particulièrement développée mais rien n’aurait dû permettre, pour autant, de douter a priori d’une éventuelle naissance londonienne ou berlinoise.
– Et ? insista-t-il.
– Et je me demande s’il ne serait pas préférable de choisir des personnes un peu moins… typées.
Le visage de Youssef se décomposa en une expression qui mêlait dégoût et colère.
– C’est carrément raciste comme remarque.
– Pas du tout, s’indigna Robert. C’est juste…
Une vive discussion s’engagea entre Youssef et Robert. Le ton monta, des clans se formèrent et bientôt ceux qui tentaient de calmer les esprits se trouvèrent en minorité, leurs voix se perdant au milieu des insultes et des menaces qui se firent de moins en moins allusives, jusqu’à ce que Youssef, décidant de joindre le geste à la parole, expédie un furieux coup de genoux dans l’estomac de Robert, suivi d’une puissante manchette à la nuque assortie d’un dispensable mais, compte-tenu de l’état d’énervement du jeune-homme, compréhensible, coup de pied au cul.
– Je ne resterai pas un instant de plus au milieu d’une bande de fachos, s’exclama Youssef en quittant la pièce, suivie de près par une poignée de camarades pareillement ulcérés.
Lorsque le calme fut revenu, Robert hésita un long moment avant de reprendre, d’abord son souffle, ensuite la parole, cherchant à tâtons une chaise sur laquelle il pourrait trouver l’appui nécessaire pour se redresser avant de poursuivre, si cela était encore possible, un débat qui avait pris un tour véritablement inattendu avec la survenue de l’effroyablement regrettable incident.
– Qui… qui en… est ? hoqueta-t-il entre deux couinements au intonations vaguement porcines.
– Pour le coup, il ne reste plus grand monde, fit remarquer Vincent.
– Moi de toutes façons, dit Mireille, j’ai le vertige.
– Putain mais on va le savoir ! explosèrent ensemble François et Paul.
Le visage de Mireille se décomposa en une expression qui mêlait sidération et déconvenue.
– C’est super méchant, glapit-elle.
– Pas du tout, s’indignèrent Paul et François. C’est juste qu’on ne peut pas faire la révolution avec des handicapées.
Mireille ravala ses sanglots, bondit subitement de sa chaise et se dirigea vers la porte qu’elle ouvrit en grand. Avant de sortir, elle se retourna vers Vincent.
– Alors, tu viens ? aboya-t-elle.
Vincent se leva à son tour, penaud, et, sans un mot pour ses camarades, suivit son épouse dans le couloir. Le claquement de leurs pas sur le carrelage décrut lentement jusqu’à ce que celui de la porte d’entrée signale leur départ définitif.
– Okay, risqua Robert qui s’était péniblement remis de ses émotions.
D’autres, moins motivés ou plus raisonnables, en seraient sans doute restés là. Le Collectif Solid/taire, même réduit à la fragile condition du trio, était d’un tout autre bois, celui dont on fait les héros du peuple ou les soldats inconnus. L’action de sabotage fut donc maintenue, le détail de son organisation déterminé et la date de son exécution arrêtée.
Le jour J, les trois compères, lunettes de soleil sur le nez, appareil photo autour du cou et accent texan plein la glotte, se présentèrent au pied de la Tour Eiffel pour constater, non sans une pointe, un peu moins que légère, d’amertume, que celle-ci était fermée jusqu’à nouvel ordre pour cause de grèves des personnels d’accueil et d’entretien, dont les revendications, d’ordre salarial, avaient été, d’après eux, indignement méprisées par les propriétaires du glorieux édifice qui se trouvaient être, simultanément, leurs employeurs.
Robert ne put contenir l’expression de son âpre déception qui s’échappa de sa bouche sous la forme d’un juron de type anglo-saxon. Les grévistes l’interprétèrent comme la manifestation d’un reproche visant à condamner leur mobilisation, ce qui, par ailleurs, ne les étonnaient qu’à peine de la part d’un individu incarnant à lui seul la politique violemment expansionniste de son pays d’origine dont l’agressivité militaro-économique était responsable de tous les malheurs du monde. Avant que Robert n’ait eu le temps de s’expliquer ou de se défendre, la foule de plus en plus menaçante le pria de quitter les lieux au plus vite, faute de quoi elle se proposait de venger hic et nunc la mort des milliers de Viêt-Congs dont le sang souillait ses vilaines mains yankees. Attaché aux prises de décisions collectives et unanimes, le faux touriste, au lieu de fuir comme il y était fermement invité, se tourna vers ses deux complices dans l’intention de recueillir leurs souhaits et attentes quant aux suites à donner à une expédition dont la réussite paraissait singulièrement compromise. Sa surprise fut grande de ne les pas trouver derrière lui, où il les avait pourtant laissés quelques secondes plus tôt, et ce n’est qu’après avoir balayer plusieurs fois l’espace alentour d’un regard circulaire, qu’il finit par apercevoir, à une distance véritablement extraordinaire si l’on considère le temps dont ils avaient disposé pour la parcourir, leurs silhouettes affolées disparaître dans des bosquets. L’envie lui traversa l’esprit de leur signifier à l’aide de quelques injures vociférées ce que leur déloyal comportement lui inspirait mais les grévistes, dont le courroux n’avait fait que croitre lorsqu’ils constatèrent que l’amerloque ne comprenait apparemment pas le sens de l’expression « au plus vite », ne lui laissèrent pas l’occasion de mettre son projet à exécution.

On ne sut jamais très bien ce que Robert devint après cette navrante succession de regrettables incidents. Certains de ses anciens compagnons de lutte affirment qu’il se serait retiré dans un coin perdu d’une région isolée des Cévennes pour y élever des chèvres qui, un soir d’hiver anormalement orageux, l’auraient rossé d’importance à coups de sabots, après qu’il se fut présenté dans la bergerie vêtu d’un paletot en peau de lapin que, dans la trompeuse pénombre vespérale, les caprins affolés auraient pris, par erreur, pour le pelage d’un loup.

*toutes citations extraites de Pas de révolution intégrale sans autonomie radicale : pour un individualisme solidaire au service du partage collectif des pratiques solitaires respectant inconditionnellement l’intégrité intime des altérités autonomes (esquisses d’une réflexion méthodologique) – Collectif Solid/taire ; autoédition – avril 1968