Qu’importe le chemin…
Tu dois marcher, longtemps. Sans répit. Sans arrêt. Il faut longer les murs, les façades infinies de bâtisses lépreuses aux fenêtres murées sur des cachots transis, hostiles et assombris, où se brouillent les mots de bagnards entravés, encasqués, garrottés, qui ânonnent sans fin, d’une voix monocorde au timbre désolé, des offres fabuleuses de négoces malsains ; dépasser les vitrines, toujours illuminées, bouffies d’objets futiles, de choses inutiles, assemblés au lointain par des enfants fanés, dont les yeux délavés de misère immobile n’entreverront jamais le pays des merveilles où ils seront vendus, lors d’obscènes enchères, à des spectres dociles, en leurs envies, pareils, avant que de finir sous la même poussière sur les mêmes rebords des mêmes cheminées d’identiques pavillons alignés au cordeau ; traverser les parvis d’églises contaminées d’encens et de prières, où d’amers bigots, moroses, désœuvrés, mais tremblant sous la faux, font mugir et grincer des rangées de prie-Dieu étalés dans les raies colorées des vitraux qui vibrent au bourdon de l’orgue victorieux, tandis qu’une mariée, dont le voile de peau dissimule à demi un sourire figé, se pend aux doigts ridés de celui qui bientôt refera le chemin dans un caisson scellé ; franchir l’allée des parcs, plantés de marronniers aux racines encombrées d’antiques solitudes, pétrifiées sur des bancs, vermoulues et voûtées, qui sèment, silencieuses, leur muette lassitude, sur les pas d’innocents grisés par les serments, épuisés par l’assaut de périlleux désirs, et ignorants encore des matins désolants qui, de la nuit, balaient les débris du plaisir ; s’engager dans les gorges au parois de papier, remparts étirés en multiples couloirs, de livres refermés, classés, référencés, noircis de mots ancrés dans leurs propres histoires, les poètes maudits face au théâtre antique, les fables érotiques près des écrits mystiques, les encyclopédies sous les romans graphiques, les contes régionaux loin des textes classiques, et les monographies de peintres pathétiques, au milieu des mémoires de savants imbéciles, d’actrices décédées, de chanteurs amnésiques ; pour atteindre soudain les frontières de la ville. Les rues sont moins étroites. Le silence y piétine. Depuis longtemps déjà, les usines ont fermé. L’herbe pousse au hasard, encercle les machines détraquées, cabossées, délaissées, désossées. Les tourneurs, les soudeurs, les agents d’entretien, les graphistes, les fraiseurs, les chefs d’atelier, les chauffeurs, les comptables et les mécaniciens, secrétaires, ingénieurs, apprentis ou coursiers, cadres, jaunes, employés, retraités, syndiqués, tous ont quitté les lieux et se sont éloignés. Ne passe plus ici que le vent du regret, l’ombre des ouvriers qui hante les travées, celle de leurs pas perdus dans les salles vidées, la trace de leurs ongles, de leurs phalanges usées, incrustée dans les manches des outils sacrifiés à la rouille, à l’oubli, à l’inutilité. Des pavés décalés, par endroits, s’ouvriront en balafres boueuses d’où surgissent, insolents, parmi les mauvaises herbes, les orties, le mouron, les pissenlits, les ronces, les chardons, le chiendent, du terreau saturé de déchets et de pluie, amas mêlé de sable, de gravats, de graviers, de résidus souillés, de liquides salis, d’incarnats coquelicots aux pétales froissés. Les ruelles se feront de sinueux sentiers, des chemins tortueux au sol de terre battue, que crèvent des ornières où se tordent les pieds et cernent des fossés détrempés et moussus. Tes genoux frôleront les griffes des fougères, alors que le soleil, au zénith attaché, viendra de ses rayons caresser tes paupières, agacer tes iris, entailler tes cornées. Tes pieds nus tasseront l’humus des sous-bois. Tes épaules s’offriront à des souches aiguës dont les crocs aiguisés pousseront dans tes bras la douceur qui fascine et le plaisir qui tue. Après avoir gravi les pics et les montagnes, affronté les tempêtes, traversé les déserts, fendu les océans et battu la campagne, tu parviendras enfin à l’entrée du cratère. La brèche larmoyante du terrain fissuré s’ouvrira sur la treille, aux mailles incertaines, formée par un lacis de clastes effilés, rhizomes enchevêtrés aux reflets d’obsidienne. Tu y plonges la main, t’y enfonces, faraud, t’enfouis dans le nuage de vapeur soufrée qui t’entoure et t’enduit au-delà du rideau. Le magma rubicond enroule ses coulées en longues lèvres de lave ouvrant la déchirure au centre de laquelle tu titubes, étourdi. Tu dois courber le dos et forcer la fissure pour pénétrer, entier, dans l’espace réduit d’un sombre vestibule aux poisseuses parois d’où suintent en abondance des larmes sirupeuses. Tu n’as plus qu’à passer le palpitant détroit, gluant goulot bouffi de vermeille muqueuse, qui mène au bord du gouffre, immense, dilaté, labyrinthe de sang, d’extase et de détresse. Là, un peuple t’attend, une foule affairée d’avortons, de fantômes, de monstres et de déesses. La géante albinos, dont les cils acérés balaient à la volée les brûlants cristallins, passe sa langue bifide sur ses lèvres gonflées, en dévoilant sa chaine de seins céruléens, aux mauves aréoles, aux mamelons violets. Ses vibrants tentacules s’enroulent mollement autour du tronc transi de ton ombre portée qui tient ton ventre dur contre son ventre blanc. Jumelle céphalopage, la vierge schizophrène mêle aux flots vermillon des cheveux déployés le torrent ténébreux de ses boucles d’ébène qu’éclaboussent les braises de son antre brodé. Vénus polydactyle sur sa couche alanguie, elle trie dans les replis halitueux et rosés de ses entrailles offertes aux regards attendris, des dendrites ténues, la natte ramifiée qui chassera son corps, frêle fétu de nacre, au creux de la tempête, dans l’œil du typhon, sur ce radeau de foudre comme dernier simulacre. Un cerveau partagé, deux cœurs à l’unisson. Ensemble, elles se tortillent, et se cambrent, et s’éventent, au milieu des chimères, mi-homme mi-gibier, cyclopes hermaphrodites à la verge béante, centaures infertiles aux pis décolorés, à tête de nymphette et croupe de satyre, hommes-chiens, hommes-loups, assiégeant sous les chaines, des femmes à barbe rousse dont les bottes de cuir couvrent les cuisses pâles jusqu’aux frontières de l’aine, tandis qu’à bout de bras, au-dessus de leurs masques, pour attiser le feu des élans acharnés, elles brandissent et secouent, voluptueuses menaces, les lanières cuivrées d’attrayants martinets. Au sommet du monceau de corps enlacés, entassés, mélangés, de sanglots étouffés, de serments négligés, de rêves éveillés, de cheveux arrachés et de baisers volés, la reine sans couronne, phénix sans ramage dont le front majestueux, en ses jours les plus fiers, portait un diamant bleu terni de tant d’outrages, déplie son ombilic d’où tombent des œufs verts. Debout à ses côtés, la bergère cynomorphe au tutu de dentelle et thorax rayé s’époumone, excédée, indolente ou amorphe pour guider, au sortir des coquilles brisées, des nymphes sautillantes, le troupeau dispersé. La bruyante pythie aux regards embrasés, dont le chant se dépose en goutte de rosée dans les plis parfumés de sa gorge exposée ; l’amazone androgyne au crâne éparpillé ; la colombe à serres d’aigle au sourire de mante ; la licorne endormie à crinière satinée ; la louve à truffe double et mamelles écœurantes ; l’arrogante gazelle à la crête carmin ; et puis suivent les autres, sybarites naïades aux pommettes anguleuses ou maculées de tain, à la gueule abyssale sous la blême façade, à la face angélique de larves gémissantes, à la vulve saillante plus sèche que la lame ; hydres à la toison lisse, magenta et brillante, plus soyeuse ou plus molle que l’aplomb de leur âme, obstruant leur cloaque de leurs bouches difformes ; gorgones dégoulinantes de mélasse opaline, voilant leurs seins replets sous d’austères uniformes ; impudiques sorcières en braies de mousseline, offrant leurs orifices de marbre étincelant à des hordes hurlantes d’aveugles farfadets, d’elfes unijambistes, de griffons chancelants. Plus loin, trainant le poids de leurs corps enchâssés, d’effrayantes siamoises aux démarches lubriques flairent l’entrée des terriers à l’affût de la proie. Un couple de harpies aux jabots cylindriques accule dans un coin un vampire narquois. Un autre de furies, du bassin encollées, s’agitent de concert, giron contre séant, la blonde suppliant la mort de l’emporter, pendant que la rouquine lacère son néant. A l’écart du fracas de la masse empressée trônant sur son îlot de carcasses empilées, squelettes amoncelés, ossements amassés, où fleurissent en tapis les coroles argentées d’orchis et de pavots, de lupins, de crocus, de sablines ciliées, de sablines pourprées, de camélias, d’asters, de jasmins, d’hibiscus, d’aspérules hérissées, de géraniums cendrés, de trèfles des montagnes, de silènes des rochers, d’edelweiss, de bruyères, de genêts, d’ibéris, d’érodium glanduleux, d’althéas, de pensées, d’hellébores, de jacinthes, d’aconits, de narcisses, de campanules fluettes, de luzules, d’adenium, d’anémones, de pyroles, de camomilles, d’iris, de gentianes champêtres, de renoncules, d’arum, d’ancolies des jardins, de colchiques, d’anthémis, la sylphide dressée sur son coude plié laisse pendre sa queue dans l’eau de la fontaine, où de grouillants tritons aux écailles bleutées veillent sur le sommeil de l’accorte sirène. Plus loin, plus loin encore, la belle au teint de lys, Sphinx las des abîmes sur son piton couché, dont les soupirs lascifs s’élèvent sans malice lorsqu’elle palpe la nasse de son ventre plissé, d’une bête aux abois, embrasse le pénis. Elle le glisse et le pousse, tel d’Ulysse la lance, au fond de son calice, promesse de délices. Quand leurs faces blêmissent et palissent, elles s’élancent dans les coulisses humides de leurs vices souillés. Et encore plus loin, au faîte de l’orbite, rocailleux dôme obscur dont les villosités brillent d’éclats de schiste, de mica, de pépites, de quartz, de granit, et de gemmes cornues, ondule, étincelante, une voyante avide. Midas aux cuisses ouvertes sous un buste bossu offrant son épiderme aux caresses placides du Narcisse enivré par l’odeur de ses pans, elle contemple, clémente, ce monde de polygames, de débauche nostalgique, de souvenirs cinglants. Cerbère microcéphale au cerveau plein de flammes, aux opaques œillades sous des paupières peintes, tu t’avances, engoncé de silhouettes éprises qui singent aussi la tienne dans ce palais des feintes. Pour n’être pas dépouille, tu te trompes et te grises de fantasmes voilés, de plaisirs clandestins, mais de ta destinée jamais tu ne te lasses. Ah ! que l’appel est doux des horizons lointains ! Aux yeux du souvenir qu’il semble triste, hélas ! Mais voici déjà l’heure où l’aurore s’impose. Pour ton cœur solitaire, voilà que le temps vient d’affronter le reflet de ses métamorphoses. Tu ne parleras pas, tu ne penseras rien. Quand tu écarteras la mantille écarlate, tu poseras ta paume sur la poignée glacée de la porte cachée qui, tel un automate, tournera en grinçant sur ses gonds oxydés. L’univers s’étend au-delà des tranchées et charrie tes espoirs comme des oripeaux. Le crépuscule est loin. L’aube s’en est allée. Ton cadavre, après toi, portera ton fardeau.
… pourvu qu’on ait l’allure.